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Pourquoi l’or, l’encens et la myrrhe

Matthieu 2:1-12

Ils sont trois et ils arrivent d’Orient parce qu’ils ont vu une étoile. On n’a toujours pas très bien compris qui ils sont : on les dit rois, mais le texte biblique ne parle pas de rois. Ils sont plutôt astronomes, mais c’est quelques siècles avant Galilée et Copernic, alors on peut dire aussi qu’ils sont astrologues. En tout cas ils sont sensibles aux astres, puisque c’est une étoile qui les intéresse au point de les mettre en marche. Leur astronomie est vraisemblablement très proche de l’astrologie, car ils ne savent même pas qu’on ne peut pas marcher vers une étoile pour la voir mieux par en-dessous. Ce sont donc trois étrangers qui sont tout à la fois des magiciens, des mages, des astronomes, des stars d’Orient, des astrologues, un peu ce que vous voulez, mais du côté du mystérieux, du clinquant et du pouvoir. Ils ont suivi une étoile et viennent à la rencontre de quelqu’un dont ils ne doivent comprendre qu’à moitié qui il est, mais qui est une sorte de futur roi, suffisamment influent sur les nations d’à côté pour mériter un déplacement, des cadeaux et des vœux. C’est une histoire fantastique qui commence là et pourtant, c’est comme si Dieu voulait tout de suite vexer notre goût pour le fantastique, frustrer notre curiosité pour le magique, parce que tout atterrit dans la paille d’une étable, dans une ville minuscule et vieillotte, avec un enfant pauvre. Les hommes veulent de la magie mais Dieu, lui, semble vouloir faire dans le social.

Ces trois personnages difficiles à étiqueter vont donc arriver dans l’étable de Bethléem pour lui porter des cadeaux, pour offrir à l’enfant un hochet, une peluche et une layette, comme il se doit ? Non, car les mages sont dans le symbolique, ils ont la tête pleine d’étoiles et eux, contrairement à Dieu, ne sont pas dans le pratico-pratique. Ils font des cadeaux qui sont comme des poèmes, des cadeaux qui parlent. Et comme ils doivent avoir pas mal d’argent parce que l’astronomie comme l’astrologie sont assez lucratives, ils offrent trois beaux cadeaux, impressionnants pour qui sait saisir que leur valeur est bien au-delà de leur composition. Ils déposent devant cette pauvre petite famille de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Un cadeau de Noël original et qu’on ne peut pas traduire mot-à-mot dans notre environnement culturel : un bon Fnac (l’or), un pot-pourri (l’encens) et une crème antiride (la myrrhe). Non, c’est beaucoup plus que ça.
Car l’or, l’encens et la myrrhe représentent à la fois trois puissances qui sont offertes à tout homme, et trois abîmes qui menacent la vie même de l’humain, durant tout son parcours terrestre.

L’or est bien évidemment l’image même de la richesse et des pouvoirs terrestres. C’est la valeur refuge, même à l’époque de la monnaie électronique. L’or brille et donne à celui qui le possède l’illusion d’avoir capturé une pierre tombée du soleil, un rayon de feu solidifié. L’or est recherché dans toutes les civilisations pour dorer les couronnes des rois, les statues des empereurs, les trônes des papes, les dents des notables, les cous et les bras des actrices… L’or est l’objet de toutes les convoitises ; c’est une valeur sûre. Il y a des endroits de la planète où la valeur d’un collier en or est supérieure à la valeur d’une vie humaine. L’humanité ne brille pas suffisamment pour que tous conviennent enfin qu’elle vaut bien plus que de l’or. L’or est donc beaucoup plus qu’une richesse, c’est la visualisation d’un pouvoir, de la puissance du fort sur le faible, de la puissance de l’arrogant sur le peureux, de la puissance du beau sur le laid, du chatoyant sur le terne.
L’or est donc ce que l’on recherche. C’est rarement ce que l’on donne. Ou quand on le donne, c’est parce qu’on est liés l’un à l’autre, qu’on est tenus par des promesses, comme dans le couple ou les alliances internationales. On ne donne pas de l’or pour rien. Et un riche oriental ne donne pas de l’or à un nourrisson de Palestine pour rien. Parce que l’or est le signe de la domination et de la corruption, il fait aussi briller la lumière de la maltraitance de l’homme par l’homme. Il y a ceux qui ont l’or, et qui dominent ceux qui ne l’ont pas. Ceux qui n’ont pas d’or rêvent d’en avoir. Ceux qui l’ont craignent de le perdre… L’or scelle dans l’humanité le règne de la convoitise et de la peur.
En livrant à Jésus cet or qui vient de loin, les mages remettent les richesses du monde et les pouvoirs de ce siècle au pied du fils de Dieu. Ils confèrent au petit enfant une autorité incroyable, car sans qu’il ait le moindre soldat à ses côtés pour contraindre les courtisans de passage, le nourrisson voit trois riches orientaux plier le genoux devant lui, une attitude inattendue. « Toute autorité m’a été confiée dans le ciel et sur la terre » (Matt 28) dira plus tard le petit enfant. « Au nom de Jésus tout genou fléchira » (Phil 2) dira aussi l’un de ses apôtres.
Les mages confessent donc ainsi que la valeur du nourrisson de Bethléem est plus grande que les richesses des royaumes de ce monde. Ils disent au monde que la faiblesse du nouveau-né dans l’étable est plus puissante que tout l’or du monde. Les mages viennent au nom de l’humanité entière livrer la richesse et la puissance, afin que l’enfant les transfigure, les humanise, les domine dans leur capacité à détruire le monde, les remette à leur place dans l’échelle des valeurs. C’est bien ce Jésus qui va lier toute domination, tout artifice et tout placage, par soumission à celui qui est le seul à tout posséder, Dieu.
Et tous ceux qui courent après l’or pourront, s’ils le veulent bien, reconnaître désormais qu’il est au pied du Seigneur, que c’est là sa place, et que c’est celui qui a son pied dessus qui est le seul à valoir vraiment quelque chose, dans l’ordre de la richesse comme dans l’ordre du pouvoir. L’or des palais, l’or des temples, l’or des guerres, l’or des massacres est désormais au pied du Christ comme un métal, parmi d’autres, mais rien d’autre qu’un métal parce que son autorité n’est plus dans sa matière, mais elle est dans celui qui la surpasse.

Le deuxième cadeau, c’est l’encens. Après la richesse et le pouvoir, voilà la religion, la piété. L’encens est sensé être la béquille de la foi maladroite. Il est sensé faire monter plus haut les prières qui n’arrivent pas à décoller. Il est sensé porter dans ses fumées la bonne odeur de la prière du peuple qui doit régaler les narines du dieu. L’encens, c’est l’ascenseur pour nos prières boiteuses. En tout cas c’est ce que croient beaucoup d’être humains. Parce qu’on pourrait dire que c’est aussi le signe d’une piété fumeuse où tout est voilé derrière un brouillard artificiel afin qu’on n’en sache pas trop. On pourrait dire aussi que c’est l’outil bien pratique d’une piété trompeuse qui veut masquer la pestilence de ses hypocrisies. En tout cas, ces trois astro-quelque-chose viennent offrir à Jésus, avec cet encens, les religions du monde. Ils veulent dire au monde entier que toutes les religions ne mènent donc pas à Dieu. Au mieux, si les personnes religieuses sont des hommes et des femmes de bonne volonté, les religions peuvent les amener vers Jésus désormais. Car c’est lui qui est le seul chemin vers Dieu (Jean 14), la dernière station avant Dieu le Père.
Voilà la nature de cet étrange deuxième cadeau. L’humain ne peut pas se passer de religiosité, vraisemblablement. Mais ces religiosités sont de véritables opiums fumeux pour les peuples tant qu’elles ne sont pas déposées aux pieds de Jésus. Voyez combien de personnes déploient aujourd’hui des religiosités très enfumées ; même des athées arrivent à être intégristes de nos jours, c’est stupéfiant. Il n’y a pas un hebdomadaire qui n’ait son horoscope. Nous sommes à l’ère de la vulgarisation du religieux, une époque bénie où l’encens est vendu entre le détartrant pour WC et le cirage pour les chaussures. Et ces religiosités-là sont, bien entendu, des esclavages supplémentaires pour ceux qui ont réussi à nommer déjà l’esclavage de la richesse et l’aliénation du pouvoir. En déposant les religions aux pieds de Jésus, les mages lui donnent autorité sur elles. Une fois adulte, il gardera ses flèches les plus acérées pour les pharisiens et bigots qui « filtrent le moucheron et laissent passer le chameau » (Matt 23:24). Car Jésus tient à notre foi et non pas à nos religions, il tient à ce qui nous relie à Dieu et non à ce qui nous lie aux pouvoirs religieux. C’est un peu un cadeau empoisonné, comme le cadeau de l’or, mais l’encens offert au nouveau-né dans l’étable est le signe désormais qu’il a, lui, le pouvoir de nous libérer des oppressions superstitieuses, mystiques ou crédules, pour nous garantir « la glorieuse liberté des enfants de Dieu » (Rom 8:21)

En dernier lieu, la myrrhe est un cadeau très très particulier. Si elle est précieuse, elle est aussi chargée de sens, car on ne l’utilise que pour des usages liés à la gravité et à la mort. On la donne en décoction avec du vin pour ceux qui seront condamnés à mort afin qu’ils souffrent un peu moins. Mais elle entre aussi dans la composition des onguents pour la toilette mortuaire. Les morts en sont recouverts quand on les rend à la terre. C’est une troisième forme de domination qui est déposée aux pieds de l’enfant-Roi. La souffrance et la mort lui sont aussi offertes, en plus de la richesse, du pouvoir, et de la religion. Elles sont offertes comme une fenêtre qui resterait ouverte sur la fin de la destinée de Jésus, qui sera crucifié et mis au tombeau. Mais le miracle de son retour à la vie est bien subjuguant pour nous qui lisons l’évangile à l’envers, en connaissant la fin de l’histoire, nous savons que souffrance et mort sont désormais à ses pieds, comme une menace sur son existence, comme un chien méchant couché sur ses sandales, mais aussi, au même moment, comme un signe de sa victoire. Et aujourd’hui encore, avec les mages, nous portons nos pouvoirs, nos richesses, nos espérances et nos souffrances aux pieds de celui qui peut les vaincre, les vider de leur mort et les remplir de vie à nouveau, d’une vie au service du monde et non pas d’une vie qui se sert du monde. Avec les mages, mais aussi avec tous les enfants qui continuent à naître dans la boue des étables, nous portons au Dieu faible nos sécurités illusoires afin qu’il les transfigure et les transforme.
A vous qui êtes, pour les uns plutôt « or », pour les autres plutôt « encens » et pour les derniers plutôt « myrrhe », à vous s’adresse une étoile qui vous invite à vous mettre en marche pour déposer vos cadeaux et leurs ambivalences de force et de misère. Ce sont vos existences qui brillent d’or, qui sentent l’encens et goûtent la myrrhe. Ce sont vos existences que vous pouvez désormais porter en présent au Roi de roi et Seigneur des seigneurs, car lui livrer ces cadeaux vous libère de leur poison et vous libère de leurs prétendues valeurs. Venez à l’étable de Bethléem et débarrassez-vous de vos cadeaux pour repartir plus légers, « par un autre chemin » comme nous dit le texte, libres par rapport à Hérode, par rapport au temple et par rapport aux armées romaines. Car une vie nouvelle s’offre donc à ceux qui ont déposé leur offrande au pied du nourrisson qui règne avec puissance.

Amen

 

Gilles Boucomont
Epiphanie 2004

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