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L’Economie du Royaume

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Prédication sur Luc 9, 23-27
donnée le 9 août 2015 au Temple du Marais à Paris.
Gilles Boucomont

 

Voilà une parole qui est l’inverse exact de ce que nous propose la société. Celle-ci nous propose d’administrer nos richesses. Tout est basé sur un principe : nous avons à épargner pour que le système financier ait quelques ressources, et en même temps, nous devons emprunter. Nous ne pouvons pas visionner quelque émission que ce soit à la télévision, sur les lions du Zimbabwe ou sur la Shoah, sans qu’il y ait des pauses avec une incitation à épargner ou dépenser. Notre vie doit s’articuler autour de ces deux verbes, inversant la philosophie française telle qu’elle s’est exprimée pendant des siècles. Nous avions « Je pense donc je suis » et désormais nous avons « Je DÉPENSE donc je suis »…

Exister parce qu’on a des moyens. Le niveau de vie, aujourd’hui, dans nos pays, est calculé restrictivement selon des paramètres financiers. Alors que quelqu’un qui est abîmé dans la préoccupation des richesses, de l’argent au quotidien, a un niveau de VIE très bas. Il vit très peu. Si on mesure l’intensité de sa vie, elle est très faible. Elle est morte, enfermée, dans quelques tombeaux, même pas dorés, plaqués or. Elle est enfermée dans la préoccupation matériel, la préoccupation de l’argent, cet argent, qui, de moyen qu’il était, est devenu une fin, pour beaucoup d’entre nous.

Alors Jésus fait résonner cette parole.
Vous savez qu’il était extrêmement préoccupé par cette primauté de l’argent, parce que le seul combat spirituel territorial qu’il ait mené a été de délivrer le Temple de Jérusalem de l’emprise de Mamon ! « Vous avez fait de cette maison de prière une maison de commerce ». Ce qui signifie que vous avez transféré la Seigneurie du Temple depuis Adonaï à Mamon. Vous vous êtes plus préoccupés des moyens que des fins, comme ce moyen de pouvoir sacrifier une colombe pour pouvoir recevoir le pardon… Vous avez même oubli l’intention première du Seigneur qui est de vous accorder le pardon. Bref, un détournement complet du projet initial. Alors Jésus vient faire résonner cette parole : « Celui qui voudra garder sa vie la perdra ». Celui qui sera obsédé par l’allongement de sa vie va perdre de la vie. J’ai un exemple très concret : si vous voulez améliorer votre santé et que vous décidez de faire très régulièrement du jogging, pendant ½ heure, vous allez gagner 2 ans de vie. C’est formidable. Sauf que si vous faites une demi-heure de jogging par jour pour le reste de votre vie, vous allez perdre TROIS années de vie à courir comme un fou dans les rues parisiennes.

Qu’est-ce qu’on y gagne, sincèrement ?
Celui qui veut gagner sa vie la perdra. Celui qui s’inquiète à chaque instant pour sa santé et choisit de manger ceci parce que cela n’est pas bon, etc. changeant au gré des modes et des sorties de bouquins de diététique, celui-ci découvre toujours après dix ans à s’être baffré d’Oméga 17 que ceux-ci sont extrêmement toxiques ! Les solutions d’hier sont les problèmes d’aujourd’hui. Alors si nous voulons garder, nous nous appuyons sur des sagesses, sur des réalités, sur des types de pensées qui ne sont pas les façons de penser du Seigneur. Quand nous voulons garder nous perdons. Celui qui veut protéger sa maison à grand renfort de caméras, d’alarmes et d’étiquettes, celui-ci attire les voleurs. Celui qui veut garder va perdre.

Mais celui qui accepte de perdre, au sens de lâcher, de lâcher prise, celui qui accepte d’être arrivé tout nu sur cette terre, et donc qu’il repartira aussi tout nu dans la tombe, sans la moindre richesse, lui, réalise que tout ce qu’il croit posséder, ou qui croit tout ce que la société lui dit qu’il possède, n’est en fait qu’emprunté pour un temps, cédé par le Seigneur, les parents, l’entreprise. Votre salaire n’est pas un dû c’est un cadeau.

Si nous voulons garder, maîtriser, construire par nous-mêmes, nous fonctionnons à l’inverse du Royaume de Dieu. Dans le Royaume, c’est ce qui est lâché, perdu, abandonné qui prend de la valeur.

Autre exemple que celui du footing : si vous aimez quelqu’un, que vous gardez cet amour, que vous avez chaque minute envie de lui dire que vous l’aimez ; si vous gardez ces paroles, pour ne pas déranger, ou parce que vous n’osez pas dire que vous aimez, vous allez garder. Ce que vous avez gardé va devenir un immense stress, une immense préoccupation pour votre vie alors qu’il aurait suffi de dire cette parole, de la lâcher, de la perdre, de l’offrir, de la donner, de la partager, afin qu’elle illumine la vie de celui ou celle qui la reçoit. Tant de bénédictions qui sont en nous, qui sont disponibles dans nos cœurs, tant de paroles d’encouragement, tant de possibilités d’envoyer un petit message avec son téléphone, envoyer un coup de fil, avoir une attention, donner quelque chose… Que sont 5€ même si tu es pauvre. Les 5€ que l’on donne sont beaucoup plus précieux que ceux que l’on garde. Les paroles que l’on donne sont beaucoup plus importantes, elles ont plus d’impact que celles que l’on garde. On le sait à cause de la puissance des paroles mauvaises. Celles-là, on n’a pas envie de les garder. Celles-là on les donne… les paroles de colère, les paroles de malédiction, de critique, de jugement, on n’oublie pas de les donner. Mais les paroles de bénédiction, qui sont des trésors. Est-ce que cela peut être un trésor si on le garde ? Non. Cela ne peut devenir véritablement un trésor que si on le donne ! En particulier pour cette chose extrêmement précieuse que le Seigneur est venu apporter à ce monde, à savoir : l’Amour. L’Amour est le carburant du Royaume. Plus vous en donnez, plus il augmente. Plus vous le donnez aux autres, plus il augment chez eux, mais aussi en vous. Une denrée incroyable. Il n’y a aucune denrée de cet ordre dans les sous-sols de nos nations. Les choses de cette création peuvent s’épuiser si on les administre mal, il faut être sage, pour le coup, se restreindre, épargner. Mais il est une denrée dans le monde, qui est remarquable, qui augmente quand on la dépense : l’Amour. Il en va de même avec la Vie. Plus on accepte de la donner, de la partager, de la donner, de la transmettre, y compris de la perdre, plus elle augmente dans le monde. Quel plus grand amour que de laisser sa vie pour ceux qu’on aime ? Si on accepte de ne pas se laisser tenter par la capitalisation de quelques années supplémentaires, ne pas dépenser toutes ses ressources dans des crèmes antirides, de ne pas être dans tous ces réflexes de capitalisation, à ce moment-là le monde s’enrichit extrêmement. Ceux qui sont autour de nous sont riches de nos paroles, ils sont riches de notre générosité. Le monde s’enrichit d’une économie du Royaume qui fait mentir la pseudo-providence de l’économie de Mamon. Le monde s’enrichit d’une économie du Royaume pour laquelle le partage devient la richesse de tous. Le monde s’enrichit d’une économie du Royaume où on ne retient pas, mais où on surabonde. Pourquoi ? Tout simplement parce que c’est le geste de Dieu fait sur nos vies. Il fait surabonder sa grâce sur nos péchés. Il aurait de multiples raisons de se mettre en colère, de laisser tout exploser, de laisser tout partir vers le n’importe quoi, cette réalité que nous administrons si bien. Et pourtant, il fait surabonder sa grâce. Il dépense, il lâche, il lâche sa parole, ses prophètes, son Fils. Il lâche sa bénédiction, il lâche son Esprit Saint. Il laisse aller tout ça. Il dépense. Il gaspille. Gaspiller, commencez à gaspiller, c’est urgent de gaspiller. Commencez à gaspiller ces ressources merveilleuses que le Seigneur a mis en vous. Dépensez, dépensez beaucoup plus que ce que vous avez. S’il-vous-plait, soyez complètement irresponsables. Devenez irresponsables comme on l’est dans le Royaume de Dieu. Soyez dispendieux, soyez prodigues. Envoyez les bénédictions, offrez-les, donnez-les, dépensez-les, massivement. Pour ce monde qui en a infiniment besoin parce qu’il veut garder, retenir, construire par lui-même, sans Dieu. Nous, nous voulons reconstruire ce monde avec Dieu, et donc avec des méthodes qui sont tout autres. Que tout ce qui est bon, édifiant, qui construit, fait vivre, puisse être l’objet d’un gaspillage infini et totalement irresponsable. Que tout ce qui permet aux autres de se relever soit donné. Que tout ce que vous pensez pouvoir garder soit rendu disponible. Vous verrez des miracles de vie, de restauration, de résurrection arriver. Parce que se savoir aimer, se savoir béni, se savoir sauvé, se savoir important, sont les choses les plus précieuses qui existent au monde. Pas un seul compte en banque aux Bahamas ne peut les acheter. Pas un seul Livret A plein à craquer ne peut même les louer. Ces choses-là il faut les donner pour qu’elles adviennent. Alors oui, découvrez cette économie du Royaume, entrez dedans, surabondez, perdez du point de vue du Royaume, mais investissez du point de vue de Dieu.

Amen

Guide de l’Ancien Testament

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Professeur d’Ancien Testament à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, Matthieu Richelle vient de sortir aux éditions Excelsis un excellent « Guide pour l’exégèse de l’Ancien Testament ».

Ce livre est une mine de ressources pour qui veut découvrir l’exégèse de façon à la fois intelligible et savante. Par le renvoi massif vers d’autres sources, il s’agit d’un vrai billet vers l’aventure exégétique. Truffé d’exemples, il vous permettra de comprendre les enjeux des différents types de lecture, les méthodes, et surtout où trouver d’autres outils pour pousser plus loin l’étude.

Ce n’est pas un ouvrage à lire comme un roman, mais vraiment un guide au sens touristique, qui permet de découvrir une multitude de paysages par la lecture, quand bien même on sait qu’on aura du mal à tout visiter.

Remarquable.

La proximité éclatée

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Extrait d’un article paru dans la revue « Regards Croisés » IDRH
D. Razzano – http://www.blogidrh.fr
Gilles Boucomont, Pasteur au Temple du Marais

[…]

Une « paroisse », c’est un territoire délimité. Est-ce pour vous un facteur déterminant de proximité  ?

Même si le territoire d’une paroisse correspond toujours au découpage qu’en a fait Napoléon, la paroisse parisienne est en fait redessinée par « l’effet RATP ». Notre territoire réel ne peut plus simplement s’apprécier géographiquement mais spacio-temporellement : certains paroissiens habitant l’arrondissement voisin du nôtre peuvent mettre 45 mn pour venir au temple, d’autres mettent moins de temps à venir d’au-delà de la Défense ! Puis il y a eu l’irruption d’internet et son effet de déterritorialisation. En diffusant nos cultes par internet nous sommes en proximité avec des personnes qui habitent Moscou ou Rio et qui ont le sentiment de faire partie de la paroisse car quasiment tous les dimanches elles suivent nos cultes sur leur iPhone ou leur ordinateur. J’ai une anecdote frappante à ce sujet : lors d’une journée bénévolat « grand nettoyage » une jeune fille se joint à nous que je n’avais jamais vue à l’un de nos cultes. Elle avait tout simplement entendu l’information de cette journée lors du culte retransmis sur internet et avait décidé de venir prêter main forte à l’occasion d’un passage sur Paris. En termes de rapport à la proximité, elle se sentait très proche, reconnaissant même certaines personnes qui étaient là alors que ces mêmes personnes ne l’avaient jamais vue ! La proximité est une question de représentation ; pour beaucoup de paroissiens qui ne l’ont jamais vue au temple, cette jeune fille ne peut pas être considérée comme « proche » de la communauté. C’est moi qui suis capable de dire ce qui m’est proche.

Quel est l’enjeu d’être une paroisse « connectée » ?

Il y a des sous-communautés qui se créent en fonction des appétences technologiques de chacun : telle personne répondra ou pas à un SMS ; telle autre répondra ou pas à un mail ; une autre encore sera sur Facebook ou n’y sera pas… En utilisant tel ou tel média, je toucherai un public qui sera plus ou moins connecté dans le réel ou le virtuel à l’Eglise. Avec Facebook je toucherai très peu de retraités de la paroisse mais à coup sûr tous les adolescents. Avec Twitter je toucherai une catégorie plutôt « intello-bobo ». En 2012, nous avons baptisé quatre adultes qui ont découvert la foi protestante grâce à internet.

Est-ce que la proximité est un ingrédient caractéristique de la culture d’une paroisse ?

Nous insistons beaucoup sur une limite de la relation virtuelle à la paroisse : ceux qui se connectent peuvent entendre une parole mais ne peuvent pas vivre ce niveau de communion unique du partage du repas eucharistique. Moi je me considère proche de quelqu’un lorsque j’ai mangé avec lui ! C’est peut-être une spécificité française mais c’est aussi très biblique puisque le Christ – qui aimait la table, les récits évangéliques en témoignent !- pose comme acte fondateur d’établissement de la proximité le fait de partager un repas – celui de la Cène. Après chaque culte nous partageons un repas avec ceux qui le souhaitent ce qui a pour vertu de renforcer les liens communautaires. C’est un signe de proximité authentique dans un quartier où les gens sont terriblement seuls.

A part quelques personnes en recherche philosophico-théologique, une grande majorité a surtout soif de vie communautaire, de proximité. Je crois beaucoup au principe établi par le penseur chrétien anglo-saxon Brian McLaren : « belonging before believing » ! Nos contemporains souhaitent d’abord ressentir qu’ils font partie d’une communauté avant de confesser une foi. Le repas est donc un outil d’intégration à nul autre pareil. Au Temple du Marais nous avons une contrainte d’espace qui, paradoxalement, est un avantage en termes de relation interpersonnelle : comme nous ne pouvons pas accueillir en même temps les 400 personnes qui fréquentent nos cultes dominicaux nous organisons 3 cultes de 140 personnes chaque dimanche, ce qui limite le  sentiment d’impersonnalité. Ce n’est pas gérable mentalement d’être en relation avec 400 personnes, par contre, lorsque vous êtes au milieu d’une assemblée de 140 personnes vous pouvez plus facilement tisser des relations, vous vous sentez moins écrasé par le nombre. Et puis pour permettre à ces personnes de se rencontrer, nous avons 19 sous groupes d’une quinzaine d’individus qui se réunissent partout dans Paris un soir de semaine, là encore autour d’un repas ! Nous avons donc différents niveaux de sociabilité pour retrouver l’échelon de la société pré-moderne, celui du « hameau » qui regroupait une vingtaine de personnes. Nous articulons ainsi la dimension du proche et du moins proche, du local et de l’universel. Une autre dimension de la proximité : on se rend proche d’autres structures paroissiales qui ont des besoins de renforts auxquels notre « richesse en ressources humaines » peut répondre. Et c’est là une autre conséquence vertueuse de notre contrainte d’espace puisque notre élan missionnaire et notre sens de la solidarité s’en trouvent renforcés !

Peut-on normaliser le comportement d’un pasteur sur la question de proximité ?

Selon les pasteurs il peut y avoir au moins deux  définitions de la proximité : « sont proches de moi ceux qui ont les mêmes idées que moi » ou alors « essayer de se rendre proche de ceux qui viennent » ; les raisons peuvent être diverses, idéologiques ou sociologiques… On ne peut pas normaliser, cela dépend beaucoup de la personnalité des pasteurs. Le type d’approche relationnelle qu’on a dira le type de personne qu’on accueillera. Les relations d’une personnalité chaleureuse seront différentes des relations d’une personnalité froidement polie et respectueuse. Nous avons mis l’accent sur la qualité de la relation et sur le fait que cette « Parole » que nous avons à transmettre, nous la disions dans la langue des gens, c’est-à-dire aussi selon les codes actuels de communication. Cela entend l’utilisation des médias dont nous parlions mais aussi une communication adaptée à la culture d’aujourd’hui qui donne envie d’écouter, de s’intéresser.

Est-ce que l’accueil des différents publics que vous recevez vous inspire une définition spécifique de la proximité ?

Le résumé de la foi chrétienne tient en une parole dans laquelle la proximité est essentielle : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée et ton prochain comme toi-même. » Bizarrement nous avons eu à faire face depuis 8 ans à plusieurs vagues de publics différents. Nous avons eu la vague des juristes, des homosexuels, des chefs d’entreprise, des clochards… par conséquent nous nous sommes régulièrement demandé comment nous devions nous positionner pour prendre soin de manière spécifique de tel type de public qui vient à notre rencontre, qui se fait proche de nous. Cela nous amène à la définition précise que le Christ donne du prochain dans la parabole dite « du bon samaritain » (Evangile de Luc, chap.10, 29-37). Après en avoir raconté l’histoire, Jésus pose la question : « qui a été le prochain de l’homme blessé ? » Mon prochain ce n’est pas tout le monde, ce n’est pas celui qui m’est proche géographiquement, c’est celui qui est venu vers moi, celui qui a fait la démarche de s’intéresser à moi. Jésus inverse la perspective car nous pensons souvent que le prochain c’est celui avec qui nous allons rentrer en communication. Dans une société marquée par l’impératif de la vente basée sur un mode relationnel qu’est le contrat, le prochain va être notre client. Si on s’appuie sur le référentiel entrepreneurial évangélique, le prochain, c’est le fournisseur ! Ce n’est pas celui que je vais chercher pour entreprendre, c’est celui qui me donne. Dans notre paroisse, nous ne sommes pas allés chercher les gens dans une démarche de type prospection commerciale en plaquant sur eux un message dont ils n’ont rien à faire ! Nous avons pris soin de ceux qui sont venus vers nous, qui nous étaient « prêtés » et dont nous ignorions tout des attentes personnelles. C’est ce qui nous a poussés à développer toute une activité d’accompagnement individuel avec 50 personnes qui reçoivent en entretien des personnes qui ont besoin de parler. Nous nous rendons proches de ceux qui s’approchent de nous mais nous restons vigilants de ne pas prendre la place de Dieu dans leur imaginaire ! Plus on travaille dans l’intimité de la personne, plus il faut gérer la juste distance.

La proximité est-elle une question légitime en période de crise ?

En période de crise, les gens ont besoin de se raccrocher à des niveaux de représentation qui sont accessibles. Or on peut plus facilement se représenter la proximité que la globalité qui est plus anxiogène. A mon avis, la crise pousse dans le sens de la représentation proche. Le cœur du message que nous avons envie de porter c’est de considérer l’humain comme valeur première, une valeur que la proximité bien pensée et bien vécue fait fructifier !

 Février 2013

Ancien ou Premier Testament ? – M.R.


Suite à une question abordée par Michel Remaud

Réfléchissons ensemble à ce que disent les différentes combinaisons de termes qu’emploient les théologiens pour évoquer les deux grandes parties de la Bible appelées traditionnellement Ancien et Nouveau Testaments.

« Ancien et Nouveau Testaments »
La traduction TOB évoque le terme d’Ancien Testament pour évoquer 2 Corinthiens 3:14, ce qui est une formulation assurément pédagogique de la part des traducteurs, mais un abus et un anachronisme du point de vue historique. Déjà parce qu’au temps où Paul écrit à l’Eglise de Corinthe, il n’y a pas d’Ancien Testament ! Pas plus qu’il n’y a une Bible hébraïque constituée, ou en tout cas elle ne l’est pas comme celle d’aujourd’hui. Lisons bien une partie de ce troisième chapitre de la deuxième épitre aux corinthiens dans la Nouvelle Bible Segond (© Alliance Biblique).

1 Recommençons-nous à nous recommander nous-mêmes ? Ou bien aurions-nous besoin, comme quelques-uns, de lettres de recommandation pour vous, ou encore de vous ? 2 C’est vous qui êtes notre lettre, écrite dans notre cœur, connue et lue de tous. 3 Il est manifeste que vous êtes une lettre du Christ confiée à notre ministère : une lettre écrite, non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant ; non pas sur des tablettes de pierre, mais sur des tablettes de chair, sur des cœurs.
4 Telle est la confiance que, par le Christ, nous avons en Dieu. 5 Non pas que de nous-mêmes nous soyons capables de considérer quoi que ce soit comme venant de nous-mêmes : notre capacité vient de Dieu. 6 C’est lui aussi qui nous a rendus capables d’être ministres d’une alliance nouvelle, non pas de la lettre, mais de l’Esprit ; car la lettre tue, mais l’Esprit fait vivre.
7 Or si le ministère de la mort, gravé avec des lettres sur des pierres, s’est trouvé entouré de gloire, au point que les Israélites ne pouvaient pas fixer le visage de Moïse, à cause de la gloire, pourtant passagère, de son visage, 8 comment le ministère de l’Esprit ne le sera-t-il pas à plus forte raison ? 9 Si le ministère de la condamnation a eu de la gloire, à bien plus forte raison le ministère de la justice abonde-t-il en gloire. 10 — Et, sous ce rapport, ce qui a été glorifié n’a pas été glorifié, à cause de cette gloire plus éminente. — 11 En effet, si ce qui était passager a été marqué par la gloire, à bien plus forte raison ce qui demeure est-il entouré de gloire.
12 Ayant donc une telle espérance, nous montrons d’autant plus d’assurance. 13 Nous ne faisons pas comme Moïse, qui mettait un voile sur son visage, pour que les Israélites ne voient pas la fin de ce qui était passager. 14 Mais leur intelligence est devenue obtuse. En effet, jusqu’à ce jour, quand ils font la lecture publique de l’ancienne alliance, le même voile demeure ; il n’est pas enlevé, parce qu’il ne disparaît que dans le Christ. 15 Jusqu’à ce jour, quand on lit Moïse, il y a un voile sur leur cœur ; 16 mais lorsqu’on se tourne vers le Seigneur, le voile est enlevé. 17 Or le Seigneur, c’est l’Esprit ; et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. 18 Nous tous qui, le visage dévoilé, contemplons comme dans un miroir la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image, de gloire en gloire ; telle est l’œuvre du Seigneur, qui est l’Esprit.

L’expression ils font la lecture de l’ancienne alliance évoque la lecture de la Torah dans le culte synagogal, et pas la lecture de la bible hébraïque (Ancien Testament) en soi. C’est bien cette expression qui a donné naissance a posteriori à l’expression Ancien Testament, mais au moment où Paul en parle, c’est un anachronisme que de sous-entendre qu’il parle de la première partie de la Bible chrétienne. M. Remaud dit bien : « On ne peut nier que ces termes, au fil des siècles, aient acquis des harmoniques étrangères à leur signification originale […] » mais il n’évoque cette évolution qu’à propos de la coloration négative qu’a pris le terme ancien.
Le mot Ancien a pris une connotation de péremption. Or Jésus exprimait que cette première alliance n’était en rien obsolète.

17 Ne pensez pas que je sois venu pour abolir la Loi ou les Prophètes. Je ne suis pas venu pour abolir, mais pour accomplir. 18 Amen, je vous le dis, en effet, jusqu’à ce que le ciel et la terre passent, pas un seul iota ou un seul trait de lettre de la Loi ne passera, jusqu’à ce que tout soit arrivé. 19 Celui donc qui violera l’un de ces plus petits commandements et qui enseignera aux gens à faire de même sera appelé le plus petit dans le royaume des cieux, mais celui qui les mettra en pratique et les enseignera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux.
(Matthieu 5,17 – NBS)

Il est vrai qu’il y a peu de temps, le mot Ancien n’était pas chargé négativement dans l’esprit des gens, et qu’il est encore sous d’autres latitudes, la caution d’une certaine autorité. A l’inverse, le culte moderne de la nouveauté fait que la très grande valeur accordée au terme Nouveau semble s’étioler depuis une dizaine d’années…
Ce qui gêne certains chrétiens c’est surtout, dans le dialogue interreligieux avec nos frères aînés dans la foi, les Juifs, la possibilité qu’ils croient que nous déprécions l’alliance première et incidemment que cette dépréciation soit un signe d’antisémitisme.
Voilà pourquoi aujourd’hui beaucoup préfèrent le terme Premier Testament pour parler de la Loi, des Prophètes et des Autres Ecrits dont Jésus considérait pour lui-même qu’ils formaient le tout des Écritures.

« Premier et Second Testaments »
Cette double appellation a autant d’inconvénients que d’avantages. Le mot premier étant positif, il permet aux chrétiens d’assumer un langage valorisant qui apaise en même temps les culpabilités d’après la Shoah. Quant au mot second, il a l’avantage sur le mot deuxième qu’il clôt la liste, et n’ouvre pas la possibilité d’un troisième (les musulmans pourraient alors croire que la « révélation » mahométane serait le troisième testament).
Comme le note M. Remaud, le second complète le premier. Mais, alors qu’il a montré que le mot testament vient du testamentum latin qui traduit lui-même le berit hébreu et qui signifie alliance, il n’est donc pas possible d’utiliser la métaphore notariale pour dire que le second testament annule le premier…
Enfin, il ne serait pas illégitime d’avancer que quelque chose déclaré second, dans beaucoup de contextes, induit qu’il s’agit d’un propos secondaire.

« Premier et Nouveau Testaments »
En préconisant de conserver l’appellation Premier Testament pour les mille premières pages de nos Bibles chrétiennes, nous choisissons d’asseoir la primauté historique de ces écrits et ménageons nos frères Juifs, ainsi que l’alliance fondatrice de notre foi.
Et en gardant le terme Nouveau Testament, nous confirmons les prophéties du Premier Testament qui annonçaient une alliance nouvelle et éternelle.

Comment guérir de l’ingratitude ?

Prédication donnée au Temple du Marais

Texte biblique
Luc 17:11-19
11 Jésus marche vers Jérusalem. Il traverse la Samarie et la Galilée. 12 Il entre dans un village, et dix lépreux viennent à sa rencontre. 13 Ils restent assez loin de Jésus et ils se mettent à crier : « Jésus, maître, aie pitié de nous ! » 14 Jésus les voit et il leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » Pendant qu’ils y vont, ils sont guéris. 15 Quand l’un d’eux voit qu’il est guéri, il revient et, à pleine voix, il dit : « Gloire à Dieu ! » 16 Il se jette aux pieds de Jésus, le front contre le sol, et il le remercie. Cet homme est un Samaritain. 17 Alors Jésus dit : « Tous les dix ont été guéris. Et les neuf autres, où sont-ils ? 18 Parmi eux tous, personne n’est revenu pour dire “Gloire à Dieu” . Il n’y a que cet étranger ! » 19 Et Jésus dit au Samaritain : « Lève-toi, va, ta foi t’a sauvé. »

Prédication

Il y a dans ce texte trois verbes différents pour dire un même verbe en français : guérir. Mais tous parlent d’une facette particulière de la guérison : l’un parle plutôt de purification, quand le mal et la maladie sont nettoyés, brûlés. Le second parle de rétablissement, quand quelque chose est remis comme il faut. Le troisième parle de salut, quand on est sauvé d’un grand péril.

C’est comme si Luc, qui était médecin, et donc avait quelques idées bien précises sur la guérison, nous disait qu’il y avait trois étapes dans la guérison de ces dix lépreux qui sont venus vers Jésus.

Il y a d’abord une étape technique, avec diagnostic, thérapeutique, et contrôle de l’efficacité du traitement. A l’époque, pas d’antibiotique, ou, plus précisément aujourd’hui pour la lèpre, pas de polychimiothérapie, le traitement qui existe pour en venir à bout. En l’absence de moyens, Jésus guérit par la puissance du Saint-Esprit, mais il en fait une affaire médicale et juridique, car il appelle les dix lépreux à rejoindre les prêtres pour faire constater la guérison. C’est un peu, dans le contexte, comme quand on doit aller faire tous les trois mois des prises de sang après une maladie grave aujourd’hui, pour vérifier qu’il y a bien guérison. Les prêtres seuls étaient habilités à constater la guérison, à déclarer la personne à nouveau pure, alors que la lèpre était l’impureté par excellence. Cette première phase est celle qui est décrite par le verbe katharizo, guérir par purification.

La deuxième étape de la guérison, on la découvre avec le lépreux samaritain qui va comprendre qu’il s’est passé autre chose qu’une simple guérison fonctionnelle, une simple guérison du corps. Il va employer le verbe iaomai, qui veut dire être guéri, et se sentir raffermi, consolidé, solide. C’est plus qu’une simple guérison du corps. C’est tout son être qu’il découvre rééquilibré dans ce temps de convalescence. C’est la deuxième phase de la guérison, celle qui va susciter en lui beaucoup de joie. Il réalise que c’est un don de Dieu que d’être rétabli de cette façon-là. Ce n’est pas qu’un traitement efficace qui aurait opéré sur l’extérieur, sur sa peau et ses membres, sur sa maladie, sur son bacille, mais c’est une guérison intérieure. Il est guéri bien au-delà de sa maladie, dans son humanité. Il a retrouvé sa place dans la société. Cette deuxième phase de la guérison lui permet d’ailleurs de venir aux pieds de Jésus, alors que dans leur première rencontre, il avait obligation de se tenir à distance pour ne pas contaminer ses interlocuteurs. Il est rétabli dans une proximité, dans une vie sociale rendue à nouveau possible. Il pourra désormais aussi être un prochain. Jusqu’alors il n’était qu’un lointain. Et cet événement le remplit de joie, au point que son cœur déborde de reconnaissance. Il allait, louant et glorifiant Dieu à haute voix.

Les neuf autres aussi ont été guéris ; et pourtant, c’est comme si Jésus nous disait, par la plume de Luc, que leur guérison n’est que partielle, puisqu’ils n’ont pas su vivre les deux dernières phases de ce processus. Notamment, ils n’ont manifestement pas pris le temps de la reconnaissance, le temps de reconnaître ce qui se passe, et grâce à qui tout cela a eu lieu. Ils sont finalement assez ingrats car leur cœur est satisfait de ce qui vient de se passer, mais pas au point de remercier celui qui en est à l’origine. Il manquera toujours quelque chose à cette guérison.
La joie du lépreux samaritain, qui revient pour remercier, va le conduire dans la troisième et dernière phase de sa propre guérison. Jésus va lui dire que sa foi l’a guéri, avec ce verbe qu’on traduit plutôt par sauver, sozo. « Lève-toi, va ; ta foi t’a sauvé ». Il s’agit donc non seulement d’une guérison de son corps, puis de sa personne, mais maintenant de son histoire, de sa Vie avec un grand V, de son être le plus profond. Et c’est bien l’action de grâces qui libère cette dernière étape du processus de guérison.

Dans bien des étapes de l’existence, dans bien des difficultés surmontées et des épreuves traversées, nous oublions l’ultime phase de notre guérison intérieure, qui est celle de l’action de grâces, qui est pourtant la clé de tout aboutissement en matière spirituelle. « Rendez grâces en toutes choses, car c’est à votre égard la volonté de Dieu en Jésus-Christ » disait Paul au Thessaloniciens (1Thess 5:18). Nos remerciements sont le gage de notre salut. Notre joie qui monte vers Dieu est une assurance de notre salut déjà obtenu pour nous par le Christ. Jésus, en effet, ne dit pas au lépreux que sa foi va le sauver, ou qu’elle le sauve désormais, mais qu’elle l’a déjà sauvé. A partir du moment où vous avez cru et où vous avez remercié Dieu, vous avez déjà été sauvé, guéri du péché, qui est la pire de toutes les lèpres.
A l’heure où la bonne santé est presque devenue une idolâtrie collective, à l’heure de la survalorisation du corps, au jour des déficits fascinants de la Sécurité Sociale, et à l’époque de la surmédicalisation, douze petits versets venus du fond des âges viennent nous redire que la guérison est plus que la santé de notre organisme.
Dans une époque où la reconnaissance n’est pas très à la mode, à l’heure où les droits ont plus de poids que les devoirs, au jour où ceux qui devraient remercier ne viennent pas et celui qui est étranger, lui, vient, douze petits versets venus du fond des âges viennent nous persuader que l’action de grâces est ce qu’il y a de plus précieux pour la guérison pleine et entière de nos vies personnelles comme de notre monde dans ce qu’il a de plus vaste.

De la purification à la consolidation et au salut, il y a un cheminement de vérité sur lequel nous sommes appelés, tous, à marcher, nous qui sommes des paralytiques de la louange, des atrophiés du remerciements, des handicapés de la gratitude.
Rendez-vous compte de tout ce que le Seigneur a fait pour vous. N’est-ce pas magnifique. Réalisez tout ce qui va bien, comparé à ce qui va mal, et qui pourtant attirer tellement notre attention, notre préoccupation. Dans votre corps, dans votre existence, faites la liste de tout ce qui fonctionne très bien, plutôt bien, et plutôt mal. Vous verrez la disproportion ! Il y a de quoi rendre gloire à Dieu. Que nous serions heureux si nos esprits se disciplinaient à refuser la tyrannie d’une aigreur d’estomac, l’envahissement d’une dent cariée, la dictature d’une déception sentimentale.
Oui, « Rendez grâces en toutes choses, car c’est à votre égard la volonté de Dieu en Jésus-Christ ». En remerciant Dieu, nous brandissons comme un trophée l’assurance de sa victoire, nous agitons la bannière de sa bénédiction sur nos existences, nous nous mettons à genoux devant celui qui a écrasé toutes nos lèpres. C’est ça qui guérit, c’est ça qui sauve, c’est ça qui fait vivre vraiment.
Amen

Je crois que je suis attendu


Je crois que je suis attendu

Je suis attendu par un Père que je n’ai jamais vu,
un Père qui a pris soin de moi
depuis le jour qui a précédé mon premier jour,
un Père qui m’offre la liberté,
qui veille sur elle et me la redonne sans cesse.
Je suis attendu ici par un Père
qui n’est pas qu’aux cieux puisqu’il a changé ma terre.

Je crois que nous sommes attendus

Nous sommes attendus par un Sauveur qui nous appelle au-dehors.
Le Fils de ce Père qui nous aime nous a fait voir son amour invisible,
le Fils nous offre de sortir de toutes nos morts,
de nos habitudes, de nos fausses bonnes idées.
Nous sommes attendus maintenant par le Christ
pour vivre au large, pour vivre chaque instant comme un fragment d’éternité.

Je crois que tous sont attendus

Tous sont attendus par l’Esprit du Père et du Fils
pour offrir au monde un souffle nouveau,
L’Esprit Saint fait lever la pâte de nos rêves de justice et de paix,
L’Esprit du Père et du Fils guérit nos généalogies,
nos corps, nos âmes et nos esprits.
Tous sont attendus ici et maintenant par l’Esprit Saint
pour qu’ici devienne un ailleurs
et que demain ne soit plus jamais comme hier.

Je crois que Dieu m’attend, qu’il nous attend, tous,
patient malgré l’impatience de son amour.
Amen

G.B. 2008

Théologie des libérations

[Extrait d’un dossier sur Reforme.net du 13 janvier 2011]

La Bible est le seul livre qui ait été composé sur plus de 600 ans. Si elle sortait aujourd’hui comme une nouveauté des libraires, son premier auteur aurait commencé à écrire cet ouvrage en plein cœur du Moyen-Âge, et dans une toute autre langue que la nôtre. La Bible sédimente en elle toute une archéologie de représentations de l’humain et de Dieu. Pour autant, une constante demeure au travers des siècles : les femmes et les hommes y sont principalement décrits comme étant composés de trois entités symboliques. Dans notre héritage occidental, nous dirions qu’ils sont corps, âme et esprit, plutôt que seulement corps et âme.
Or nous avons traversé deux époques successives, qui ont laissé des séquelles dans nos imaginaires, en même temps qu’elles nous libéraient : les superstitions ont été une à une défaites par les découvertes révolutionnaires des sciences de la vie et de la matière.
Nous avons d’abord réalisé que bien des questions humaines étaient liées à notre corps, et à la chimie de nos organismes. Mais cette représentation scientiste s’est aussi laissée tenter par la croyance qu’elle arriverait à tout expliquer. Dès lors, la joie n’est plus qu’une affaire de tyroïde, l’amour une question de phéromones, la longévité de vie un problème d’alignement des vertèbres. A cette heure, les promesses réjouissantes de la génétique véhiculent aussi de nombreux fantasmes collectifs, dont le rêve d’une humanité parfaite, réparée chromosome par chromosome dans les laboratoires. L’être humain se résume alors à son seul corps : toute ce qui n’est pas matériel en lui ne serait qu’une question de molécules et d’électricité.
Après cette représentation restrictivement somatique, notre civilisation a connu une grande libération avec le mouvement initié par Freud et la psychanalyse. Notre psychè a ses mécanismes et la danse de ses désirs guide une bonne partie de ce que nous appelons nos choix. Notre sexualité n’est plus un tabou, et nous voyons qu’elle conditionne notre façon de vivre, avec nous mais parfois malgré nous. La psychanalyse nous a libérés d’une représentation trop mécaniste en nous ouvrant aux facéties du désir. Pourtant, elle s’est laissée attirer à plusieurs reprises par le désir de toute-puissance qu’elle dénonçait ; et certains psychologues ont voulu résumer la totalité des phénomènes non physiques au seul registre psychique, niant par là que le spirituel soit autre chose qu’une modalité de l’âme (le mot latin pour dire la psychè, qui elle, vient du grec).
A la suite de ces deux mouvements de libération qu’ont été la science et la psychanalyse, nous sommes invités, en tant que Juifs et chrétiens, à redécouvrir l’intuition biblique : il y a un ailleurs, et cet ailleurs s’appelle l’esprit. C’est le lieu où Dieu nous rejoint. Puisque Dieu est Esprit, il se connecte à nous au niveau de cet esprit qu’il a mis en nous. Distinguer l’âme de l’esprit est libérateur, car nous pouvons alors comprendre la différence entre des phénomènes psychiques et d’autres, qui sont spirituels. Nous avons mis cent ans à accepter le principe de maladies psycho-somatiques, qui se déploient dans le corps mais ont leur racine dans la psychè. Nous mettrons, espérons-le, moins de temps à admettre qu’existent aussi des phénomènes pneumato-somatiques, qui se développent dans le corps mais ont leur racine dans l’esprit (le pneuma grec), et non pas dans la psychè. Plus compliquées encore à accepter, certains troubles sont pneumato-psychiques, c’est-à-dire qu’ils sont enracinés dans le spirituel, et créent un trouble psychique et comportemental. Ainsi le fou de Gadarée en Matthieu 8 n’était pas un psychotique ou un schizophrène, mais bien un possédé, dont tout le comportement était conditionné par l’envahissement de son esprit.
S’autoriser à penser cette complexité tripartite de l’humain, nous permet de comprendre que Jésus discernait ces plans de l’existence, s’adressant à la personne dans sa globalité, mais aussi souvent avec précision, à son corps, à son âme, à son esprit, ou même, de façon plus étonnante pour nous, en s’adressant à sa fièvre ou à un esprit mauvais en elle.
Redécouvrir l’intuition biblique d’une humanité physique, psychique et spirituelle est aussi capital pour le christianisme contemporain, afin qu’il puisse être vivifié. Le catholicisme s’est laissé enfermer dans une représentation bipartite à cause de l’influence grecque dans sa doctrine. Un protestantisme intellectuel a souvent suivi la tendance d’une psychologisation à outrance, notamment parce que son désir légitime de penser la foi l’a conduit à soumettre la foi à la pensée, au lieu de soumettre la raison à Christ. Et certains courants évangéliques se hasardent à formuler une version biblique de la pensée positive de Monsieur Coué.
Ces thèses peuvent nous déranger. Elles nous déplacent en tout cas. Le livre « Au nom de Jésus, libérer le corps, l’âme, l’esprit », n’est pas une thèse de théologie académique, et il n’est pas non plus un livre de piété. C’est ce caractère intermédiaire qui déroute ses lecteurs. Il est inspiré par un désir d’étendre ce qu’on a appelé les théologies de la libération à d’autres plans que le seul plan politique, dans l’accompagnement pastoral notamment. Le Christ a été présenté par les premiers chrétiens comme sauveur du peuple et comme libérateur des personnes. C’est ce Christ qui se présente à nous.

[Cet article est paru le 13 janvier dans le journal REFORME. Abonnez-vous pour pouvoir lire l’autre article de la « Disputatio » (débat théologique) par le Professeur F. Rogon]