Quand la paranoïa se mord la queue

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L’expérience de Christ est celle du serviteur souffrant et d’un ressuscité puissant. Bien que sans faute qu’on puisse lui imputer, il a été condamné. Et à sa suite, il nous avertit à de nombreuses reprises : « Souvenez-vous de la parole que je vous ai dite : ‘Le serviteur n’est pas plus grand que son maître.’ S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi ; s’ils ont gardé ma parole, ils garderont aussi la vôtre. » (Jean 15,20). Nous savons donc que nous serons persécutés, mais pire encore Jésus nous avertit que la persécution la pire viendra de l’intérieur, de la synagogue, de l’Eglise (comme expliqué en Luc 12,11).

Nous sommes avertis.

Il est donc légitime d’enseigner les chrétiens sur la difficulté qu’on peut rencontrer dans certaines Eglises. Sur le fait que dans certaines d’entre elles on y persécute vraiment ceux qui essayent de croire en vérité et de s’impliquer dans une théologie du Royaume. Et j’en sais quelque chose pour l’avoir moi-même expérimenté. Cela peut être le cas parce que ce sont de fausses Eglises dont Christ n’est pas le centre, empreintes d’un faux amour. Ou parce que ce sont des Eglises autoritaires, où Dieu n’est pas le Père mais que quelqu’un s’est mis à la place du Père. Soit parce que ce sont des Eglises légalistes où l’Esprit ne peut pas souffler. Nous devons enseigner les chrétiens à discerner comment une assemblée peut être un lieu de vie ou un lieu de mort.

Mais la difficulté, c’est qu’il n’y a pas d’Eglise parfaite. Or si vous avez visité de nombreuses Eglises sans trouver une qui soit à peu près bien pour vous, rappelez vous que l’ensemble des Eglises à qui écrivait Paul avaient des problèmes, et que donc, c’est peut-être qu’il y a un problème… en vous.
Comme il n’y a pas d’Eglise parfaite, les gens vont toujours trouver des choses qui ne vont pas ; et ils ont raison. Et c’est là où s’engouffrent quelques prédicateurs qui produisent un discours anti-Eglises, et anti-pasteurs, avec une radicalité qui est souvent née d’un zèle très beau et pur au premier regard, mais qui devient à force un discours paranoïaque : « Aucune Eglise ne peut apporter quelque chose de bon ; aucun pasteur ne peut être de bon conseil. » C’est là que le bât blesse. Car ces prédicateurs n’appliquent pas cette règle à eux-mêmes. Ils se marketisent sur les réseaux sociaux, ils créent des adeptes, visent des publics influençables, et posent une emprise sur eux. Désormais il faut se méfier de tout le monde. Sauf d’eux. Et si par malheur en tant que pasteur vous voulez alerter un frère ou une soeur entrain de se mettre sous emprise, vous prouvez par là même que vous êtres un pasteur terrible rempli d’un esprit de contrôle, et que donc… il faut faire attention à vous. La boucle paranoïaque est bouclée. Le poisson est harponné.

Alors qu’il y aurait de bonnes raisons d’être prudents car Jésus n’a pas voulu que nous entrions dans le discours paranoïaque. Il a voulu que nous prêchions, en étant libres, en guérissant les malades, en purifiant les lépreux, en ressuscitant les morts et en chassant les démons. Seul Jésus a été fidèle jusqu’au bout. Donc il faut absolument déminer ce discours paranoïaque en invitant les gens à être juste… libres ! S’ils veulent rester, ils restent dans les Eglises. S’ils veulent partir, ils partent. Mais qu’ils ne maudissent pas. Qu’ils montrent avec amour à leur frères les lieux où ils peuvent progresser, mais qu’ils ne proclament pas de discours de condamnation absolue discréditant l’oeuvre de Dieu dans ces lieux. Que ces prédicateurs prennent soin des gens sur le long terme, et pas quel dans des « shoots » de Saint-Esprit ou des expériences aussi fugaces que spectaculaires. Qu’ils arrêtent avec la naïveté de penser que quelqu’un baptisé à la va vite sans enseignement pourra juste s’en sortir avec sa Bible et sa prière seul dans la jungle du monde. Nous avons besoin les uns des autres, et ça s’appelle : l’Eglise…

Prédicateurs, aimez l’Eglise comme Christ l’a aimée. Il a donné sa vie pour elle. Pas pour une institution, évidemment, mais pour un corps vivant. Et donc, prédicateurs, arrêtez de créer des nouvelles institutions, parce que paradoxalement c’est ce que vous faites… Vous créez des mouvements qui vous mettent au centre, qui font que les gens se disent de Paul ou d’Apollos. Pourquoi ? Parce que ce qui se passe quand on produit le discours paranoïaque c’est que, en plus de renforcer des gens qui sont déjà dans une pathologie psychique et spirituelle, on met sur les petits trônes des Eglises de maisons qu’on fonde des Jézabels non enseignées qui deviendront des tyrans bien pire encore que ces médiocres pasteurs que vous dénoncez, comme on en parle dans l’Apocalypse. Elles mettront les gens sous emprise, multiplieront les situations d’abus. Et il y aura beaucoup de dégâts par cette séduction. Beaucoup de souffrance individuelle, et des milliers de rétrogrades, à juste titre dégoûtés par des promesses non tenues.

Donc oui. Discernons. Il y a des lieux de vie et des lieux de mort dans les Eglises, c’est vrai ! Et seul l’Esprit de vie peut les désigner. Mais il les désigne tout à fait à ceux qui le Lui demandent. Et nous n’avons pas à faire des guides ecclésiaux avec des bons-points ou à produire de la haine et du dénigrement.

Bénissez, et ne maudissez pas, comme il est dit en Romains 12,14

Lettre ouverte à Torben S.

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Cher Torben,

Je fais partie de personnes qui se sentent très positivement stimulées par ton ministère. Tu réveilles le zèle des chrétiens pour vivre l’Evangile intégral, incluant le fait de vivre le baptême du Saint-Esprit, l’expérience de la guérison et de la délivrance, les charismes, etc. Ce sont les choses qui me passionnent le plus dans le ministère et depuis pas mal d’années. Nous en avons vu les fruits en Eglise.

Tu nous challenges et nous aiguillonnes pour être plus audacieux, pour aller chercher la centième brebis, pour oser prier pour les gens pas seulement dans les églises. Jésus amenait le Royaume au milieu de la vie. Parfois dans les synagogues, d’autres fois dans les places de marché, d’autres dans un face-à-face avec les gens.

Maintenant, nous constatons aussi que s’opère une réelle séduction sur des chrétiens qui ont encore du chemin à faire, qui ont parfois déjà été baptisés, déjà guéris, déjà baptisés du Saint-Esprit, mais qui sont dans une forme de boulimie de surnaturel, ou qui aiment le show, la culture du selfie. Ils ne sont peut-être pas si spirituels que ça. Un peu comme ces gens à qui Jésus ne voulait pas répondre parce qu’ils n’étaient friands que du miraculeux.

Si beaucoup de choses bonnes sont ramenées par ton ministère, comment gérer les rebaptêmes ?
Qu’est-ce que ça dit du respect des ministères qui ont fait un travail de formation, d’accompagnement spirituel, de guérison et de délivrance, avant lui. Pourquoi ce dénigrement des autres ministères, en permanence ? N’est-ce pas un peu orgueilleux ?

Si beaucoup de choses bonnes sont ramenées par ton ministère, que faire des personnes qui se laissent un peu forcer, voire qui doivent vivre une délivrance après une expérience par trop rapide ? C’est le cas de certains membres de nos Eglises.

Si beaucoup de choses bonnes sont ramenées par ton ministère, comment accepter le manque de pondération dans le discours sur les Eglises, dans l’enseignement à se méfier des pasteurs, à dénigrer toute forme d’Eglise dénominationnelle ? Nous ne sommes pas au Danemark. Il y a des Eglises qui sont apostates ici, oui, et nous dénonçons ça dans notre propre environnement d’Eglise ! Mais d’autres « font le job ». Et les dénigrer, les discriminer, n’est pas oeuvrer pour le Christ et pour le Royaume. Les traiter « en bloc » n’est pas fraternel ; c’est même mentir.

Si beaucoup de choses bonnes sont ramenées par ton ministère, que penser de l’obsession pour le parler en langues ? 1 Corinthiens 12:30 a-t-il été rayé de la Bible ? On peut être baptisé du Saint-Esprit sans parler en langues explique Paul. Comme lui je suis heureux de parler en langue. C’est très utile dans les délivrances. 

Alors voilà, je me suis vraiment régalé avec plusieurs vidéos d’enseignement qui sont précises et stimulantes. Je suis très reconnaissant que tu nous aiguillonnes, que tu nous défies, que tu nous « piques » même ! J’ai été le poil à gratter d’un grand nombre de collègues alors j’accepte ça pour moi-même. Et je loue Dieu pour cette part de ton ministère.
Mais le problème c’est qu’après, tu pars… et que ce sont ceux que tu dénonces par ailleurs qui vont s’occuper concrètement des gens.
Ce seront des Eglises qui seront aussi abîmées par les nouveaux zélotes qui passent leur temps à dire aux gens de quitter les Eglises, même les Eglises fidèles… J’ai déjà expérimenté ça en Afrique de l’Est. Le prédicateur sympa qui arrive du Nord, et qui met une pagaille terrible qui vous rajoute 50% de travail après pour « recoller les morceaux » de tout ce qui a été abîmé.
Ce seront des gens qui s’empareront de ce que tu leur auras donné, mais vont en faire mauvais usage. Et il n’y aura personne pour les corriger, puisque nous serons forcément ces « méchants pasteurs » que tu auras recommandé de ne pas écouter.

Torben, mon frère, merci pour qui tu es.
Merci pour ton audace.
Mais s’il-te-plaît, arrête de faire les choses « contre » nous en pensant que toi seul fais les choses du Royaume. Tu as besoin des Eglises parce qu’elles travaillent sur le plus long terme. Bien sûr que Jésus peut revenir demain, et si nous l’avons oublié, si nous ne l’avons pas assez prêché, que Dieu nous donne de retrouver ce zèle, mais pour autant, si Jésus ne revient que dans 30 ans, comment vont survivre ces gens qui seront juste tombés par terre, baptisés, parlant en langues, et hop en 3 heures ? Ce sont les Eglises aussi qui peuvent s’en occuper, et qui le feront. Alors arrête de jouer « contre » là où tu pourrais jouer « avec »…

Gilles Boucomont

(je découvre après coup une vidéo remplie de mensonges où, de fait tu me diffames, mais moi je te bénis de tout mon coeur !)

Pourquoi l’or, l’encens et la myrrhe

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Matthieu 2:1-12

Ils sont trois et ils arrivent d’Orient parce qu’ils ont vu une étoile. On n’a toujours pas très bien compris qui ils sont : on les dit rois, mais le texte biblique ne parle pas de rois. Ils sont plutôt astronomes, mais c’est quelques siècles avant Galilée et Copernic, alors on peut dire aussi qu’ils sont astrologues. En tout cas ils sont sensibles aux astres, puisque c’est une étoile qui les intéresse au point de les mettre en marche. Leur astronomie est vraisemblablement très proche de l’astrologie, car ils ne savent même pas qu’on ne peut pas marcher vers une étoile pour la voir mieux par en-dessous. Ce sont donc trois étrangers qui sont tout à la fois des magiciens, des mages, des astronomes, des stars d’Orient, des astrologues, un peu ce que vous voulez, mais du côté du mystérieux, du clinquant et du pouvoir. Ils ont suivi une étoile et viennent à la rencontre de quelqu’un dont ils ne doivent comprendre qu’à moitié qui il est, mais qui est une sorte de futur roi, suffisamment influent sur les nations d’à côté pour mériter un déplacement, des cadeaux et des vœux. C’est une histoire fantastique qui commence là et pourtant, c’est comme si Dieu voulait tout de suite vexer notre goût pour le fantastique, frustrer notre curiosité pour le magique, parce que tout atterrit dans la paille d’une étable, dans une ville minuscule et vieillotte, avec un enfant pauvre. Les hommes veulent de la magie mais Dieu, lui, semble vouloir faire dans le social.

Ces trois personnages difficiles à étiqueter vont donc arriver dans l’étable de Bethléem pour lui porter des cadeaux, pour offrir à l’enfant un hochet, une peluche et une layette, comme il se doit ? Non, car les mages sont dans le symbolique, ils ont la tête pleine d’étoiles et eux, contrairement à Dieu, ne sont pas dans le pratico-pratique. Ils font des cadeaux qui sont comme des poèmes, des cadeaux qui parlent. Et comme ils doivent avoir pas mal d’argent parce que l’astronomie comme l’astrologie sont assez lucratives, ils offrent trois beaux cadeaux, impressionnants pour qui sait saisir que leur valeur est bien au-delà de leur composition. Ils déposent devant cette pauvre petite famille de l’or, de l’encens et de la myrrhe. Un cadeau de Noël original et qu’on ne peut pas traduire mot-à-mot dans notre environnement culturel : un bon Fnac (l’or), un pot-pourri (l’encens) et une crème antiride (la myrrhe). Non, c’est beaucoup plus que ça.
Car l’or, l’encens et la myrrhe représentent à la fois trois puissances qui sont offertes à tout homme, et trois abîmes qui menacent la vie même de l’humain, durant tout son parcours terrestre.

L’or est bien évidemment l’image même de la richesse et des pouvoirs terrestres. C’est la valeur refuge, même à l’époque de la monnaie électronique. L’or brille et donne à celui qui le possède l’illusion d’avoir capturé une pierre tombée du soleil, un rayon de feu solidifié. L’or est recherché dans toutes les civilisations pour dorer les couronnes des rois, les statues des empereurs, les trônes des papes, les dents des notables, les cous et les bras des actrices… L’or est l’objet de toutes les convoitises ; c’est une valeur sûre. Il y a des endroits de la planète où la valeur d’un collier en or est supérieure à la valeur d’une vie humaine. L’humanité ne brille pas suffisamment pour que tous conviennent enfin qu’elle vaut bien plus que de l’or. L’or est donc beaucoup plus qu’une richesse, c’est la visualisation d’un pouvoir, de la puissance du fort sur le faible, de la puissance de l’arrogant sur le peureux, de la puissance du beau sur le laid, du chatoyant sur le terne.
L’or est donc ce que l’on recherche. C’est rarement ce que l’on donne. Ou quand on le donne, c’est parce qu’on est liés l’un à l’autre, qu’on est tenus par des promesses, comme dans le couple ou les alliances internationales. On ne donne pas de l’or pour rien. Et un riche oriental ne donne pas de l’or à un nourrisson de Palestine pour rien. Parce que l’or est le signe de la domination et de la corruption, il fait aussi briller la lumière de la maltraitance de l’homme par l’homme. Il y a ceux qui ont l’or, et qui dominent ceux qui ne l’ont pas. Ceux qui n’ont pas d’or rêvent d’en avoir. Ceux qui l’ont craignent de le perdre… L’or scelle dans l’humanité le règne de la convoitise et de la peur.
En livrant à Jésus cet or qui vient de loin, les mages remettent les richesses du monde et les pouvoirs de ce siècle au pied du fils de Dieu. Ils confèrent au petit enfant une autorité incroyable, car sans qu’il ait le moindre soldat à ses côtés pour contraindre les courtisans de passage, le nourrisson voit trois riches orientaux plier le genoux devant lui, une attitude inattendue. « Toute autorité m’a été confiée dans le ciel et sur la terre » (Matt 28) dira plus tard le petit enfant. « Au nom de Jésus tout genou fléchira » (Phil 2) dira aussi l’un de ses apôtres.
Les mages confessent donc ainsi que la valeur du nourrisson de Bethléem est plus grande que les richesses des royaumes de ce monde. Ils disent au monde que la faiblesse du nouveau-né dans l’étable est plus puissante que tout l’or du monde. Les mages viennent au nom de l’humanité entière livrer la richesse et la puissance, afin que l’enfant les transfigure, les humanise, les domine dans leur capacité à détruire le monde, les remette à leur place dans l’échelle des valeurs. C’est bien ce Jésus qui va lier toute domination, tout artifice et tout placage, par soumission à celui qui est le seul à tout posséder, Dieu.
Et tous ceux qui courent après l’or pourront, s’ils le veulent bien, reconnaître désormais qu’il est au pied du Seigneur, que c’est là sa place, et que c’est celui qui a son pied dessus qui est le seul à valoir vraiment quelque chose, dans l’ordre de la richesse comme dans l’ordre du pouvoir. L’or des palais, l’or des temples, l’or des guerres, l’or des massacres est désormais au pied du Christ comme un métal, parmi d’autres, mais rien d’autre qu’un métal parce que son autorité n’est plus dans sa matière, mais elle est dans celui qui la surpasse.

Le deuxième cadeau, c’est l’encens. Après la richesse et le pouvoir, voilà la religion, la piété. L’encens est sensé être la béquille de la foi maladroite. Il est sensé faire monter plus haut les prières qui n’arrivent pas à décoller. Il est sensé porter dans ses fumées la bonne odeur de la prière du peuple qui doit régaler les narines du dieu. L’encens, c’est l’ascenseur pour nos prières boiteuses. En tout cas c’est ce que croient beaucoup d’être humains. Parce qu’on pourrait dire que c’est aussi le signe d’une piété fumeuse où tout est voilé derrière un brouillard artificiel afin qu’on n’en sache pas trop. On pourrait dire aussi que c’est l’outil bien pratique d’une piété trompeuse qui veut masquer la pestilence de ses hypocrisies. En tout cas, ces trois astro-quelque-chose viennent offrir à Jésus, avec cet encens, les religions du monde. Ils veulent dire au monde entier que toutes les religions ne mènent donc pas à Dieu. Au mieux, si les personnes religieuses sont des hommes et des femmes de bonne volonté, les religions peuvent les amener vers Jésus désormais. Car c’est lui qui est le seul chemin vers Dieu (Jean 14), la dernière station avant Dieu le Père.
Voilà la nature de cet étrange deuxième cadeau. L’humain ne peut pas se passer de religiosité, vraisemblablement. Mais ces religiosités sont de véritables opiums fumeux pour les peuples tant qu’elles ne sont pas déposées aux pieds de Jésus. Voyez combien de personnes déploient aujourd’hui des religiosités très enfumées ; même des athées arrivent à être intégristes de nos jours, c’est stupéfiant. Il n’y a pas un hebdomadaire qui n’ait son horoscope. Nous sommes à l’ère de la vulgarisation du religieux, une époque bénie où l’encens est vendu entre le détartrant pour WC et le cirage pour les chaussures. Et ces religiosités-là sont, bien entendu, des esclavages supplémentaires pour ceux qui ont réussi à nommer déjà l’esclavage de la richesse et l’aliénation du pouvoir. En déposant les religions aux pieds de Jésus, les mages lui donnent autorité sur elles. Une fois adulte, il gardera ses flèches les plus acérées pour les pharisiens et bigots qui « filtrent le moucheron et laissent passer le chameau » (Matt 23:24). Car Jésus tient à notre foi et non pas à nos religions, il tient à ce qui nous relie à Dieu et non à ce qui nous lie aux pouvoirs religieux. C’est un peu un cadeau empoisonné, comme le cadeau de l’or, mais l’encens offert au nouveau-né dans l’étable est le signe désormais qu’il a, lui, le pouvoir de nous libérer des oppressions superstitieuses, mystiques ou crédules, pour nous garantir « la glorieuse liberté des enfants de Dieu » (Rom 8:21)

En dernier lieu, la myrrhe est un cadeau très très particulier. Si elle est précieuse, elle est aussi chargée de sens, car on ne l’utilise que pour des usages liés à la gravité et à la mort. On la donne en décoction avec du vin pour ceux qui seront condamnés à mort afin qu’ils souffrent un peu moins. Mais elle entre aussi dans la composition des onguents pour la toilette mortuaire. Les morts en sont recouverts quand on les rend à la terre. C’est une troisième forme de domination qui est déposée aux pieds de l’enfant-Roi. La souffrance et la mort lui sont aussi offertes, en plus de la richesse, du pouvoir, et de la religion. Elles sont offertes comme une fenêtre qui resterait ouverte sur la fin de la destinée de Jésus, qui sera crucifié et mis au tombeau. Mais le miracle de son retour à la vie est bien subjuguant pour nous qui lisons l’évangile à l’envers, en connaissant la fin de l’histoire, nous savons que souffrance et mort sont désormais à ses pieds, comme une menace sur son existence, comme un chien méchant couché sur ses sandales, mais aussi, au même moment, comme un signe de sa victoire. Et aujourd’hui encore, avec les mages, nous portons nos pouvoirs, nos richesses, nos espérances et nos souffrances aux pieds de celui qui peut les vaincre, les vider de leur mort et les remplir de vie à nouveau, d’une vie au service du monde et non pas d’une vie qui se sert du monde. Avec les mages, mais aussi avec tous les enfants qui continuent à naître dans la boue des étables, nous portons au Dieu faible nos sécurités illusoires afin qu’il les transfigure et les transforme.
A vous qui êtes, pour les uns plutôt « or », pour les autres plutôt « encens » et pour les derniers plutôt « myrrhe », à vous s’adresse une étoile qui vous invite à vous mettre en marche pour déposer vos cadeaux et leurs ambivalences de force et de misère. Ce sont vos existences qui brillent d’or, qui sentent l’encens et goûtent la myrrhe. Ce sont vos existences que vous pouvez désormais porter en présent au Roi de roi et Seigneur des seigneurs, car lui livrer ces cadeaux vous libère de leur poison et vous libère de leurs prétendues valeurs. Venez à l’étable de Bethléem et débarrassez-vous de vos cadeaux pour repartir plus légers, « par un autre chemin » comme nous dit le texte, libres par rapport à Hérode, par rapport au temple et par rapport aux armées romaines. Car une vie nouvelle s’offre donc à ceux qui ont déposé leur offrande au pied du nourrisson qui règne avec puissance.

Amen

 

Gilles Boucomont
Epiphanie 2004

Répons de Noël 2015

L’Eglise protestante unie du Marais nous propose un fil liturgique complet (accueil, loi, péché, pardon, cène et bénédiction) pour le temps liturgique de Noël. Ces répons originaux ont été écrits par le pasteur Gilles Boucomont et mis en musique par la responsable de la louange de l’EPUdF du Marais, Tanya Gorbunova, qui interprète ces petites vidéos.

Vous trouverez au-dessus de chaque vidéo les paroles de ces répons ainsi que les accords pour la guitare. Les paroles sont des réécritures d’un vieux psautier réformé du XVIIIème siècle, et la musique est une composition originale.

 

ACCUEIL  (A, 6/8) Télécharger la partition pour piano et orgue

À Bethléem ont rendez-vous,                          |A-A/C#|C#-F#m|
Bergers et anges, enfants et mages.               |D-A/C#|E-A|
À Bethléem, oh tons-nous !                         |A-A/C#|C#-F#m|
Monde qui change, rends donc hommage    |D-A/C#|C#-F#m|
À Jésus-Christ, Dieu parmi nous.                   |D-A/C#|E-A|

 

VOLONTÉ DE DIEU   (Cm, 2/4) Télécharger la partition pour piano et orgue

Gloire à Dieu au plus haut des Cieux,         |Cm|Bb|Cm|
Paix sur la Terre à vous les Hommes,         |Eb|Ab|Eb|Fm|
alisez que Dieu nous donne                      |Cm|Gm/Bb|Ab|Gsus4-G7|
Un Sauveur : un enfant pcieux.                 |Ab|Bb|Ab-G7|Cm|

 

REPENTANCE (Em, 6/8) Télécharger la partition pour piano et orgue

Nos parents l’attendaient. Dieu leur avait promis _     |Em-Bm|Em-Bm|Em-Bm|Em-Bm|
Qu’il nous protègerait contre nos ennemis ;                   |Em|C|Am|D7|
L’ennemi est en nous : c’est l’attrait du péc !              |Gmaj|C|Am|B|
Seigneur, ôte ce joug, bien connu ou cac.                    |Am-D|Gmaj|Am-B|Em|

 

PARDON (E, 6/8) Télécharger la partition pour piano et orgue

Ta compassion m’a visi,                              |E-B/D#|A/C#-E/B|
Ton bras vengeur m’a éparg,                     |E/G#-A| E/G#-B|
Tu fais lever au temps propice                       |B7-E|E7-A|
Notre Soleil, notre Justice.                             |F#m-E/G#|B7-E|

 

SAINTE CÈNE (D, 3/4) Télécharger la partition pour piano et orgue

Ô re, viens pparer mon cœur                |D|A/C#-F#|Bm|D7/A|
Pour venir à Ta table.                                      |G|Em|Asus4-A7|
Qu’y puisse y loger mon Seigneur ;              |D|A/C#-F#|Bm|D7/A|
Mon cœur, sois son étable.                             |G|Em|Asus4-A7|
Eclaire-moi Esprit du Père :                           |D/F#|D7|G|G|
Voici son corps, son sang.                               |E/G#|E7|Asus4-A7|
Je communie avec mes frères                        |D|Am/C|G/B|Em|
Et mes sœurs : tes enfants.                             |D/F#|Asus4-A7|D|D|

 

BÉNÉDICTION (A, 4/4) Télécharger la partition pour piano et orgue

Nous l’avons vu, nous verrons ce Soleil.            |A-B7|Esus4-E|D-C#|F#m|
Cet astre majestueux, dont l’éclat sans pareil           |D|A/C#|D|Esus4-E|
Dissipera bientôt l’obscurité profonde                       |A-C#mMaj|D|A2/C#|
Qui depuis si longtemps a gné sur le monde.        |D-E|F#m|Bm-E|A|

L’Economie du Royaume

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Prédication sur Luc 9, 23-27
donnée le 9 août 2015 au Temple du Marais à Paris.
Gilles Boucomont

 

Voilà une parole qui est l’inverse exact de ce que nous propose la société. Celle-ci nous propose d’administrer nos richesses. Tout est basé sur un principe : nous avons à épargner pour que le système financier ait quelques ressources, et en même temps, nous devons emprunter. Nous ne pouvons pas visionner quelque émission que ce soit à la télévision, sur les lions du Zimbabwe ou sur la Shoah, sans qu’il y ait des pauses avec une incitation à épargner ou dépenser. Notre vie doit s’articuler autour de ces deux verbes, inversant la philosophie française telle qu’elle s’est exprimée pendant des siècles. Nous avions « Je pense donc je suis » et désormais nous avons « Je DÉPENSE donc je suis »…

Exister parce qu’on a des moyens. Le niveau de vie, aujourd’hui, dans nos pays, est calculé restrictivement selon des paramètres financiers. Alors que quelqu’un qui est abîmé dans la préoccupation des richesses, de l’argent au quotidien, a un niveau de VIE très bas. Il vit très peu. Si on mesure l’intensité de sa vie, elle est très faible. Elle est morte, enfermée, dans quelques tombeaux, même pas dorés, plaqués or. Elle est enfermée dans la préoccupation matériel, la préoccupation de l’argent, cet argent, qui, de moyen qu’il était, est devenu une fin, pour beaucoup d’entre nous.

Alors Jésus fait résonner cette parole.
Vous savez qu’il était extrêmement préoccupé par cette primauté de l’argent, parce que le seul combat spirituel territorial qu’il ait mené a été de délivrer le Temple de Jérusalem de l’emprise de Mamon ! « Vous avez fait de cette maison de prière une maison de commerce ». Ce qui signifie que vous avez transféré la Seigneurie du Temple depuis Adonaï à Mamon. Vous vous êtes plus préoccupés des moyens que des fins, comme ce moyen de pouvoir sacrifier une colombe pour pouvoir recevoir le pardon… Vous avez même oubli l’intention première du Seigneur qui est de vous accorder le pardon. Bref, un détournement complet du projet initial. Alors Jésus vient faire résonner cette parole : « Celui qui voudra garder sa vie la perdra ». Celui qui sera obsédé par l’allongement de sa vie va perdre de la vie. J’ai un exemple très concret : si vous voulez améliorer votre santé et que vous décidez de faire très régulièrement du jogging, pendant ½ heure, vous allez gagner 2 ans de vie. C’est formidable. Sauf que si vous faites une demi-heure de jogging par jour pour le reste de votre vie, vous allez perdre TROIS années de vie à courir comme un fou dans les rues parisiennes.

Qu’est-ce qu’on y gagne, sincèrement ?
Celui qui veut gagner sa vie la perdra. Celui qui s’inquiète à chaque instant pour sa santé et choisit de manger ceci parce que cela n’est pas bon, etc. changeant au gré des modes et des sorties de bouquins de diététique, celui-ci découvre toujours après dix ans à s’être baffré d’Oméga 17 que ceux-ci sont extrêmement toxiques ! Les solutions d’hier sont les problèmes d’aujourd’hui. Alors si nous voulons garder, nous nous appuyons sur des sagesses, sur des réalités, sur des types de pensées qui ne sont pas les façons de penser du Seigneur. Quand nous voulons garder nous perdons. Celui qui veut protéger sa maison à grand renfort de caméras, d’alarmes et d’étiquettes, celui-ci attire les voleurs. Celui qui veut garder va perdre.

Mais celui qui accepte de perdre, au sens de lâcher, de lâcher prise, celui qui accepte d’être arrivé tout nu sur cette terre, et donc qu’il repartira aussi tout nu dans la tombe, sans la moindre richesse, lui, réalise que tout ce qu’il croit posséder, ou qui croit tout ce que la société lui dit qu’il possède, n’est en fait qu’emprunté pour un temps, cédé par le Seigneur, les parents, l’entreprise. Votre salaire n’est pas un dû c’est un cadeau.

Si nous voulons garder, maîtriser, construire par nous-mêmes, nous fonctionnons à l’inverse du Royaume de Dieu. Dans le Royaume, c’est ce qui est lâché, perdu, abandonné qui prend de la valeur.

Autre exemple que celui du footing : si vous aimez quelqu’un, que vous gardez cet amour, que vous avez chaque minute envie de lui dire que vous l’aimez ; si vous gardez ces paroles, pour ne pas déranger, ou parce que vous n’osez pas dire que vous aimez, vous allez garder. Ce que vous avez gardé va devenir un immense stress, une immense préoccupation pour votre vie alors qu’il aurait suffi de dire cette parole, de la lâcher, de la perdre, de l’offrir, de la donner, de la partager, afin qu’elle illumine la vie de celui ou celle qui la reçoit. Tant de bénédictions qui sont en nous, qui sont disponibles dans nos cœurs, tant de paroles d’encouragement, tant de possibilités d’envoyer un petit message avec son téléphone, envoyer un coup de fil, avoir une attention, donner quelque chose… Que sont 5€ même si tu es pauvre. Les 5€ que l’on donne sont beaucoup plus précieux que ceux que l’on garde. Les paroles que l’on donne sont beaucoup plus importantes, elles ont plus d’impact que celles que l’on garde. On le sait à cause de la puissance des paroles mauvaises. Celles-là, on n’a pas envie de les garder. Celles-là on les donne… les paroles de colère, les paroles de malédiction, de critique, de jugement, on n’oublie pas de les donner. Mais les paroles de bénédiction, qui sont des trésors. Est-ce que cela peut être un trésor si on le garde ? Non. Cela ne peut devenir véritablement un trésor que si on le donne ! En particulier pour cette chose extrêmement précieuse que le Seigneur est venu apporter à ce monde, à savoir : l’Amour. L’Amour est le carburant du Royaume. Plus vous en donnez, plus il augmente. Plus vous le donnez aux autres, plus il augment chez eux, mais aussi en vous. Une denrée incroyable. Il n’y a aucune denrée de cet ordre dans les sous-sols de nos nations. Les choses de cette création peuvent s’épuiser si on les administre mal, il faut être sage, pour le coup, se restreindre, épargner. Mais il est une denrée dans le monde, qui est remarquable, qui augmente quand on la dépense : l’Amour. Il en va de même avec la Vie. Plus on accepte de la donner, de la partager, de la donner, de la transmettre, y compris de la perdre, plus elle augmente dans le monde. Quel plus grand amour que de laisser sa vie pour ceux qu’on aime ? Si on accepte de ne pas se laisser tenter par la capitalisation de quelques années supplémentaires, ne pas dépenser toutes ses ressources dans des crèmes antirides, de ne pas être dans tous ces réflexes de capitalisation, à ce moment-là le monde s’enrichit extrêmement. Ceux qui sont autour de nous sont riches de nos paroles, ils sont riches de notre générosité. Le monde s’enrichit d’une économie du Royaume qui fait mentir la pseudo-providence de l’économie de Mamon. Le monde s’enrichit d’une économie du Royaume pour laquelle le partage devient la richesse de tous. Le monde s’enrichit d’une économie du Royaume où on ne retient pas, mais où on surabonde. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est le geste de Dieu fait sur nos vies. Il fait surabonder sa grâce sur nos péchés. Il aurait de multiples raisons de se mettre en colère, de laisser tout exploser, de laisser tout partir vers le n’importe quoi, cette réalité que nous administrons si bien. Et pourtant, il fait surabonder sa grâce. Il dépense, il lâche, il lâche sa parole, ses prophètes, son Fils. Il lâche sa bénédiction, il lâche son Esprit Saint. Il laisse aller tout ça. Il dépense. Il gaspille. Gaspiller, commencez à gaspiller, c’est urgent de gaspiller. Commencez à gaspiller ces ressources merveilleuses que le Seigneur a mis en vous. Dépensez, dépensez beaucoup plus que ce que vous avez. S’il-vous-plait, soyez complètement irresponsables. Devenez irresponsables comme on l’est dans le Royaume de Dieu. Soyez dispendieux, soyez prodigues. Envoyez les bénédictions, offrez-les, donnez-les, dépensez-les, massivement. Pour ce monde qui en a infiniment besoin parce qu’il veut garder, retenir, construire par lui-même, sans Dieu. Nous, nous voulons reconstruire ce monde avec Dieu, et donc avec des méthodes qui sont tout autres. Que tout ce qui est bon, édifiant, qui construit, fait vivre, puisse être l’objet d’un gaspillage infini et totalement irresponsable. Que tout ce qui permet aux autres de se relever soit donné. Que tout ce que vous pensez pouvoir garder soit rendu disponible. Vous verrez des miracles de vie, de restauration, de résurrection arriver. Parce que se savoir aimer, se savoir béni, se savoir sauvé, se savoir important, sont les choses les plus précieuses qui existent au monde. Pas un seul compte en banque aux Bahamas ne peut les acheter. Pas un seul Livret A plein à craquer ne peut même les louer. Ces choses-là il faut les donner pour qu’elles adviennent. Alors oui, découvrez cette économie du Royaume, entrez dedans, surabondez, perdez du point de vue du Royaume, mais investissez du point de vue de Dieu.

Amen

Bénir n’est pas “dire du bien”

couplebible

Longtemps j’ai aimé cette phrase et je l’ai utilisée dans les liturgies de bénédiction de couples mariés : “Bénir c’est dire du bien de quelqu’un et faire tout son possible pour que ce bien arrive. Le Seigneur vous bénit…”

Aujourd’hui, je crois que cette phrase est un mensonge.

Bénir, ce n’est pas dire du bien
[ce paragraphe a été entièrement réécrit le 7 mai sous les conseils avisés des pasteurs Benoît Ingelaere et Eric George que je remercie]
Les théologiens sont avides d’étymologie. Mais en gardant l’étymologie latine comme critère de réflexion, pour un concept dont nous cherchons l’enracinement sémitique, nous commettons une erreur. Et notre théologie ne se fonde pas dans notre latinité mais dans le sémitisme de la Bible. Cherchons donc, plutôt que le bene-dicere, le barak des Ecritures.

Bénir, ce n’est pas dire du bien, mais énoncer ce qui est bien
Un groupe bénit ce qu’il cautionne. Pas ce qu’il trouve gentil ou joli. Ce qu’il pense bon et bien pour l’existence à long terme du groupe. Mais il faut aller plus en profondeur dans la réalité biblique pour comprendre ce que bénir veut dire dans les Ecritures. La bénédiction première dans le fil du récit biblique est celle du créateur qui lance son “C’est bon !” (TOV) au fil des réalités qu’il a créées en ordonnant le chaos (TOHU wa BOHU) initial. C’est bon quand la confusion entre le lumineux et le ténébreux cesse, quand l’entremêlement du mouillé et du sec touche à sa fin. Et ce n’est pas bon comme une catégorie de la morale, mais comme un décret divin. C’est bon parce que Dieu dit que c’est bon. C’est bon parce que Dieu décide et proclame haut et fort que c’est bon.

Bénir légèrement
Les adeptes de la bénédiction légère, celle qui dit du bien, restent au stade de la morale en pensant que le bien qui est proclamé par la bénédiction est quelque chose de l’ordre du cool, ou du sympa, qui sont les versions modernes du bien. Ces gens sont bien sympathiques alors on les bénit.
Mais la bénédiction biblique n’est pas un bien qui est socialement paramétré, le fruit d’une mode, d’une pensée majoritaire ou d’un sentiment collectif. Le bien de la bénédiction divine est le “Bien !” de Dieu.
Or c’est justement au moment où l’humain est créé masculin et féminin, en complémentarité, que Dieu dit que c’est “Très bon !” pour la première fois ! C’était déjà bon avant, mais ça c’est très bon, parce que ce ne sont pas seulement des jolies lampes (soleil et lune), des arbres sympathiques ou des grenouilles potelées, ce n’est pas de l’indifférentiation chaotique, c’est l’image du Dieu vivant qui est là dans l’humain différencié sexuellement.

Ainsi, bénir un couple ce n’est pas dire :
– vous êtes des gens géniaux,
– votre amour vous sauve,
– vous êtes conformes socialement,
– vous avez un projet qui est vraiment bien.

Bénir c’est dire de l’homme et de la femme, c’est dire à l’homme et la femme : “Vous êtes l’image du Dieu créateur, et votre couple dit l’union du Christ avec son Eglise, l’Épouse. Et cette union sera célébrée à la fin de l’Histoire, aux noces de l’Agneau. Votre unité est bien au-delà de vous. Elle vient de bien avant vous. Elle ne tient pas à vous. Elle ira bien au-delà de vous. Elle tient à la beauté et la bonté du projet de Dieu.”

Et ça ce n’est pas dire du bien.
C’est bénir Dieu, lui rendre grâce.
C’est dire “Très bon !” quand Il a dit “Très bon !”.
Ni plus, ni moins.

 

Pasteur Gilles Boucomont, le 5 mai 2015,
à la demande du groupe Facebook “UEPAL en débat – bénédiction de couples mariés de même sexe”,
en guise de pendant aux articles notamment du pasteur Marc Pernot dans “Evangile et Liberté”.

Après la loi sur la fin de vie

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Face à l’afflux d’affirmations péremptoires et maximalistes des pros et des antis, comment pratiquement donner suite pour soi-même et ses proches à la récente Loi sur la Fin de Vie (LFV) récemment adoptée à la très grande majorité par le Parlement ?

Le moindre mal, logique du contrat social

Le débat passionné et passionnel ne doit pas nous priver de notre capacité de jugement.

Aux pro-euthanasie, la loi LFV rappelle que la France a adopté une attitude courageuse qui consiste à ne pas voter ni le suicide assisté, ni l’assistance au suicide, ni l’euthanasie active. C’est une démarche extrêmement limitative et surprenante par rapport à l’offre d’autres pays occidentaux dont nos deux nations-sœurs, la Belgique et la Suisse, ou encore par rapport à ce que laissait présager le programme présidentiel.

Aux anti-sédation, nous pouvons rétorquer qu’effectivement, il faudra exercer une vigilance sur les modalités de la sédation finale, pour qu’elle ne vire pas en une euthanasie déguisée. Mais pour autant, la sédation finale crée une limite à des gestes qui s’opéraient déjà depuis longtemps dans la pratique hospitalière.

Un contrat social, une éthique collective se construisent donc toujours dans la logique du moindre mal. C’est une morale simpliste qui fait du choix éthique une alternative entre un bien manifeste et un mal objectif. Le réel nous pose toujours le défi de trier entre deux maux. Et à ce titre la loi LFV est bien un moindre mal.

Mais… car il y a un mais : en tant que chrétiens nécessairement préoccupés par la souveraineté de Dieu sur notre vie, nous avons à exercer, suite à cette loi, une pédagogie qui tient, de façon résumée, en deux points.

Rédigez vos directives anticipées !

La généralisation des directives anticipées peut être une bonne nouvelle même pour ceux qui défendent une posture anti-euthanasie ! Elles fixent pour trois ans (et trois ans seulement !) vos choix en matière de prise en charge par l’institution médicale et hospitalière de votre possible situation de fin de vie. Téléchargez le modèle de directives présent sur le site de la Sécurité sociale. Si vous ne pouvez pas écrire vous-même, vous pouvez faire appel à deux témoins qui doivent attester par écrit, en précisant leur nom et qualité, que ce document, écrit par l’un des deux ou par un tiers, correspond bien à votre libre volonté.

Le document doit être rempli avec précision, et pour éviter une euthanasie de fait, il faut bien indiquer que l’on souhaite maintenir une hydratation et une alimentation artificielles !

Tant que la démarche de centralisation du fichier des directives anticipées n’est pas opératoire, il est conseillé d’en remettre un exemplaire à votre médecin traitant, d’en conserver un exemplaire sur vous, et d’en confier un autre à un de vos proches. Le projet de loi supprime la clause limitative à trois ans, mais tant que les décrets d’application ne sont pas actez, pensez donc à réécrire vos directives anticipées dans trois ans, notamment en stipulant la date dans votre agenda électronique. Vous pouvez juste indiquer sur le document initial que vous confirmez le choix initial en datant et signant à nouveau. Vous pouvez aussi les annuler ou les modifier à tout moment et, dans ce cas, le délai de trois ans recommence à courir.

Veillez sur les mourants et informez les vivants

Veiller sur les mourants signifiera pour les chrétiens du corps médical comme pour les familles, de s’assurer que la sédation, fût-elle finale et extrême, ne crée pas une situation d’euthanasie de facto, notamment en interrompant l’alimentation et l’hydratation. Considérer ces deux actes médicaux comme thérapeutiques est fallacieux, car ce sont des conditions nécessaires au maintien en vie.

Informez-vous sur les substances qui sont données au patient en fin de vie. Faites valoir d’éventuelles directives anticipées qui poseraient une restriction à certaines formes de sédation finale. C’est l’absence de familles ou de veilleurs auprès des malades qui pourra pousser certains praticiens velléitaires à pratiquer des gestes qui vont au-delà de ce que la loi prévoit. Manifester une présence crée de fait une limite symbolique à cette toute-puissance médicale qui peut vouloir s’arroger un droit de vie ou de mort sur des patients que la médecine n’est censée que soigner.

Informez vos proches au sujet des directives anticipées, dans l’Eglise, autour de vous, dans vos familles, en les sensibilisant au fait qu’elles sont souvent remplies à l’heure où l’on est bien-portant, et que, de fait, notre opinion pourra être différentes plus tard, notamment du fait de la souffrance. Mais aidez-les à concevoir en quoi une loi LFV, relativement consensuelle, crée comme toute loi des angles morts qu’elle ne peut administrer.

Pour conclure

Le point fort de cette loi, c’est la généralisation des soins palliatifs. Une agences regroupant plusieurs acteurs du soin palliatif va être créée qui aura pour mission de rendre la lutte contre la douleur, et l’accompagnement de la souffrance en fin de vie, une priorité pour le monde soignant, avec l’objectif d’inverser les proportions française : 75% de décès à l’hôpital et 25% à la maison (alors que c’est l’inverse dans les autres pays occidentaux). Pour plus d’humanité pour chacun.

En somme, pour accompagner une loi du moindre mal, c’est à nous que revient d’éveiller les consciences sur le sens profond de certains gestes médicaux, et leur portée factuelle.

Bonne pédagogie à vous !

C’est compliqué de faire simple…

Baby Holding Great Grandma’s Finger

Le débat sur la fin de vie a atteint son paroxysme avec la la proposition de loi Léonetti-Claeys. Après la surprise première d’une réaction protestante exprimée au niveau de l’Eglise protestante unie de France (EPUdF) et non pas, comme souvent pour les questions sociétales au niveau de la Fédération protestante de France (plus large), la lecture du communiqué a donné lieu, sur les réseaux sociaux, à des débats nourris.
[On trouvera ce communiqué en cliquant ici].

La déclaration du 26 janvier 2015 du Conseil national de l’EPUdF a choisi et offert une parole de vie, parole d’ouverture et d’apaisement sur un sujet qui peut diviser, comme d’autres sujets d’actualité sociétale traités en Eglise. Elle fait écho à un processus synodal où une direction a été donnée pour qu’une parole résonne sur ce sujet si important, propice à tous les fantasmes, qu’ils soient réels ou surréalistes, autour de l’euthanasie. Cette déclaration essaye donc de maintenir les portes ouvertes avec un choix argumentatif fort : la vie est un processus relationnel. C’est une parole forte car elle valorise l’existentiel au-delà du biologique seul, refusant de réduire l’humain à une mécanique vivante.

Trois questions surgissent pourtant à la lecture de ce texte.

 

1. La sacralité de la vie

Une formulation réduite à une phrase dans la déclaration a retenu l’attention de ses lecteurs, jusqu’à susciter de vifs débats dans les réseaux sociaux : « La vie n’est pas sacrée en soi ». Il faut quelques explications pour pouvoir comprendre cette formulation étonnamment polémique pour un texte qui choisit résolument le consensus, par ailleurs. D’où vient cette phrase si courte, issue d’un cheminement pourtant long et profond ?

Le sacré, c’est ce qui est d’une autre valeur que le profane, le banal, l’ordinaire. En judéo-christianisme, une des catégories du sacré est la sainteté (ce qui est « à part » littéralement). Les Ecritures bibliques proclament que « Nul n’est saint comme l’Eternel » (1 Samuel 2,2). « Dieu seul est bon » dira Jésus en Marc 10,18. Ou encore en Jude 25 : « A Dieu seul sont la gloire, la majesté, la force et la puissance ». C’est sur cette base-là que le protestantisme réformé a affirmé que rien d’autre que Dieu ne pouvait être considéré comme sacré ; c’est même un des pivots de la Réforme, « A Dieu seul la Gloire » (Soli Deo Gloria). A ce titre, même la vie, et les vivants ne peuvent pas prétendre être sacrés puisque ce sont des créations, des créatures et que seul le Créateur est saint, sacré.

Ceci étant posé, que comprendront des lecteurs non instruits de ces finesses théologiques, quand ils entendendront : « La vie, reçue de Dieu, prend sa pleine signification selon le cadre relationnel dans lequel elle s’inscrit ; elle n’est donc pas sacrée en soi » ? La première réaction de ce lectorat a été vivement étalée dans le débat immédiat qui a surgi sur les réseaux sociaux. Elle consiste à ne retenir que la dernière partie de la phrase, à l’heure du « penser bref ». Si donc la vie est désacralisée, alors tout est possible. C’est comme si cette parole remettait en cause l’interdit du meurtre du sixième commandement. Mais, même remise dans son contexte, cette phrase demeure choquante, car sa première partie indique qu’en dehors d’un cadre relationnel, la vie n’aurait plus de sacralité propre.

Comment alors justifier des choix radicaux très tôt imposés au peuple de Dieu comme dans cette parole de Moïse en Deutéronome 30,19-20 : « J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité, pour aimer l’Eternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix, et pour t’attacher à lui : car de cela dépendent ta vie et la prolongation de tes jours, et c’est ainsi que tu pourras demeurer dans le pays que l’Eternel a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob. » Il est bien ici vital de choisir la vie, pour soi, en soi, ce qui lui confère de fait une valeur propre. Si c’est le mot de sacralité qui dérange les protestants à cause des débats sur le sacré au XVIème siècle, alors disons que si elle n’est pas sacrée au sens protestant, la vie a une vraie valeur en soi !

Quand le Christ évoquait qu’il était le vrai Temple, le lieu de la présence de Dieu, « il parlait du temple de son corps » (Jean 2,21). Et c’est à partir de cette affirmation que l’apôtre Paul dira aux Corinthiens dans sa première épître (3,17) : « Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est saint, et c’est ce que vous êtes. »

Bref, si l’étiologie de la formule « la vie n’est pas sacrée en soi » peut se comprendre dans l’histoire des idées théologiques, sa formulation est non seulement irrecevable si brièvement dans le cadre de pensée de ce siècle, et plus encore objet de scandale par rapport à ce qu’affirme le texte biblique lui-même, et le Christ en particulier. Ce qui explique la levée de boucliers des catholiques, orthodoxes, évangéliques et autres protestants à la lecture de cette phrase, que j’aimerais qualifier de maladroite, si son imprécision n’en faisait pas une pierre d’achoppement pour nos relations entre Eglises, et notre rapport à la vérité enracinée dans la Bible.

 

2. La sacralité de la relation ?

Le refus radical de la sacralité, une fois appliqué à la vie, ne pourrait-il pas, en retour, s’appliquer à la relation, qui semble quelque peu sacralisée dans cette déclaration ? Si c’est le cadre relationnel qui vient donner sens à la vie, et si le fait que Dieu la donne n’est pas suffisant en soi, qu’adviendra-t-il de ce vieillard qui n’a ni famille ni ami et qui se meurt à l’hôpital ? Ne sera-t-il pas proposé, à terme, qu’on écourte la durée de ses jours, que ce soit pour des impératifs de gestion, ou au nom d’une compassion obsédée par la « dignité » ? Que penser des enfants qui naissent (et c’est loin d’être une minorité insignifiante) en dehors d’un vrai « projet parental » ? Est-ce ce cadre relationnel, certes idéal, et qu’on pourrait souhaiter pour tout un chacun, qui prévaut comme argument ultime ? N’arrogera-t-il pas tôt ou tard un droit de vie ou de mort sur l’autre à ceux qui détermineront la réalité ou le bien-fondé de la relation ?

Oui Dieu est relationnel, c’est inscrit dans l’ontologie de la Trinité. Oui Dieu a envoyé Jésus le Christ pour rétablir une relation qu’il n’a eu de cesse d’essayer de réparer au fil des générations. Oui la relation que suscite la grâce et à laquelle répond la foi est relation par excellence. Mais pour autant, l’étrange sacralisation de la relation dans le communiqué ici commenté questionne : pourquoi sacraliser la relation et pas la vie ?

 

3. Le piège de la simplicité

Finalement, ce qui surprend le plus le lecteur, c’est qu’une phrase aussi péremptoire surgisse au cœur d’un texte aussi pondéré. Pour le coup c’est une atteinte forte à la qualité des relations qui prévalent entre Eglises, car cette formulation sonne pour beaucoup comme une sorte de Credo inversé, dont le caractère apparemment raisonnable peut confiner à la déraison. Arguer du fait que la vie dont parle le Christ est davantage la vie éternelle que la vie biologique ne suffirait pas à défendre cet abandon de la vie infra-relationnelle, biologique, en soi. Car c’est bien la vie du corps, de l’âme et de l’esprit que le Christ est venu manifester comme éternelle. Et cette éternité ne s’étend pas que vers la fin des temps.

De cette analyse découle que l’exercice d’un communiqué comme celui-ci sur un sujet aussi important est périlleux, et que le processus de rédaction communautaire, tout comme la décision synodale dont il s’inspire, produit sur un mode faustien des aberrations. Cette formulation n’est pas aberrante en soi, mais par ajustements progressifs, le texte trop travaillé finit par dire paradoxalement l’inverse de l’intention première de son auteur.
Il est impossible de dire des choses complexes en une page.
Quitte à ne pas être recevables médiatiquement, les chrétiens, en particulier les protestants luthéro-réformés, devraient tirer la leçon quant à l’insoumission aux impératifs de brièveté qu’imposent la pensée en aphorismes de Twitter ou des brèves AFP. Des affirmations lapidaires fonctionnent pour beaucoup de sujets, mais pas pour des sujets aussi cruciaux, qui impliquent de situer chaque phrase dans un nuage de sens très ciselé, obligeant à pondérer chaque idée. Sur un sujet comme celui-ci comment dire en une page le refus de la surmédicalisation et le refus de la technicisation du meurtre ?

 

En guise de conclusion temporaire…

Le débat est là, les paroles fusent. Ce sont de vraies vies qui sont concernées par ces questions. Comme sur d’autres sujets sur lesquels débattent nos Eglises, comment la voix de Dieu pourra-t-elle se faire entendre si ses canaux principaux sont en partie obstrués (le Sola Scriptura protestant) au titre d’une intelligence supérieure, raisonnable, souveraine, certes humaniste, mais ayant évacué les impératifs qu’énonce le Dieu vivant ?

Le communiqué affirme plus facilement ce que la vie n’est pas, plutôt que ce qu’elle est vraiment aux yeux des hommes, des croyants et de Dieu ; alors nous sommes là ensemble, dans la vie, voulant être avec nos frères et nos sœurs chrétiens porteurs d’espérance… mais nos ratiocinations nous perdent et nous disons parfois le contraire de ce que nous pensons, le contraire de ce que beaucoup croient, le contraire de ce que pointe la révélation biblique, par erreur, par ignorance, par arrogance peut-être même parfois, par notre incapacité à maîtriser le réel, toujours.

A une phrase près, cette déclaration est remarquable.

Le 28 janvier à 21h30

Gilles Boucomont
Pasteur de l’EPUdF en poste à Paris le Marais

Sortir de la culture du débat

debate

Cet article a été sensiblement révisé le 14 mai 2014

Le journal La Croix titrait récemment que « L’Eglise catholique doit renouer avec la culture du débat ». Une polémique sur les études du genre a fait réfléchir les catholiques dans leur rapport à la Vérité en Eglise. Jusqu’où pouvons-nous maintenir une parole une et lisible, tout en permettant l’expression de points de vue différenciés voire contradictoires ?

En nous réjouissant que l’Eglise catholique puisse s’ouvrir à plus de débat, nous nous sommes demandé pourquoi les protestants luthéro-réformés s’étaient, quant à eux, plongés dans une culture du débat qui peut parfois confiner à une « idolâtrie du débat ».

En moins de cinquante ans le protestantisme historique est rentré massivement dans ce nouveau paradigme, marquant même le passage au nouveau millénaire par un événement au nom évocateur : « Débat 2000, 2000 débats ». Voyons de quoi il en retourne, et comment s’est opérée une mutation majeure de notre mode de représentation ; comment nous sommes passés d’une apologétique biblique à une libre-pensée de fait, comment nous avons retourné notre posture. Alors que la Réforme proposait de lire le monde depuis la Bible, la tendance luthéro-réformée actuelle vire au post-protestantisme, en proposant de lire la Bible depuis le monde.

Nous n’avons pas une connaissance suffisante des étapes de ces glissements successifs et ils devraient faire l’objet d’une étude circonstanciée. Mais voici en tout cas, par contraste avec l’image du rapport à la vérité établi par les Réformateurs, une photo de ce à quoi nous sommes arrivés.

 

Une culture du débat

Cette nouvelle culture du débat, stylistique transversale et désormais obligatoire, est arrivée de façon synchrone avec la banalisation du libéralisme théologique. Elle a des règles très précises qui ne sont écrites nulle part. Qu’il nous soit permis ici d’en livrer les dix principes:

1. Il n’y a pas de Vérité supérieure
« Il n’y a pas de Vérité ultime, mais seulement des vérités ». L’adage des Lumières a fait florès. Pour autant nous continuons à dire dans nos liturgies, après avoir lu le texte biblique : « Ta Parole est la vérité, sanctifie-nous par la vérité », un passage qui est lui-même issu du texte biblique, à savoir la parole de Jésus en Jean 17,17. Jésus dit aussi en Jean 14,6 qu’il est (et non pas qu’il a ou qu’il connaît) le chemin, la vérité et la vie.
Or… nous pourrions dire qu’il y a diversité de points de vue, cela ne choquerait personne. Mais nous nous laissons gagner par la doctrine du relativisme absolu en allant jusqu’à proclamer qu’il n’y a pas de Vérité ; au pire seulement des vérités. Il y a pourtant, malgré la diversité des points de vue, une Vérité particulière, en Christ…

2. La Vérité naît de la discussion
Le bienfait de l’humanisme contemporain aura été d’acter la possibilité que tout un chacun prenne la parole. Cette ouverture et ce don de la parole à tous est vraiment un progrès conforme au projet biblique, depuis la Genèse jusqu’à la Pentecôte. De là l’idée s’est déployée que la Vérité sortirait non de la bouche des enfants mais de la discussion, du débat. Comme si l’acte même de la discussion et du débat était sacramentel. Comme si tous ceux qui participaient à la discussion étaient entièrement sous la seule influence de l’Esprit Saint.
Qu’on débatte pour s’organiser oui ! Qu’on débatte sur les finances, certes ! Mais pourquoi débattre sur le réel divin, et prétendre reparamétrer les fondements du salut ?
Car… la Vérité n’est pas dans le processus dialogal du débat, mais bien dans l’Esprit du Père et du Fils qui peut traverser le dialogue. Ou ne pas le traverser. Toute parole ne se vaut pas, les commentaires des stars du football sur les remaniements ministériels ne suffisent-ils pas à le prouver ?

3. L’opinion du peuple est la moyenne des opinions ou l’opinion médiane
L’essor d’une culture démocratique est une joie si l’on considère que la démocratie semble être à cette heure un des moins pires systèmes politiques. Mais l’opinion du peuple, voire l’opinion de la majorité ne sont pas un absolu. La culture du débat pose que l’opinion générale est l’opinion de la majorité, ce qui est une première altération. Elle pose ensuite que l’opinion moyenne est la moyenne des opinions — deuxième altération ; voire qu’elle est l’opinion médiane (autant de personnes sont plus à droite qu’à gauche de l’opinion médiane) — troisième altération.
En Eglise, elle pose implicitement que cette opinion médiane serait, de surcroît, l’opinion de Dieu lui-même…
Or… sans même évoquer les dérives graves de bien des systèmes démocratiques, à de nombreuses reprises dans le texte biblique, il s’avère que le peuple s’égare dans sa conviction majoritaire, notamment quand il demande de mettre fin au système collégial des Juges pour instaurer la Royauté. C’est enfin la vox populi, vox dei qui a crucifié le Christ. Dès lors l’Eglise ne saurait se satisfaire d’une synodalité instruite par les seuls principes démocratiques d’une vérité médiane ou moyenne.

4. La Raison est souveraine pour trancher
La culture du débat prône que la discussion permettra à chacun d’exercer son libre arbitre pour trancher, et établir, notamment quant à l’éthique, une opinion individuelle. Mais elle étend le raisonnement aux soubassements de la foi. Il n’y a donc plus de Vérité qui s’impose, mais bien le bon vouloir de la raison individuelle, possiblement éclairée, ou habilement aveuglée, par différentes instances.
Or… l’apôtre Paul en 2 Corinthiens 10,5 suggère que « nous amenions toute pensée captive à l’obéissance de Christ ». C’est Christ qui est la Lumière du monde et pas les Lumières qui sont le Christ du monde.

5. La Bible depuis le Monde
L’anthropologie contemporaine et les philosophies du soupçon ont permis de détruire plusieurs absolutismes et chacun s’en réjouira. Tout progrès amenant sont lot de régressions, elles ont opéré un basculement de paradigme dans la théologie chrétienne via l’ultra-libéralisme théologique qui a réussi à imposer qu’on ne lise plus le monde depuis le roc solide des Ecritures bibliques, mais qu’on lise les imparfaits écrits bibliques depuis le promontoire d’une pensée autosatisfaite par sa modernité et sa supériorité.
Or… la théologie des Réformateurs posait qu’on lise toutes les Ecritures depuis le roc solide de Christ, pour pouvoir jeter un regard sur le monde, dans un second temps, selon les critères d’une Histoire du Salut à laquelle le présent monde est soumis. Il semble que cela ait disparu de l’esprit de nos contemporains.

6. Le refus du christocentrisme
Pour la culture du débat, le christocentrisme est un exclusivisme. Toute pensée universaliste est suspecte car elle est le terreau des totalitarismes. Un christocentrisme trop fort serait donc une forme d’intolérance, car il préconiserait une voie unique pour accéder au divin alors que tous les chemins autour de la montagne permettent d’accéder à son sommet.
Or… Christ semble être le seul chemin vers le Père, si l’on donne encore un peu de valeur à la parole biblique. Il semble aussi être le seul chemin vers la Vie éternelle, la Vie majuscule.

7. Respect et temps de parole
Quand les écrivains bibliques soulignent la valeur équivalente de tout être humain, ils valorisent le Créateur derrière le respect donné à la créature. La culture du débat est un démocratisme égalitariste prêt à fantasmer que toute opinion doive être exprimée. Qu’importe qu’une opinion soit celle de 80% des gens, elle sera exprimée comme UNE opinion. Cette approche est bien incarnée par les enjeux du respect des temps de parole pour les groupes politiques en temps de campagne électorale.
Or… si quelqu’un doit avoir une parole qui a plus de poids, c’est celui qui parle selon l’Esprit de Dieu. Elie n’a pas débattu avec les prophètes de Baal, il n’a pas cherché que chacun s’exprime et soit respecté dans sa différence absolue comme si la biodiversité des expressions théologiques et des opinions avait une sacralité en soi.
C’est la personne qui est sacrée, pas ses opinions.

8. Le primat de l’émotion
Comme toutes les paroles ont la même valeur, l’émotion fait foi. Elle permet de refuser l’idée qu’un péché soit un péché. Elle permet de donner une valeur intrinsèque à une expérience vécue parce que le seul fait qu’elle ait été vécue la sacralise.
Or… la psychologie des foules montre à quel point l’émotion est un phénomène manipulatoire. On peut retourner une foule sur un seul témoignage ému, fût-il le comble d’une manifestation idolâtrique ou démoniaque. Le primat de l’émotion interdit toute espèce de prise de recul. Pensons-y en synode.

9. Malheur à ceux qui pensent hors du présent cadre
La culture du débat se veut un rempart aux universalismes étroits et exclusifs. Or elle est le point d’apogée de l’hégémonie culturelle occidentale. Le relativisme est une idolâtrie. Si tu n’es pas relativisme, tu es le Mal incarné.
Donc… le relativisme est en réalité le pire des absolutismes. Il est le fruit de la supériorité occidentale et du triomphalisme post-colonial. Il produit les intégrismes en les excluant de la zone de bienséance.

10. L’unité au prix du mensonge
La prière de Jésus a été que nous soyons Un comme lui et le Père sont Un. L’unité, notamment de l’Eglise, est devenu un objectif en soi, un absolu. Légitimement.
Or… les modalités de cette unité ne sont pas ceux d’une ressemblance à l’unité entre le Père et le Fils ! Il s’agit souvent d’un système paradoxalement autoritaire, ou toute voix différenciée, fondamentalement et profondément différente, est sommée de se taire. Il faut rester dans le cadre, ne pas choquer, taire des vérités pour maintenir l’unité.

La culture du débat est donc un produit paradoxal d’une culture de chrétienté en fin de parcours, en cela qu’elle est l’inverse symétrique du projet divin exprimé dans la collégialité et la circulation de la Parole régulée par l’Esprit de Dieu. Autant la dérive césaropapiste est lisible pour les protestants comme étant un sous-produit paradoxal d’une Eglise fondée par un homme dont l’autorité et le Royaume n’étaient pas de ce monde, autant nous avons plus de mal en milieu luthéro-réformé à voir à quel point la culture du débat est tout aussi idolâtrique et dangereuse dans son absolutisation telle que nous l’avons connue dans les décennies précédentes.

Il faut débattre, mais ne pas idolâtrer le débat !

 

De la dispute au débat

Il s’agit là d’une histoire ancienne. Déjà à la Réforme avaient lieu des débats. Mais quelle en était la teneur ?
Le titre des 95 thèses de Martin Luther en octobre 1517 était déjà « Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum ». S’agissait-il d’un débat ? Assurément non. Luther y revendiquait le droit de s’opposer à un scandale idolâtre qui avait infecté l’Eglise de Jésus-Christ !

La dispute de Leipzig, à l’été 1519, permit quant à elle un profond débat théologique entre Jean Eck, Martin Luther et d’autres. Cette dispute qui a accompli le processus de rupture entre Luther et Rome, n’avait pas pour but de promouvoir une culture de la disputatio mais bien d’établir quel était le fondement de la doctrine chrétienne, Eck défendant le bon vouloir du pape selon le principe de sa primauté et de son infaillibilité, Luther défendant l’ancrage dans les Ecritures seules (sola scriptura). La dispute de Leipzig n’est pas un débat dont émergerait la vérité par l’impératif d’un consensus, fût-il différencié ! Il s’agit d’un face-à-face radical entre les tenants d’une forme de toute-puissance humaine, et ceux d’un dialogue avec le texte biblique uniquement, où celui-ci, considéré dans la foi et lu avec le renforcement du témoignage intérieur du Saint-Esprit, devient Parole de Dieu lui-même. Il n’y a pas un magistère de la lettre du texte, mais bien une triangulation féconde entre les Ecritures canoniques elles-mêmes inspirées, le lecteur inspiré, et les frères et sœurs inspirés. Le Saint-Esprit, esprit du Père et du Fils traverse et opère cette triangulation.

C’est ainsi que l’actuelle culture du débat nous trompe, compte tenu du décalage entre ses paradigmes fondateurs et ceux de la recherche chrétienne de la vérité, renforcée encore par la méthode des Réformateurs. La dispute de Leipzig n’a pas fondé une culture du débat, mais elle a posé les termes d’une opposition drastique entre un principe protestant de rapport au texte biblique et une ontologie catholique valorisant une vérité intrinsèque déformant dans une approche exclusiviste et autocentrée le « Salus extra ecclesiam non est » de Cyprien de Carthage (IIIe siècle).

Il est intéressant qu’un des points majeurs de la dispute de Leipzig ait été la doctrine du libre arbitre. Le débat entre Luther et Erasme est mieux connu, ce dernier fondant un des paramètres de l’humanisme moderne par sa défense de la liberté du bon vouloir. Sommé de confirmer qu’il continuait à croire au salut par les œuvres, Erasme défendit le fait que les œuvres soient le fruit de la foi mais aussi du libre arbitre de celui qui veut faire des œuvres, ces dernières contribuant au salut. Luther, lui, prêcha la radicalité du message paulinien d’un salut par la grâce seule par le seul moyen de la foi. Les œuvres ne mènent pas au salut, mais sont une conséquence d’un salut reçu par la foi seule. Le serf-arbitre (par opposition au libre-arbitre) consiste donc à investir sa liberté de pensée, sa liberté de chrétien, dans un non-choix, c’est-à-dire en choisissant la proposition unique de la seule grâce opérante. Il s’agit là d’un écho du non-choix proposé par Moïse au peuple hébreu de la part de Dieu : « J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction, choisis la vie, afin que tu vives » (Deutéronome 30).

Dans le même ordre d’idée le débat entre Calvin et Arminius porte sur la souveraineté de la grâce. Arminius, en émettant des doutes sur la prédestination calvinienne, dit que l’acceptation ou le refus de la grâce conditionnent le caractère opératoire de cette dernière. Mais il ne s’arrête pas en chemin, glissant progressivement vers une toute-puissance de la raison par la promotion d’un libre examen radical par rapport aux doctrines de l’Eglise chrétienne, portant sur les fonds baptismaux un libéralisme théologique qui pourra aux siècles suivant aller en son extrémité jusqu’au nihilisme de toute doctrine. S’agit-il d’un débat, ou d’une réplique de la dispute entre Erasme et Luther ? S’agit-il d’un débat ou d’un écho de la bataille entre Augustin et Pélage ?

 

Conclusion

« Il faut exhorter les chrétiens à entrer au ciel par beaucoup de tribulations plutôt que de se reposer sur la sécurité d’une fausse paix. » – disait 95ème thèse de Luther

La culture du débat est un paravent de vertu pour se dérober à l’autorité profonde des Ecritures telle que nous la révèle le témoignage intérieur du Saint-Esprit. Continuerons-nous longtemps à jouer avec les projets de Dieu pour son Eglise ?

L’Eglise locale, havre de paix pour les homosexuels

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Le parlement français a voté l’ouverture de l’institution du mariage civil aux couples de même sexe. Cette saison n’a pas vraiment été un temps de débat, un temps de paroles, mais plutôt un temps pour des cris. Cris de douleur de la communauté homosexuelle qui s’est souvent construite, à raison, mais parfois aussi à tort, dans une identité de rejet. Cris de colère des défenseurs du mariage, chrétiens ou non, attachés à une institution qui s’est forgée en France pour délimiter et encadrer natalité, filiation et transmission. Après tant de bruit, nous nous retrouvons en Eglise pour penser les questions qu’ont fait surgir ces débats, avec un impératif que le Christ nous soumet : être dans sa vérité, et être dans la paix. En somme être en Lui, qui est Vérité et Prince de paix.

 

Morale « judéo-chrétienne » ?

Toute Eglise protestante ou évangélique va donc prendre la question comme elle en a l’habitude, à l’aune de ce qu’évoque le texte biblique, qui fait autorité en matière de foi et de règles (Sola Scriptura). L’Ecriture est une source centrale bien qu’elle ne soit jamais purement unique. Si c’est l’Ecriture seule qui fait foi, nous savons combien notre culture est marquée par le paternalisme et le puritanisme du XIXème siècle, que nous confondons avec la « morale judéo-chrétienne », concept créé par les sociologues athées et les journalistes de la fin du XXème siècle.

Et nous confondons sans nous en apercevoir l’Ecriture et ses interprétations, dont nous avons intégré les lignes fortes pour ne plus pouvoir revenir à la source sans y apporter un goût extérieur, extra-biblique. Après tout qui se choque encore du nombre d’épouses et concubines de Salomon ? Qui encore, sinon les pharisiens, crie au scandale quand Marie sèche les pieds de Jésus avec ses cheveux ? Qui s’étonne que Joseph aille sans problème à Bethléem avec une Marie enceinte avant le mariage, n’étant lui-même blessé que par le fait qu’il ne soit pas à l’origine de cette grossesse ?

Bref, il est objectif que la Genèse pose la complémentarité homme-femme. Mais trouver une morale immanente à la Bible en matière de sexualité, de conjugalité et de famille nécessite de tordre et déformer texte biblique, à partir de nos principes et de notre actualité. La morale au temps d’Abraham n’a rien à voir avec celle au temps d’Esaïe, qui n’a rien à voir avec celle au temps des apôtres. Elle n’a rien à voir avec la nôtre, qui s’est surtout forgée dans les 150 dernières années…

Quatre textes bibliques normatifs nous parlent d’homosexualités. Ils ne structurent pas une morale mais bien une Loi civile et religieuse, avec son aspect pénal. C’est le code de sainteté d’Israël. La première chose que nous remarquons c’est que, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, seul un texte interdisant l’homosexualité en Israël se trouve dans le premier testament (Lévitique 18,22 avec la punition assortie en Lévitique 20,13). Dans l’histoire de Loth, c’est le viol qui est condamné surtout (Genèse 19,5). De la même façon à Guibéah dans le viol d’un lévite (Juges 19,22). Trois textes se trouvent dans le nouveau testament, plus particulièrement dans les épîtres de Paul (Romains 1,28-31 – 1 Corinthiens 6,9 – 1 Timothée 1,8-11).

En 1 Corinthiens 6,9, Paul crée des mots nouveaux pour parler de l’homosexualité dans ses deux modes, passif (malakoï) et actif (arsekoïtai).

En Romains 1, il inclue l’homosexualité dans une série d’idolâtries comportementales. Son but est d’aboutir à Romains 3,23 : « Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu ». Il ne met pas un accent particulier au point que l’homosexualité fait partie d’une liste bien plus vaste.

En 1 Timothée 1,8-11, il déploie la même argumentation.

 

La Loi et la morale

Les Ecritures parlent donc clairement de l’homosexualité comme d’un péché. N’en déplaise à ceux qui sont prêts à tordre le texte pour affirmer le contraire, jusqu’à dire que Jésus l’admettrait, car sinon, il l’aurait condamnée explicitement…

En revanche, c’est la posture de Jésus face au péché et au pécheur qui nous importe pour comprendre l’économie nouvelle, la norme du Royaume. Comment nous positionner à notre tour non pas dans une attitude de jugement comme si c’était toujours la Loi qui prévalait pour nous, mais bien pour intégrer la grâce dont le Christ a voulu faire preuve, de la part du Père.

Et c’est dans son attitude face aux pécheurs que nous pouvons comprendre la révolution Jésus. En Jean 8, Jésus fait face à une femme adultère. Mais il n’est pas seul ; les tenants de la Loi sont avec lui, prêts à la lapider, mais rebroussant chemin dans la honte que fait monter en eux la conscience de leur péché.

Les tenants de la morale sont les nouveaux docteurs de la Loi et les nouveaux scribes ou pharisiens. A ceci près que, s’ils sont chrétiens désormais, ils se trompent de loi. C’est au nom d’une autre Loi que celle de Christ qu’ils agissent, au nom de cette loi morale prétendument judéo-chrétienne qui n’est autre qu’un paternalisme conservateur qui est surtout le fruit de la révolution industrielle, indispensable pour que les ouvriers soient disciplinés et serviles.

Pourtant, bizarrement, si cette morale est très présente dans les Eglises, elle est exigeante contre l’homosexualité, mais elle est parfois moins véhémente contre l’adultère. Elle est tout à fait relâchée par rapport aux ivrognes, que l’on ne cherche pas toujours à sortir de leur mauvaise habitude au pays du bon vin. Que dire des cupides, qui eux sont dans les conseils pour administrer l’Eglise, alors que Paul en 1 Corinthiens 6,9-10 les met tous sur le même plan ? Sans distinction ni hiérarchie.

 

L’amour et la vérité

Il n’est pas insensé de considérer que tous ces péchés sont aussi graves les uns que les autres, dans la mesure où Paul proclame qu’ils nous privent du Royaume. Mais l’attitude de Christ en Jean 8 par rapport à la femme adultère devient la nouvelle norme du Royaume. L’Eglise, qui prolonge l’œuvre de Christ est donc le lieu où doit s’exprimer l’habile dosage de sévérité à l’égard du péché, et de compassion à l’égard du pécheur désireux de changer de vie.

C’est ainsi que les prostituées qui se convertissent sont souvent bien accueillies, les alcooliques en chemin vers la sobriété le sont aussi dans nos Eglises ; il doit en être de même pour ceux qui luttent en chemin contre l’homosexualité. L’Eglise est le lieu où les pécheurs (que nous sommes tous si nous relisons le sermon sur la montagne), viennent confesser leur misère devant celui qui les relève et leur dit :
– Je ne te condamne pas,
– Va,
– Ne pèche plus.

Les trois éléments de ce cheminement sont capitaux. Jésus, par son délicat « ne pèche plus », signifie clairement qu’il n’a pas aboli le fait que l’adultère avéré de cette femme soit une occasion de rupture avec le monde, et avec Dieu et sa Loi. Il n’a pas aboli le code de sainteté. Et il n’hésite pas à dire les limites du possible. Il n’a pas de honte à dire que c’est invivable. Que c’est même contre Dieu. Il ne lui dit pas « Rien n’est grave, avance maintenant ». Selon le code de sainteté, elle devait être lapidée. Elle ne le sera pas. Mais combien de personne se disant homosexuelles sont lapidés verbalement ou simplement ostracisées jusqu’à ne plus revenir, dans des Eglises où leur péché a été promu au rang de péché supérieur. Qui sommes-nous pour établir des catégories que les Ecritures et le Christ n’ont pas posées, pour hiérarchiser les vertus ou les vices ? Sommes-nous ceux qui fixent la Loi ? De quelle autorité sortirions-nous un péché de cette liste, pour le rendre plus infâme ou le qualifier, au contraire, de bénin ?

Seul quelqu’un de totalement saint peut être en droit de mettre en application le code de sainteté, si nous sommes cohérents. Dieu seul peut donc punir l’adultère, en toute logique. Alors « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre », lance Jésus, qui est sans péché, et a donc autorité pour la lapider, lui ! Mais il choisit de ne pas le faire. Il ouvre la possibilité au changement de vie, qui commence avec la capacité à se repentir. « Car là où le péché a abondé, la grâce a surabondé. » (Romains 5:20). Et c’est pourquoi il peut lui dire : « Va ».

 

Havres de paix

Les Eglises sont donc appelées à être des lieux de sécurité et de refuge pour les personnes se disant homosexuelles, où elles peuvent être sures d’être préservés de toute forme d’homophobie et de tout jugement. Nos Eglises doivent être des lieux où se dit la vérité, mais dans l’amour qui prévaut aux suiveurs de Christ. Elles sont appelées à être des lieux de grande sécurité spirituelle mais aussi émotionnelle pour que les pécheurs s’y retrouvent comme étant graciés, et apprenant à en tirer toutes les conséquences jusque dans chaque recoin de leur vie.

Mais comme pour tout pécheur, ce lieu de sécurité est aussi un lieu de vérité où la personne n’est pas confondue avec son comportement, mais définie dans ses vrais lieux d’identité. Personnellement, je ne suis pas un hétérosexuel, mais un homme marié à une femme. Nos Eglises ne bénissent pas des hétérosexuels. Elles bénissent des hommes et des femmes qui veulent vivre la conjugalité dans la fidélité que définit l’Ecriture, et qui fait de la vie comme de tout ce qui la constitue, une réalité éternelle.

 

Tu n’es pas ce que tu fais

La première étape est donc de pouvoir libérer ceux que nous accueillons de cette malédiction portée par la seule formulation « Je suis gay – Je suis lesbienne ». Non, tu es une femme qui n’arrive pas à envisager une conjugalité avec un homme. Tu es un homme qui n’arrive pas à s’imaginer dans le côte-à-côte et le face-à-face avec une femme. Ce n’est pas facile dans un environnement où le monde pousse à proclamer une prétendue identité homosexuelle, qui peut être même très valorisante dans certains milieux. Dans le Marais le ratio de personnes homosexuelles est de l’ordre du tiers de la population vraisemblablement, et cette revendication identitaire est omniprésente.

Cette première étape de liberté, les soi-disant hétérosexuels doivent la vivre aussi ! Car ils ont eux aussi à quitter cette idée qu’ils sont dans une totale disponibilité à toute présence du sexe opposé, pour pouvoir aller vers une recherche du vis-à-vis unique et adéquat, qui n’est pas un semblable, ni, dans le plan de Dieu, une créature interchangeable, seulement définie par le critère objectivé de sa génitalité. « Homosexuel » et « hétérosexuel » sont donc deux mensonges identitaires, en cela qu’ils qualifient de façon inadéquat notre être, par le seul prisme du comportement potentiel.

Est-ce que Dieu ou son Fils nous disent que l’hétérosexualité est une vertu suprême en soi ? En la matière, il semble que soient infiniment plus nombreux les passages qui décrivent les multiples formes d’une hétérosexualité dysfonctionnelle ! La personne bataillant avec l’homosexualité n’a pas pour but de s’installer dans l’hétérosexualité. Elle doit pouvoir se mettre à attendre son unique vis-à-vis de l’autre sexe, préparé sur mesure par le Père céleste.

 

Du temps et un espace pour la reconstruction

Ensuite, l’Eglise se doit d’offrir un espace d’attente, de conversion, d’évolution émotionnelle, de guérison, de sanctification. Accompagnant de nombreuses personnes de tous horizons, nous n’avons jamais vu quiconque pour qui la sexualité soit une expérience limpide et pure, simple et parfaite. Bien souvent les déplacements quant à l’identité sexuelle mettent beaucoup de temps. Autant l’esprit peut être délivré très rapidement, autant le corps peut guérir instantanément par miracle, autant la psychè (l’âme), même au bénéfice d’une intervention divine, a besoin de temps pour se construire ou se reconstruire. Les Eglises sont donc des espaces de patience et de confiance, où chacun peut mûrir dans sa destinée, pour marcher dans la ressemblance à Christ. Peu importe que nous ne soyons pas au bout du chemin du moment que nous sommes en route. Peu importe que nous ayons chuté du moment que nous ne nous complaisons pas à rester à terre.

Comme pour tout questionnement de vie, pour tout positionnement identitaire, nous n’hésitons pas à parler de délivrance et de guérison. Ce n’est pas bien reçu par les tenants d’une homosexualité intrinsèque, voire génétique. Et pourtant, ce discours sur la guérison et la délivrance peut être très bien reçu, mais dans la seule mesure où il ne cristallise pas l’attention sur des publics en particulier. De la même façon que les africains sont fatigués d’être toujours renvoyés à la sorcellerie, les homosexuels en ont assez d’être toujours stigmatisés comme étant des pervers, voire dans beaucoup de milieux, comme des candidats à la pédophilie ! Cette stéréotypie doit quitter nos têtes pour quitter nos langages. Pour autant, de la même façon que certaines dépressions ne sont pas que psychiques et nécessitent la prière de délivrance, plusieurs séquences de certains parcours homosexuels nécessitent la libération au nom de Jésus. Il ne s’agit pas de démoniser à tout crin, mais au contraire de s’offrir la possibilité d’un discernement acéré, avec l’aide du Saint-Esprit. Quoi qu’il en soit la plus grosse part revient à l’accompagnement et la cure d’âme, mais aussi à la communion fraternelle qui permet les chemins de construction et reconstruction.

 

Ne pas se tromper d’amour

L’Eglise est enfin l’espace où l’amour (agapè) régente les relations, et où nous avons la liberté de nous décaler avec la profusion des désirs et le règne de l’amour sensible (eros). Elle choisit aussi de se poser en rempart face au sentimentalisme qui prévaut pour justifier que tout est possible du moment qu’on aime. Ainsi la bénédiction n’est pas un geste qui dit que le couple béni est bien, mais que le mode relationnel qui s’installe entre eux est désiré de Dieu. La conjugalité homme-femme n’est pas une fin en soi mais bien un lieu où Dieu veut manifester sa complexité, lui qui a voulu que l’humanité soit à son image en étant « homme + femme ». S’imposent donc deux déplacements : de l’hyper-érotisation vers l’amour-charité et du sentimentalisme vers l’amour-charité. C’est un des lieux de conversion majeurs, et un défi pour la communauté locale.

 

Conclusion

Nous ne sommes donc pas du tout dans une perspective morale mais plus préoccupés par la sortie d’une idolâtrie qui menace tout humain et tout croyant, moi le premier.

Ce dont nous sommes redevables devant Dieu, c’est de faire bon usage de la grâce incomparable que nous avons reçue. Jésus va très loin à ce sujet, avec, pour qui le voudra, une probable évocation du péché de Sodome. En Matthieu 11,23-24, il affirme que Capernaüm sera traitée plus durement que Sodome au jour du jugement car elle n’aura pas administré comme Dieu le voulait le dépôt qui lui avait été fait ! Si l’on en juge aux paroles de Jésus quand il redéfinit la pureté dans la nouvelle alliance, c’est surtout ce qui sort de nos bouches qui est impur, et donc la parole homophobe semble être une impureté majeure. Pour autant, nous n’oublions pas de tenir un autre pôle de pensée qu’avait rappelé le prophète Esaïe : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, Qui changent l’amertume en douceur, et la douceur en amertume ! ». Il ne s’agit pas d’une question de moralité, mais d’une question de foi, d’alliance au Seigneur et non pas d’alliance éthique avec le reste du peuple.

Havre de paix pour toute personne fatiguée et chargée, lieu de sécurité pour le pécheur en reconversion, l’Eglise a un grand rôle à jouer dans un monde en perte de repères.

 

Par Gilles Boucomont, Eglise Protestante Unie du Marais

publié dans « Homosexuel, mon prochain », hors-série n° 15 des Cahiers de l’Ecole Pastorale.
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