Guide de l’Ancien Testament

baibeul

Professeur d’Ancien Testament à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, Matthieu Richelle vient de sortir aux éditions Excelsis un excellent « Guide pour l’exégèse de l’Ancien Testament ».

Ce livre est une mine de ressources pour qui veut découvrir l’exégèse de façon à la fois intelligible et savante. Par le renvoi massif vers d’autres sources, il s’agit d’un vrai billet vers l’aventure exégétique. Truffé d’exemples, il vous permettra de comprendre les enjeux des différents types de lecture, les méthodes, et surtout où trouver d’autres outils pour pousser plus loin l’étude.

Ce n’est pas un ouvrage à lire comme un roman, mais vraiment un guide au sens touristique, qui permet de découvrir une multitude de paysages par la lecture, quand bien même on sait qu’on aura du mal à tout visiter.

Remarquable.

La proximité éclatée

plugs

Extrait d’un article paru dans la revue « Regards Croisés » IDRH
D. Razzano – http://www.blogidrh.fr
Gilles Boucomont, Pasteur au Temple du Marais

[…]

Une « paroisse », c’est un territoire délimité. Est-ce pour vous un facteur déterminant de proximité  ?

Même si le territoire d’une paroisse correspond toujours au découpage qu’en a fait Napoléon, la paroisse parisienne est en fait redessinée par « l’effet RATP ». Notre territoire réel ne peut plus simplement s’apprécier géographiquement mais spacio-temporellement : certains paroissiens habitant l’arrondissement voisin du nôtre peuvent mettre 45 mn pour venir au temple, d’autres mettent moins de temps à venir d’au-delà de la Défense ! Puis il y a eu l’irruption d’internet et son effet de déterritorialisation. En diffusant nos cultes par internet nous sommes en proximité avec des personnes qui habitent Moscou ou Rio et qui ont le sentiment de faire partie de la paroisse car quasiment tous les dimanches elles suivent nos cultes sur leur iPhone ou leur ordinateur. J’ai une anecdote frappante à ce sujet : lors d’une journée bénévolat « grand nettoyage » une jeune fille se joint à nous que je n’avais jamais vue à l’un de nos cultes. Elle avait tout simplement entendu l’information de cette journée lors du culte retransmis sur internet et avait décidé de venir prêter main forte à l’occasion d’un passage sur Paris. En termes de rapport à la proximité, elle se sentait très proche, reconnaissant même certaines personnes qui étaient là alors que ces mêmes personnes ne l’avaient jamais vue ! La proximité est une question de représentation ; pour beaucoup de paroissiens qui ne l’ont jamais vue au temple, cette jeune fille ne peut pas être considérée comme « proche » de la communauté. C’est moi qui suis capable de dire ce qui m’est proche.

Quel est l’enjeu d’être une paroisse « connectée » ?

Il y a des sous-communautés qui se créent en fonction des appétences technologiques de chacun : telle personne répondra ou pas à un SMS ; telle autre répondra ou pas à un mail ; une autre encore sera sur Facebook ou n’y sera pas… En utilisant tel ou tel média, je toucherai un public qui sera plus ou moins connecté dans le réel ou le virtuel à l’Eglise. Avec Facebook je toucherai très peu de retraités de la paroisse mais à coup sûr tous les adolescents. Avec Twitter je toucherai une catégorie plutôt « intello-bobo ». En 2012, nous avons baptisé quatre adultes qui ont découvert la foi protestante grâce à internet.

Est-ce que la proximité est un ingrédient caractéristique de la culture d’une paroisse ?

Nous insistons beaucoup sur une limite de la relation virtuelle à la paroisse : ceux qui se connectent peuvent entendre une parole mais ne peuvent pas vivre ce niveau de communion unique du partage du repas eucharistique. Moi je me considère proche de quelqu’un lorsque j’ai mangé avec lui ! C’est peut-être une spécificité française mais c’est aussi très biblique puisque le Christ – qui aimait la table, les récits évangéliques en témoignent !- pose comme acte fondateur d’établissement de la proximité le fait de partager un repas – celui de la Cène. Après chaque culte nous partageons un repas avec ceux qui le souhaitent ce qui a pour vertu de renforcer les liens communautaires. C’est un signe de proximité authentique dans un quartier où les gens sont terriblement seuls.

A part quelques personnes en recherche philosophico-théologique, une grande majorité a surtout soif de vie communautaire, de proximité. Je crois beaucoup au principe établi par le penseur chrétien anglo-saxon Brian McLaren : « belonging before believing » ! Nos contemporains souhaitent d’abord ressentir qu’ils font partie d’une communauté avant de confesser une foi. Le repas est donc un outil d’intégration à nul autre pareil. Au Temple du Marais nous avons une contrainte d’espace qui, paradoxalement, est un avantage en termes de relation interpersonnelle : comme nous ne pouvons pas accueillir en même temps les 400 personnes qui fréquentent nos cultes dominicaux nous organisons 3 cultes de 140 personnes chaque dimanche, ce qui limite le  sentiment d’impersonnalité. Ce n’est pas gérable mentalement d’être en relation avec 400 personnes, par contre, lorsque vous êtes au milieu d’une assemblée de 140 personnes vous pouvez plus facilement tisser des relations, vous vous sentez moins écrasé par le nombre. Et puis pour permettre à ces personnes de se rencontrer, nous avons 19 sous groupes d’une quinzaine d’individus qui se réunissent partout dans Paris un soir de semaine, là encore autour d’un repas ! Nous avons donc différents niveaux de sociabilité pour retrouver l’échelon de la société pré-moderne, celui du « hameau » qui regroupait une vingtaine de personnes. Nous articulons ainsi la dimension du proche et du moins proche, du local et de l’universel. Une autre dimension de la proximité : on se rend proche d’autres structures paroissiales qui ont des besoins de renforts auxquels notre « richesse en ressources humaines » peut répondre. Et c’est là une autre conséquence vertueuse de notre contrainte d’espace puisque notre élan missionnaire et notre sens de la solidarité s’en trouvent renforcés !

Peut-on normaliser le comportement d’un pasteur sur la question de proximité ?

Selon les pasteurs il peut y avoir au moins deux  définitions de la proximité : « sont proches de moi ceux qui ont les mêmes idées que moi » ou alors « essayer de se rendre proche de ceux qui viennent » ; les raisons peuvent être diverses, idéologiques ou sociologiques… On ne peut pas normaliser, cela dépend beaucoup de la personnalité des pasteurs. Le type d’approche relationnelle qu’on a dira le type de personne qu’on accueillera. Les relations d’une personnalité chaleureuse seront différentes des relations d’une personnalité froidement polie et respectueuse. Nous avons mis l’accent sur la qualité de la relation et sur le fait que cette « Parole » que nous avons à transmettre, nous la disions dans la langue des gens, c’est-à-dire aussi selon les codes actuels de communication. Cela entend l’utilisation des médias dont nous parlions mais aussi une communication adaptée à la culture d’aujourd’hui qui donne envie d’écouter, de s’intéresser.

Est-ce que l’accueil des différents publics que vous recevez vous inspire une définition spécifique de la proximité ?

Le résumé de la foi chrétienne tient en une parole dans laquelle la proximité est essentielle : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée et ton prochain comme toi-même. » Bizarrement nous avons eu à faire face depuis 8 ans à plusieurs vagues de publics différents. Nous avons eu la vague des juristes, des homosexuels, des chefs d’entreprise, des clochards… par conséquent nous nous sommes régulièrement demandé comment nous devions nous positionner pour prendre soin de manière spécifique de tel type de public qui vient à notre rencontre, qui se fait proche de nous. Cela nous amène à la définition précise que le Christ donne du prochain dans la parabole dite « du bon samaritain » (Evangile de Luc, chap.10, 29-37). Après en avoir raconté l’histoire, Jésus pose la question : « qui a été le prochain de l’homme blessé ? » Mon prochain ce n’est pas tout le monde, ce n’est pas celui qui m’est proche géographiquement, c’est celui qui est venu vers moi, celui qui a fait la démarche de s’intéresser à moi. Jésus inverse la perspective car nous pensons souvent que le prochain c’est celui avec qui nous allons rentrer en communication. Dans une société marquée par l’impératif de la vente basée sur un mode relationnel qu’est le contrat, le prochain va être notre client. Si on s’appuie sur le référentiel entrepreneurial évangélique, le prochain, c’est le fournisseur ! Ce n’est pas celui que je vais chercher pour entreprendre, c’est celui qui me donne. Dans notre paroisse, nous ne sommes pas allés chercher les gens dans une démarche de type prospection commerciale en plaquant sur eux un message dont ils n’ont rien à faire ! Nous avons pris soin de ceux qui sont venus vers nous, qui nous étaient « prêtés » et dont nous ignorions tout des attentes personnelles. C’est ce qui nous a poussés à développer toute une activité d’accompagnement individuel avec 50 personnes qui reçoivent en entretien des personnes qui ont besoin de parler. Nous nous rendons proches de ceux qui s’approchent de nous mais nous restons vigilants de ne pas prendre la place de Dieu dans leur imaginaire ! Plus on travaille dans l’intimité de la personne, plus il faut gérer la juste distance.

La proximité est-elle une question légitime en période de crise ?

En période de crise, les gens ont besoin de se raccrocher à des niveaux de représentation qui sont accessibles. Or on peut plus facilement se représenter la proximité que la globalité qui est plus anxiogène. A mon avis, la crise pousse dans le sens de la représentation proche. Le cœur du message que nous avons envie de porter c’est de considérer l’humain comme valeur première, une valeur que la proximité bien pensée et bien vécue fait fructifier !

 Février 2013

Tout protestant, un pape ?

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Plusieurs personnes protestantes postent ces temps-ci sur leur mur la phrase suivante :
« Chaque protestant est un pape, une bible à la main ».

Outre le fait que cette citation sorte de la bouche d’un Boileau qui a fui la théologie pour la satire, elle est… fausse.
Chaque protestant est un prêtre, une Bible à la main, conformément aux paroles bibliques d’Exode* 19,5-6 et 1Pierre* 2,9. Cette idée développe le concept de sacerdoce universel du croyant, relu par la Réforme. Mais la théologie du sacerdoce universel va de pair avec une théologie du ministère.
« Maintenant, si vous écoutez mes paroles et si vous respectez mon alliance avec vous, vous serez pour moi comme un trésor parmi tous les peuples. Oui, le monde entier est à moi, 6mais vous serez pour moi un royaume de prêtres, un peuple choisi pour me servir. » – Exode 19,5-6 (Parole de Vie)
La prêtrise est un sacerdoce, donné à tous.
Le ministère, notamment épiscopal, ne revient qu’à un petit nombre.
Aucun protestant n’a en soi un ministère épiscopal, et encore moins un ministère épiscopal de type mondial. Un ministère épiscopal quand il existe en protestantisme, est soumis à un vote collégial et il est forcément temporaire, lié à un mandat à durée déterminé (parfois renouvelable). Rarement en protestantisme, un ministère épiscopal n’a le droit de prendre une décision sans qu’elle soit finalement prise par une assemblée.
« Mais vous, vous êtes la race élue, la communauté sacerdotale du roi, la nation sainte, le peuple que Dieu s’est acquis, pour que vous proclamiez les hauts faits de celui qui vous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière. » – 1 Pierre 2,9 (TOB)

Donc, peut-être faudrait-il changer nos formulations ?

GPA, grande pauvreté aujourd’hui

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Il y a quelques jours, le Parisien publiait un rectificatif après avoir reconnu s’être fait berner par une prétendue mère porteuse française qui aurait donné naissance à son/ses enfant/s en Belgique (voir l’article sur http://www.leparisien.fr/societe/rectificatif-fausse-mere-porteuse-11-03-2013-2633029.php).

Cette histoire est fâcheuse à plusieurs titres.

D’abord pour le journalisme, désormais si souvent dénué de sens critique. Les journalistes ont pris pour argent comptant ces déclarations agrémentées d’une vidéo, ne cherchant pas à recouper l’information. Il aura fallu l’intervention de la mère de la jeune femme pour que l’organe de presse réalise que Raphaëlla faisait oeuvre de mythomanie. Mais le goût du croustillant et du scoop ont gagné et la fausse information était publiée, créant un précédent, a minima en terme d’émoi collectif.

C’est fâcheux aussi pour cette jeune femme. Dans sa souffrance de s’être vu retirer la garde de ses enfants pour cause de mythomanie, la voilà exposée en pâture à la moquerie de tous, dans une exclusion que la télé-réalité va fixer pour longtemps. Comme si elle avait besoin de mourir un peu plus.

Mais c’est enfin regrettable pour les défenseurs de la Gestation Pour Autrui (GPA), et nous ne pouvons que nous en réjouir.
Par ce délire personnel de Raphaëlla, devenu collectif dans une expérience de faillite médiatique, est enfin montrée que la GPA sera toujours une arme des forts pour se jouer des faibles, une arme de la tristesse des riches pour acheter la tristesse des pauvres. Bref, la GPA est un outil de domination pitoyable qui enfonce ceux qui sont déjà dans les fossés de l’histoire…

Que Raphaëlla trouve sur sa route ceux qui pourront l’aider.
Et que le délire s’arrête.

Baudelaire prophète

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Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde se réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main.
Non ; car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexplorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre.
La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs.
Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.
L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres Etats communautaires dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs.
Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernements seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ! Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le siècle d’alors comme un suppôt de la superstition.
Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants, et qu’on appelle parfois des anges en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu — que dis-je — tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule.
La justice — si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice —fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô bourgeois ! Ta chaste moitié dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera dans son berceau qu’elle se vend un million. Et toi-même, ô bourgeois — moins poète encore que tu n’es aujourd’hui — tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent, et, grâce un progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons !
Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin.
Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amerture, et devant lui qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur.
Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit en contemplant la fumée de son cigare : Que m’importe où vont ces consciences ?
Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, parce que je veux dater ma tristesse.

Charles Baudelaire – Fusées

Quelques prédications à entendre

sheppherd

Tout est grâce, mais soit fort et très courageux –> Écouter

Être un « chrétien méchant » ? –> Écouter

Mes projets ou ceux de Dieu ? –> Écouter

Séminaire : L’autorité en Christ –> Écouter

Séminaire : L’autorité en Christ –> Écouter

Comment prier Dieu ? –> Écouter

Être revêtu de l’Esprit de Dieu pour témoigner – > Écouter

Que le Seigneur soit le gardien de nos bouches –> Écouter

Se laisser déplacer vers la confiance en Dieu –> Écouter

Pentecôte : se laisser transformer par l’Esprit saint –> Écouter

Culte de l’ascension, être présent spirituellement –> Écouter

Pourquoi reconnaître nos déséquilibres ? –> Écouter

Cherchez d’abord le royaume de Dieu ! –> Écouter

Parler de la résurrection ou vivre la résurrection? –> Écouter

Rester fidèle à Dieu dans nos moments difficiles –> Écouter

Arrêter de perdre notre temps dans nos mauvaises pensées –> Écouter

Qu’est-ce que la Vérité ? –> Écouter

L’urgence de se réconcilier avec Dieu –> Écouter

La Foi qu’est-ce que c’est ? –> Écouter

La Foi qu’est-ce que c’est ? –> Écouter

Concrétiser la justice de Dieu dans nos vies –> Écouter

Quelle est la bonne question à se poser face à une catastrophe ? –> Écouter

Etre renouvelé pour entrer dans l’appel de Dieu pour ma vie –> Écouter

Le modèle du Père prodigue –> Écouter

Noël en attendant –> Écouter

Passer à travers les épreuves de la vie –> Écouter

Quel est le meilleur instrument pour louer Dieu ? –> Écouter

Se reposer plus pour gagner plus ? –> Écouter

Le Seigneur donne un esprit de puissance, d’amour et de sagesse –> Écouter

Quel est le centre de votre vie ? –> Écouter

Vivre la Vérité –> Écouter

Etre Vivant en louant Dieu –> Écouter

Le dernier sacrifice > Écouter

Porter de bons fruits -> Écouter

La radicalité du choix que nous avons à faire –> Écouter

Recevoir la plénitude du Saint-Esprit –> Écouter

Attendre le retour de Jésus : quel impact ? –> Écouter

La Pentecôte : être rempli –> Écouter

S’embellir pour le Seigneur –> Écouter

Se laisser façonner pour entrer dans le projet du Seigneur –> Écouter

Connaître un Christ mort ou connaître un Christ vivant –> Écouter

Se détourner des Faux Dieux et des idoles –> Écouter

Comment mettre notre foi en pratique ? –> Écouter

Qu’est-ce qu’un croyant selon Jésus ? –> Écouter

Habiter dans l’Amour de Dieu par le Christ –> Écouter

Qui est dangereux pour qui ?

Marc 13,9-13 :
9. « Mais vous, écoutez bien ce qui va vous arriver ! Des gens vous livreront aux tribunaux. On vous frappera dans les maisons de prière, on vous conduira devant des gouverneurs et des rois, à cause de moi. Alors vous serez mes témoins devant eux.
10. En effet, il faut d’abord annoncer la Bonne Nouvelle à tous les peuples.
11. Et quand on vous emmènera pour vous juger, ne soyez pas inquiets d’avance en vous demandant : “Qu’est-ce que nous allons dire ? ” Vous direz les paroles que Dieu vous donnera à ce moment-là. En effet, ce n’est pas vous qui parlerez, mais c’est l’Esprit Saint.
12. Le frère livrera son frère pour qu’on le tue, le père fera la même chose avec son enfant. Les enfants deviendront les ennemis de leurs parents et ils les feront condamner à mort.
13. Tout le monde vous détestera à cause de moi, mais celui qui résistera jusqu’à la fin, Dieu le sauvera. »

Prédication

Au moment où Marc rédige son évangile, les chrétiens ont déjà commencé à avoir des problèmes. Ils proposent un type de vie qui est radicalement différent des autres propositions. Ce type de vie est suffisamment différent pour s’opposer au judaïsme dans sa forme de l’époque, parce que ce judaïsme s’était enfermé dans un type de religiosité qui lui faisait proposer de temps en temps de compromissions avec l’envahisseur romain. Ces Juifs convertis au Messie Jésus, ou ces païens de toutes origines, convertis encore plus à un Messie qu’ils n’attendaient même pas, se retrouvent dans une situation où ils sont en danger. Ils sont en danger parce qu’ils ne veulent pas se conformer au temps présent. Ils ne veulent pas se conformer à la pression du Temple et des prêtres, dont quelques histoires du Nouveau Testament nous font penser qu’elle était devenue plus économique qu’autre chose : il fallait d’abord acheter des animaux pour faire des sacrifices et entrer dans un système qui était devenu tout autre chose que ce que le Père avait prévu au commencement. Cela avait profondément agacé Jésus. Ils ne voulaient pas non plus se conformer à ce monde, à cette paix romaine, la Pax Romana, cette paix qui consistait finalement à rentrer dans un apparent respect universel de tous les dieux du bassin méditerranéen, puisqu’à chaque fois qu’un peuple était conquis, on rajoutait un temple à ce dieu du côté de Rome ; et comme ça César avait l’assurance d’être, au bout du compte, le seul à être vénéré, tandis qu’il laissait les peuples s’agiter devant leurs « dieux ».

Les chrétiens comprennent qu’il y a dans cette tolérance très militarisée quelque chose  qui ne convient pas. Quelque chose qui ne convient pas par rapport à ce que le Christ est venu apporter. Alors ces chrétiens vont être très rapidement en danger. C’est sûrement pour cela qu’un passage comme celui-ci dans l’évangile de Marc, et pour les lecteurs de Marc, va prendre une acuité très particulière. Parce que ceux qui adhèrent au message de Christ savent qu’ils prennent des risques. Pas simplement le risque de la foi comme nous l’évoquons dans nos sociétés relativement privilégiées, mais bien le risque… de leur vie. Ils risquent de devoir littéralement laisser leur vie pour avoir suivi le Christ. « Alors vous serez mes témoins » dit Jésus. Vous savez que ce mot témoin, dans la langue que Marc utilise, le grec, si nous le disons en français c’est mot martyre. Soyez mes témoins avec cette possibilité d’un prix à payer, qui est le prix du martyre. Voici donc une parole qui a été dite par le Christ et qui est entendue par ceux qui écoutent le témoignage de Marc comme quelque chose d’extrêmement présent, extrêmement actuel, parce qu’ils sont cette génération qui va prendre des risques et qui va permettre qu’à peine soixante ans plus tard la quasi totalité du bassin méditerranéen a entendu parler de Jésus-Christ ; et cela en refusant de prendre les armes, en refusant de s’opposer à ceux qui les battaient, qui les rouaient de coups, qu’ils soient dans les synagogues ou du côté des païens, notamment romains.

Ce sont des chrétiens en danger qui sont évoqués par avance dans cette parole prophétique de Christ.

Mais si nous regardons ce qui s’est passé dans ces années là, demandons-nous pourquoi ces chrétiens sont en danger ? Ils sont en danger parce qu’en réalité, ce sont eux qui sont vraiment dangereux. Ce sont eux qui sont puissamment dangereux pour les deux ordres établis que sont l’ordre du Temple et l’ordre de César. Ils sont puissamment dangereux parce que même sans porter les armes, même en refusant toute forme de violence, le message qu’ils portent et l’Esprit qui les habite sont en train de conquérir cette mer commune, la Mare Nostrum (notre mer) des romains. Ils sont en train de reconquérir tout l’empire romain… sans violence contre leurs opposants ! Ils sont équipés de la seule puissance de l’Esprit Saint.

Alors sont-ils des gens qui sont en danger, ou ne nous faudrait-il pas changer de regard à leur égard et les regarder comme des gens dangereux. Dangereux pour l’ordre établi et pour le prince de ce monde. Ce qui nous renvoie à nous-mêmes : si Jésus s’adressait sûrement aux chrétiens de son époque et à la génération qui suivrait, il s’adresse aussi à nous aujourd’hui. Es-tu à l’heure actuelle un chrétien en danger ? Sous nos latitudes, vraisemblablement pas. Mais le pendant de cela, c’est peut-être : « Es-tu un chrétien dangereux ? », dangereux pour certains ordres établis, dangereux pour ces puissances qui font que notre pays n’intervient pas en Syrie car nous vendons des armes qui arrivent en Syrie. Es-tu dangereux pour cela ? Non. Tu n’es pas en danger parce que tu n’es pas dangereux. Ah…

Puisque nous n’avons désormais même pas à être convoqués devant des tribunaux, nous n’avons même pas à répondre de notre foi devant des accusateurs religieux, les grands inquisiteurs de Mammon ou d’autres, la question pourrait se poser à nous comme cela : « N’est-il pas l’heure de nous inquiéter de ne pas avoir à être redevables ? », simplement parce que nous ne sommes pas dangereux ; nous sommes profondément gentils, profondément convenables, profondément conventionnels et fréquentables, y compris par les vendeurs d’armes. Parce que notre foi s’est quelque peu desséchée.

De la même façon que le Christ disait dans ces moments difficiles de faire appel au Saint-Esprit : « Lui parlera, ne parlez qu’en vous laissant traverser par sa parole ». N’essayons pas de raisonner selon nos principes philosophiques, théologiques, anthropologiques, humains. N’essayons pas de raisonner avec nos armes. Nos armes nous mettront forcément dans une situation où nous choisirons une violence qui est finalement une violence du monde et de la chair. Ne choisissons que les armes de l’Esprit.

Alors pour nous qui ne sommes ni en danger ni dangereux, peut-être que le Christ dit : « Comptez plus sur l’Esprit Saint », allez chercher plus de cet Esprit, parce que si sa puissance augmente en vous, alors vous allez commencer à changer le monde. Et si vous commencez véritablement à changer le monde, que ce soit dans le calme de votre prière personnelle ou dans des engagements d’un autre ordre, à ce moment-là, vous serez sûrement en danger, parce que vous serez dangereux.

Christ est venu renverser les puissances. Il est venu manifester ce que d’autres avaient déjà chanté, à savoir l’abaissement des forts et l’élévation des faibles. Christ est une puissance de Dieu, puissance pour la restauration, le renouvellement et la recréation du monde. Alors que le Saint-Esprit nous permette d’être à notre tour dangereux (et peut-être en danger), témoins (peut-être martyrs), mais habités de la puissance de l’Esprit-Saint.

Victoire d’Hitler ?

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Jacques Ellul
Article paru dans l’hebdomadaire Réforme
Samedi 23 juin 1945.


A l’heure même où l’Allemagne et la nazisme sont effondrés, à l’heure où la victoire des armées alliées est enfin acquise, une question nous reste posée par les deux derniers ordres du jour d’Hitler, un mois à peine avant son écrasement, où il affirmait sa certitude de la victoire. Tout le monde à ce moment en a ri, tant il était évident que plus rien ne pouvait sauver l’Allemagne et l’on a pensé : coup de fouet à son peuple, folie. Tout le monde l’a oublié aujourd’hui car c’est une affaire liquidée. Et pourtant ne devrions nous pas nous méfier de cette attitude en face des affirmations de cet homme ? Lorsque depuis 1938 il menaçait, on disait « chantage ». Lorsque, en janvier 1940, il a dit qu’en juillet il serait à Paris, on disait « rodomontade ». Lorsque, en 1938, il avait parlé d’envahir la Roumanie et l’Ukraine, qui donc l’avait pris au sérieux ? Et pourtant si l’on avait réellement pris au sérieux Mein Kampf, si l’on avait bien voulu y voir un programme d’action et non comme nous en avions trop l’habitude avec nos hommes politiques un programme électoral que l’on applique jamais, l’on aurait peut-être pris quelques précautions. Car tout ce qu’Hitler a fait était annoncé par Mein Kampf : les buts, les méthodes et les résultats. Il n’a pu aller jusqu’au bout
, mais la volonté ne lui en a pas manqué. Tout ce qu’il avait dit, il l’a fait. Pouvons-nous alors prendre à la légère ces ordres du jour où, alors qu’il savait très bien que ses armées étaient vaincues, il affirmait encore sa victoire ?

Remarquons d’abord qu’il ne s’agit pas, dans ces ordres du jour, d’une façon évidente, de victoire de l’Allemagne actuelle, ni d’une victoire militaire. Il s’agit d’une victoire du nazisme et d’une victoire de l’Allemagne éternelle, c’est-à-dire, si nous comprenons bien, d’une victoire politique. Et ce ne serait  pas la première fois que le vaincu par les armes arrive à vaincre politiquement son vainqueur. Ainsi les armées de la Révolution et de l’Empire furent en définitive vaincues, mais elles avaient porté dans toute l’Europe l’idée de République et le sentiment de la liberté dont personne ne put arrêter la marche triomphale au XIXe siècle.

Or que voyons nous aujourd’hui ?
 
D’abord Hitler a proclamé la guerre totale ; d’autre part, massacre total. Et l‘on sait les lois de sa guerre… Tout le monde a du s’aligner sur lui – et faire la guerre totale, c’est-à-dire la guerre d’extermination des populations civiles (nous y avons fort bien réussi ! ) et l’utilisation illimitée de toutes les forces et ressources des nations aux fins de la guerre. On ne pouvait faire autrement pour vaincre. Évidemment. Mais est-ce si certain que cela que l’on puisse vaincre le mal par le mal ? Ce qui est en tout cas incontestable, c’est qu’en nous conduisant à la nécessité des massacres des populations civiles, Hitler nous a prodigieusement engagé dans la voie du mal. Il n’est pas certain que l’on puisse en sortir si vite. Et, dans les projets de réorganisation du monde actuel, à voir la façon dont on dispose des minorités, dont on prévoit les transferts de populations, etc., on peut se demander si l’influence en ce qui concerne le mépris de la vie humaine (malgré de belles déclarations sur la vie humaine ! ) n’a pas été plus profonde qu’on ne le croirait.

D’autre part, la mobilisation totale a eu des conséquences parallèles. Non seulement le fait que les forces mobilisées accomplissent une tâche pour laquelle elle ne sont pas faîtes, mais surtout, le fait que l’État est couronné de la toute-puissance absolue.

Bien sûr !  On ne pouvait pas faire autrement. Mais il est assez remarquable de constater que là encore nous avons dû suivre les traces d’Hitler. Pour réaliser la mobilisation totale de la nation, tout l’Etat doit avoir en mains tous les ressorts financiers économiques, vitaux, et placer à la tête de tout des techniciens qui deviennent les premiers dans la nation. Suppression de la liberté, suppression de l’égalité, suppression de la disposition des biens, suppression de la culture pour elle-même, suppression des choses, et bientôt suppression des gens inutiles à la défense nationale. L’État prend tout, l’État utilise tout par le moyen des techniciens. Qu’est-ce donc sinon la dictature ? C’est pourtant ce que l’Angleterre aussi bien que les Etats-Unis ont mis sur pied … et ne parlons pas de la Russie. Absolutisme de l’État. Primauté des techniciens. Sans doute nous ignorons le mythe anti-juif, mais ignorons-nous le mythe anti-nazi ou anti-communiste ? Sans doute ignorons-nous le mythe de la race, mais ignorons nous le mythe de la liberté ? Car on peut parler de mythe lorsque dans tout les discours il n’est question que de liberté alors qu’elle est pratiquement supprimée partout.

Mais dira-t-on, ce n’est que pour un temps, il le fallait pour la guerre, dans la paix on reviendra à la liberté. Sans doute pendant quelques temps après la guerre, il est possible que dans certains pays favorisés on retrouve une certaine liberté, mais soyons rassuré que ce sera de courte durée. Après 1918, on a aussi prétendu que les mesures de guerre allaient disparaître… Nous savons ce qu’il en a été… D’ailleurs, deux choses sont à retenir ; d’abord les quelques plans économiques dont nous pouvons avoir connaissance (le plan Beveridge, le Plan du Full Employment, le plan financier américain) démontrent abondamment que l’emprise de l’Etat sur la vie économique est un fait acquis et qu’on s’oriente vers une dictature économique sur le monde entier. Ensuite une loi historique : l’expérience de l’histoire nous montre que tout ce que l’État conquiert comme pouvoir, il ne le perd jamais. La plus belle expérience est peut-être celle de notre Révolution française au nom de laquelle on est parti en 89 au nom de la liberté conte l’absolutisme, pour arriver en 91, toujours au nom de liberté, à l’absolutisme jacobin. Ainsi, nous pouvons nous attendre demain à l’établissement de dictatures camouflées dans tous les pays du monde, nécessité dans laquelle Hitler nous aura conduits. Sans doute, on peut réagir, on peut lutter, mais qui songe à le faire sur ce plan ?

Et c’est là la seconde victoire d’Hitler. On parle beaucoup de démocratie et de liberté. Mais personne ne veut plus les vivre. On a pris l’habitude que l’État fasse tout, et sitôt que quelque chose va mal, on en rend l’État responsable. Qu’est-ce à dire sinon que l’on demande à l’État de prendre la vie de la nation toute entière à charge ? La liberté vraie, qui s’en soucie ? La limitation des droits de l’État apparaît comme une folie. Les ouvriers sont les premiers à réclamer une dictature. Le tout est de savoir qui fera cette dictature. Et le mouvement en  faveur de la liberté économique et politique n’est guère soutenu qu’en Amérique, et là que par les « capitalistes » qui désirent se libérer de la tutelle de l’État.

L’ensemble du peuple, en France comme aux Etats-Unis, est au contraire tout prêt à accepter le gouvernement dictatorial et l’économie d’État. La fonctionnarisation générale est presque un fait accompli ou qui s’accomplit chaque jour et le désintéressement de la population à l’égard des querelles politiques, qui est indéniable, est un signe grave de cette mentalité qui, à n’en pas douter, « pré-fasciste ».

Sans doute on peut essayer de réagir. Mais au nom de quoi ? La liberté a fait vibrer toute la France tant qu’elle a été la libération du Boche. Maintenant elle perd tout son sens. Liberté à l’égard de l’État ? Personne ne s’en préoccupe. Et ce grand ressort brisé, il nous reste la possibilité de faire appel à des « valeurs spirituelles » pour faire marcher le peuple. Eh oui… comme Hitler… comme Hitler qui a trouvé la formule étonnant de mettre le spirituel au service du matériel, d’avoir des moyens spirituels pour réaliser les fins matérielles.

Une doctrine de l’homme, du monde, une religion pour arriver à la puissance économique et militaire. Peu à peu, nous aussi nous allons sur ce chemin. Nous demandons une mystique, quelle qu’elle soit, pourvu qu’elle serve à la puissance, une mystique qui obtiendra l’adhésion de tous les cœurs français, qui les fera agir par enthousiasme, les conduisant au sacrifice dans l’exaltation. Partout on la demande cette mystique. Partout on demande que cette dictature que l’on accepte implicitement, soit totalitaire, c’est-à-dire qu’elle saisisse l’homme tout entier, corps, esprit, cœur, pour le mettre au service de la nation de façon absolue. L’offensive à laquelle nous assistons pour l’école unique est centrée sur l’idée que l’Église apprend à faire passer l’Église avant la Nation. C’est bien le symptôme de ce totalitarisme qui se développe lentement, sournoisement, sacrifice qui se prépare de l’homme à l’État-Moloch.

Qui dira que j’exagère ne voit pas la réalité sous les guirlandes et les discours. Que l’on compare seulement la vie économique, politique, sociale, administrative de 1935 à celle de 1945 et l’on verra le pas gigantesque accompli en dix ans. Or si l’on songe que réagir supposerait que l’on réagît contre l’envahissement de l’État, contre l’économie dirigée, contre la police, contre l’assistance sociale, on voit que l’on dresserait la totalité de la nation contre soi, car on réagit contre des choses admises et jugées bonnes, des choses dont personne aujourd’hui ne peut dire comment on pourrait s’en passer !

Victoire d’Hitler, non pas selon les formes, mais sur le fond. Ce n’est pas la même dictature, la même mystique, le même totalitarisme, mais c’est une dictature, une mystique, un totalitarisme dont nous préparons le lit avec enthousiasme (puisque nous en payons la défaite militaire d’Hitler) et que nous n’aurions pas s’il n’était pas passé. Et plus que les massacres, c’est là l’œuvre satanique dont il aura été l’agent dans le monde.

L’agent seulement car il n’a rien inventé. Il y a une longue tradition qui a préparé cette crise et les noms de Machiavel, de Richelieu, de Bismarck, viennent aux lèvres, et l’exemple d’États qui depuis 1918 vivent déjà cette dictature et ce totalitarisme saute aux yeux. Hitler a seulement porté à un paroxysme ce qui était. Mais il a répandu ce virus et l’a fait se développer rapidement.

Que dirons-nous donc ? Nous plier devant cette poussée mondiale dont la fatalité nous accable ? Non sans doute.

Mais ce qui apparaît clairement, c’est qu’il n’y a point de moyen politique ou technique pour enrayer ce mouvement.

En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l’homme lui même en lui forgeant des chaines dorées, il ne peut se dresser que des hommes qui,  parce qu’ils le seront pleinement, ne se laisseront pas absorber par cette civilisation, courber à cette esclavage. Mais comment des hommes dans leur faiblesse et dans leur pêché résisteraient-ils et garderaient-ils leur destin propre dans la fourmilière de demain ?

En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l’homme lui même, il ne peut se dresser que l’Homme. « Voici l’Homme ». l’Homme Jésus-Christ qui seul brise les fatalités du monde, qui seul ferme la gueule du Moloch, qui seul fera demain les hommes libres des servitudes que le monde nous prépare aujourd’hui.

J. Ellul

Différenciés

Pour certains*, il ne serait pas dans le rôle des religions de se prononcer sur les questions de conjugalité qui vont être portées au vote du législateur, sans consultation populaire, et sur proposition gouvernementale.

Il est vrai que les réponses actuelles des institutions religieuses se basent essentiellement sur des argumentaires anthropologiques et non pas bibliques (pour les religions Juive et chrétienne), mis à part l’excellente contribution du grand rabbin Gilles Bernheim, qui conclue son propos sur un développement intéressant quant à la différenciation sexuelle. Et c’est très certainement dommage de la part des Eglises catholique et protestantes, j’en conviens, car la pointe de ce que nous avons à partager avec le reste de la société est bien dans ce message central des Ecritures bibliques, cette espérance et cet amour inégalés.

Il est vrai qu’il n’est pas dans le rôle des religions de prétendre instrumentaliser l’Etat et ses structures légiférantes, dans le cadre de la laïcité à la française. Mais ladite laïcité n’interdit pas pour autant aux religions d’émettre leur avis. C’est ainsi que vit la démocratie.
Si beaucoup de clercs sont des hommes d’appareil et d’institution, nombre d’entre eux sont aussi des potiers de la pâte humaine, confrontés au quotidien à l’écoute des questions et souffrances de gens réels, avec leurs cohérences et leurs incohérences. Peut-être serait-il intéressant d’entendre, au-delà des formulations des appareils d’Eglises, ceux qui accompagnent spirituellement des personnes de tous sexes, genres et opinions.

Que disent donc les anthropologies bibliques ? Que dit le Premier Testament ? Que dit le Christ, telles que ses paroles sont rapportées par le Nouveau Testament ? Que disaient les premiers chrétiens ?

Les anthropologies bibliques, d’abord, sont multiples, dans la mesure où la Bible est composée de textes écrits sur 1500 ans entre l’Espagne et l’Iran, la Turquie et l’Ethiopie. C’est vaste, dans le temps comme dans l’espace. Les représentations de la famille de Clovis (il y a 1500 ans) étaient quelque peu différentes des nôtres. La Bible fait donc état non pas d’une anthropologie monolithique, mais plutôt des relectures progressives d’un peuple qui sentait qu’il évoluait dans ses représentations, sous l’influence de Dieu. Elle est plus de l’ordre d’un long métrage que d’une photo figée.

La majeure partie du Premier Testament se structure dans l’exil à Babylone, au septième siècle avant notre ère. Séparé de Jérusalem et de sa centralité pour l’exercice du culte, le peuple Juif doit réinventer sa théologie en faisant de l’Ecriture le nouveau Temple, puisqu’il n’est pas envisageable de se donner rendez-vous l’an prochain à Jérusalem. C’est dans ces périodes que se structurent la Torah (dont la Genèse) et beaucoup de textes prophétiques, sans oublier de nombreux psaumes. Le défi des Juifs en exil à Babylone est de réaffirmer leur originalité théologique et de lutter contre la théologie et les anthropologies environnantes. Atterrés par la polygamie ambiante et le polythéisme débridé, ils réécrivent leur histoire en affirmant le caractère positif de la monogamie, comme une sorte de métaphore très incarnée d’une autre transition : celle du polythéisme au monothéisme. Abraham s’est laissé convaincre qu’il n’y avait qu’un seul Dieu ; il faudra quelques générations pour convaincre ses fils et petit-fils d’étendre cette réalité à une fidélité à une seule femme…

C’est dans cette période exilique et post-exilique que se structurent les récits créationnels tels que nous les recevons dans la mouture actuelle de nos bibles. On peut retrouver dans une même strate de rédaction les deux créations de Genèse 1 et Genèse 2 ou le psaume 8.
Qu’est-ce qu’un Homme ? Voilà la question posée.
Un Homme n’est pas structuré par les étoiles et la lune. Ce ne sont que des lampadaires ; voilà ce qu’affirment les Juifs, tandis que leurs persécuteurs déclarent que le soleil est leur dieu et que la lune est sa parèdre. Une théologie de combat et une anthropologie en réaction à l’oppresseur se mettent donc en place, qui influencent encore aujourd’hui nos représentations. Comme par hasard, le jardin d’Eden, c’est la plaine babylonienne, entre Tigre et Euphrate, dira Genèse 2. Le lieu où les Juifs sont en exil, mis dans une servitude qui rappelle tous les mauvais souvenirs de la captivité en Egypte, le lieu de cet exil, c’est un vrai paradis (c’est de l’humour Juif). Et là c’est le Dieu unique qui crée une humanité unique, capable d’adorer l’Eternel même à des centaines de kilomètres de Jérusalem, une humanité pour la première fois représentée de façon universaliste, car jusqu’alors, les Juifs n’avaient pas de récits de création, mais seulement des narrations très ethno-centrées de leurs origines. Leur identité, c’était d’être les descendants d’un araméen nomade. Et le peuple hébreu avait connu sa création en sortant d’Egypte. Pas plus. Cette théologie de la libération était première, bien plus essentielle pour un peuple qui n’avait que faire de la question d’une origine du monde. Leur origine, c’était la liberté, gagnée par Moïse et par l’Eternel face à Pharaon, reçue par l’appel d’un Abraham à quitter… la Babylonie (comme par hasard, bien que 1200 ans plus tôt).

L’anthropologie post-exilique place au cœur de l’identité humaine la différenciation sexuelle. Et au cas où nous ne l’entendrions pas comme cela, le rédacteur de la Genèse préfère le raconter deux fois, de deux façons différentes, dans des récits dont l’altérité est incompressible. Deux narrations pour insister sérieusement sur la même idée !
Genèse 1 raconte la création en sept jours, via un processus continu de différenciation (lumière/ténèbre, sec/mouillé, végétal/animal…). Dieu crée en sauvant le monde de l’indifférenciation première dont le nom hébreu est connu même en français : le tohu-bohu, l’anomie première, l’entropie primitive, le chaos des origines. Il crée en proposant de ne plus autoriser la confusion. Et c’est au sixième jour que sont créés les animaux domestiques, et puis l’humain. Si le monde des mammifères est créé le même jour, l’humain est créé en dernier. Il est créé « homme-et-femme », non pas dans une bisexualité, mais dans une complémentarité « l’homme + la femme ». Et c’est de cette différenciation dont Dieu dit qu’elle fait de l’humain l’image de Dieu. C’est parce qu’il est homme complété par la femme, femme complétée par l’homme, que l’humain est à l’image de Dieu.
Genèse 2 raconte un récit très différent. La terre est faite brute, sans herbe ni arbres. Et de la poussière Dieu fait l’humain (pas l’homme, le mâle, mais bien l’humain). L’humain est créé avant les végétaux. C’est un autre discours qu’en Genèse 1, mais une même idée : le rôle de l’humain est d’administrer la création selon le dessein divin. Mais l’humain seul, au milieu des champs et des forêts s’ennuie à mourir. La première parole de Dieu dans ce second récit consiste à consacrer le caractère mauvais de la solitude. Cette solitude est celle du fantasme de l’autosuffisance, tellement en vogue aujourd’hui, au passage. L’humain est seul et s’ennuie.
La première idée de Dieu pour rompre cette solitude est de tenter que son vis-à-vis soit créé de la même façon, avec de la terre, mais le Souffle divin en moins ; et Dieu crée les animaux. Mais, s’il les domine en les nommant, l’humain ne trouve pas de vis-à-vis qui vaille dans le règne animal. L’humain est découragé et Dieu doit réviser sa stratégie. Il crée du creux dans l’humain, en lui retirant une côte, et il forme une femme à partir de cette côte.
C’est la création de la femme qui suscite une rupture dans le récit, désormais on ne parle plus de l’humain, mais de l’homme, sexué. L’advenue de la femme crée une humanité duelle, qui n’existe que par sa capacité à se compléter. Et peut advenir la première parole humaine de toute la Bible : « Voici, dit l’homme, elle est l’os de mes os et la chair de ma chair ». Discours féministe s’il en est, car affirmer (je parle du rédacteur et pas d’Adam) que la femme est qualitativement la même chose que l’homme est un discours parfaitement révolutionnaire 2700 ans avant mai 68 ; surtout quand on pense que la France de 1947 ne l’avait pas encore compris, sur un registre aussi central que le suffrage universel…
L’humain n’est donc plus seul car il est limité, il n’est plus auto-suffisant, et il a besoin de la complémentarité homme-femme pour pouvoir être vraiment humain. Le rédacteur enchaîne d’ailleurs, sans transition, sur le fait qu’il s’agit là de l’explication même du fait que l’homme doive quitter père et mère pour s’attacher à sa femme.

Nous sommes donc d’accord que la Genèse ne fonde pas le mariage. Elle fonde encore moins le mariage comme institution bourgeoise régulant l’amour en Occident. Mais elle fonde une anthropologie de la différenciation et de la complémentarité des sexes qui est tout à fait originale, et qui plus est fondatrice. Ce sont les premiers versets de cet ouvrage qui deviendra au IIème siècle de notre ère la Bible, telle que nous la recevons !

La conjugalité ne saurait être autre que différenciée sexuellement, pour le Premier Testament.

Maintenant que dit Jésus ? Sa propre généalogie montre qu’il est vraiment Homme, en plus d’être vraiment Dieu… On ne compte plus les recompositions, les conjugalités tordues, les adultères, les naissances incongrues. Il a même deux généalogies très différentes suivant qu’on se fie à Matthieu et à Luc ! Son humanité se dit par cette incarnation dans le réel chaotique d’une famille bien réelle, c’est-à-dire recomposée après avoir été décomposée. Il devra recadrer son père à l’âge de douze ans, et sa mère à Cana, pour pouvoir commencer à vivre vraiment Sa Vie et son ministère. A l’occasion du mariage d’un homme et d’une femme, comme par hasard…
Il est étonnant de prime abord que Jésus ne parle pour ainsi dire pas du mariage. Ce n’est pas ce qui le préoccupe le plus. Il parle en revanche beaucoup des enfants et insiste sur le respect des petits, et l’impératif qu’ils soient au bénéfice d’une paternité équilibrée et équilibrante, puisque la paternité est toujours adoptive, contrairement à la maternité. Et Jésus le sait pour lui-même !
En termes de conjugalité, Jésus parle essentiellement du divorce ! C’est dire son pragmatisme. Et il se rapproprie d’ailleurs les paroles de la Genèse pour dire combien la tyrannie des désirs est déstructurante pour les humains qui n’ont pas la simplicité de vivre le chemin qu’il essaye de vivre : la fidélité, conjuguée à tous les temps et tous les genres. Jésus relègue effectivement la conjugalité au cadet de ses soucis, si l’on se fie à ses paroles rapportées par les quatre évangélistes, mais en réalité, le reste des Ecritures bibliques viennent expliquer quelle en est la raison. Il est l’Epoux, et il n’est pas marié à une femme, parce que tout simplement, en tant que Christ, Seigneur, et Fils de Dieu, il est l’Epoux et c’est l’Eglise, la communauté des croyants qui est l’épouse, celle qui doit arriver au mariage sans tache.
Paradoxalement, c’est donc une très haute idée de la conjugalité sexuée et différenciée qui s’exprime notamment dans le livre de l’Apocalypse, où toute l’Histoire est analysée au travers du prisme de cette mystique des Noces de l’Agneau, point culminant de la fin de l’Histoire, vers lequel toute l’Histoire est tournée. Jésus ne fait pas d’éloge du célibat bien qu’il soit fonctionnellement célibataire. Il vit plusieurs expériences très érotisées, de fait, mais qui sont là pour dire ce mystère de la foi, reprenant une vieille habitude narrative des prophètes : Dieu est le fiancé et le peuple est sa fiancée. Jésus en tant qu’homme se réserve pour sa bien-aimée, et il n’est pas le mari d’une femme humaine parce qu’en tant que Dieu il est l’Epoux du Jour du Jugement. Cette apogée de l’image conjugale est donc parfaitement au centre de la théologie du Nouveau Testament, et donc incidemment de l’anthropologie néotestamentaire.

Paul, enfin, est très décrié par tous ceux qui ne l’ont pas lu, au prétexte qu’il serait machiste. C’est le manque de culture biblique qui fait dire cela à ses commentateurs de comptoir. C’est en effet essentiellement dans les épîtres aux Corinthiens qu’il abonde en propos normatifs quant à l’identité de l’homme et de la femme, avec des postures qui fleurent bon le conservatisme étroit, le paternalisme patriarcal, si l’on m’autorise la redondance. Mais alors, si Paul est le machiste qu’on veut qu’il soit, pourquoi ne l’est-il que dans certaines épîtres ? Eh bien notamment parce que Corinthe était le lieu d’un culte où les prêtresses étaient des femmes, avec une prostitution sacrée, etc. Si bien que quand des corinthiennes se convertissaient, il n’était pas évident en terme de régulation paroissiale — pour employer un néologisme — de savoir comment gérer ces pythies, ces prostituées, ces voyantes et autres nécromanciennes. C’est pour cela qu’il leur dit de se taire, d’obéir à l’homme, etc.
Paul écrit des lettres comme un consultant présente ses préconisations à des institutions en crise. Il n’aurait jamais eu l’idée que nous prendrions ses avis comme des universaux, et il se retourne dans sa tombe, certainement, de savoir que ses épîtres sont dans le même ouvrage que la Torah de Moïse !
Mais pour autant, que ceux qui ont des oreilles entendent ce que dit Paul et qui est d’une modernité incroyable. « La femme n’a pas autorité sur son propre corps, mais c’est le mari ; et pareillement, le mari n’a pas autorité sur son propre corps, mais c’est la femme. » 1 Corinthiens 7,4. Dire que le mari appartient à la femme en Grèce au premier siècle est parfaitement révolutionnaire. Quant à la fameuse phrase qui lui est toujours reprochée : « Femmes, soyez soumises à vos maris » (Ephésiens 5,22), elle vaut la peine d’être lue dans son entier puisqu’elle se finit par « Maris, aimez vos femmes, comme Christ a aimé l’Eglise, et s’est livré lui-même pour elle ». Là encore, quelle complémentarité homme-femme ! Et quelle exigence plus haute encore que d’aimer sa femme comme le Christ à aimé l’Eglise !

Alors oui, dans les différentes strates des anthropologies bibliques il y a bien une figuration de la différenciation et de la complémentarité de l’homme et de la femme, centrales pour la conjugalité. Et cette figure est non seulement capitale au plan humain, mais elle est une métaphore permanente de ce qui préoccupe ultimement tous les rédacteurs bibliques : la complémentarité et la différenciation de l’humain d’avec Dieu.

Cet avis n’intéressera sûrement pas le législateur.
Mais c’est dommage.

 

Gilles Boucomont, 4 novembre 2012
*à la suite de http://authueil.org/?2012/11/04/2067-pas-le-role-des-religions