Théologie des libérations

[Extrait d’un dossier sur Reforme.net du 13 janvier 2011]

La Bible est le seul livre qui ait été composé sur plus de 600 ans. Si elle sortait aujourd’hui comme une nouveauté des libraires, son premier auteur aurait commencé à écrire cet ouvrage en plein cœur du Moyen-Âge, et dans une toute autre langue que la nôtre. La Bible sédimente en elle toute une archéologie de représentations de l’humain et de Dieu. Pour autant, une constante demeure au travers des siècles : les femmes et les hommes y sont principalement décrits comme étant composés de trois entités symboliques. Dans notre héritage occidental, nous dirions qu’ils sont corps, âme et esprit, plutôt que seulement corps et âme.
Or nous avons traversé deux époques successives, qui ont laissé des séquelles dans nos imaginaires, en même temps qu’elles nous libéraient : les superstitions ont été une à une défaites par les découvertes révolutionnaires des sciences de la vie et de la matière.
Nous avons d’abord réalisé que bien des questions humaines étaient liées à notre corps, et à la chimie de nos organismes. Mais cette représentation scientiste s’est aussi laissée tenter par la croyance qu’elle arriverait à tout expliquer. Dès lors, la joie n’est plus qu’une affaire de tyroïde, l’amour une question de phéromones, la longévité de vie un problème d’alignement des vertèbres. A cette heure, les promesses réjouissantes de la génétique véhiculent aussi de nombreux fantasmes collectifs, dont le rêve d’une humanité parfaite, réparée chromosome par chromosome dans les laboratoires. L’être humain se résume alors à son seul corps : toute ce qui n’est pas matériel en lui ne serait qu’une question de molécules et d’électricité.
Après cette représentation restrictivement somatique, notre civilisation a connu une grande libération avec le mouvement initié par Freud et la psychanalyse. Notre psychè a ses mécanismes et la danse de ses désirs guide une bonne partie de ce que nous appelons nos choix. Notre sexualité n’est plus un tabou, et nous voyons qu’elle conditionne notre façon de vivre, avec nous mais parfois malgré nous. La psychanalyse nous a libérés d’une représentation trop mécaniste en nous ouvrant aux facéties du désir. Pourtant, elle s’est laissée attirer à plusieurs reprises par le désir de toute-puissance qu’elle dénonçait ; et certains psychologues ont voulu résumer la totalité des phénomènes non physiques au seul registre psychique, niant par là que le spirituel soit autre chose qu’une modalité de l’âme (le mot latin pour dire la psychè, qui elle, vient du grec).
A la suite de ces deux mouvements de libération qu’ont été la science et la psychanalyse, nous sommes invités, en tant que Juifs et chrétiens, à redécouvrir l’intuition biblique : il y a un ailleurs, et cet ailleurs s’appelle l’esprit. C’est le lieu où Dieu nous rejoint. Puisque Dieu est Esprit, il se connecte à nous au niveau de cet esprit qu’il a mis en nous. Distinguer l’âme de l’esprit est libérateur, car nous pouvons alors comprendre la différence entre des phénomènes psychiques et d’autres, qui sont spirituels. Nous avons mis cent ans à accepter le principe de maladies psycho-somatiques, qui se déploient dans le corps mais ont leur racine dans la psychè. Nous mettrons, espérons-le, moins de temps à admettre qu’existent aussi des phénomènes pneumato-somatiques, qui se développent dans le corps mais ont leur racine dans l’esprit (le pneuma grec), et non pas dans la psychè. Plus compliquées encore à accepter, certains troubles sont pneumato-psychiques, c’est-à-dire qu’ils sont enracinés dans le spirituel, et créent un trouble psychique et comportemental. Ainsi le fou de Gadarée en Matthieu 8 n’était pas un psychotique ou un schizophrène, mais bien un possédé, dont tout le comportement était conditionné par l’envahissement de son esprit.
S’autoriser à penser cette complexité tripartite de l’humain, nous permet de comprendre que Jésus discernait ces plans de l’existence, s’adressant à la personne dans sa globalité, mais aussi souvent avec précision, à son corps, à son âme, à son esprit, ou même, de façon plus étonnante pour nous, en s’adressant à sa fièvre ou à un esprit mauvais en elle.
Redécouvrir l’intuition biblique d’une humanité physique, psychique et spirituelle est aussi capital pour le christianisme contemporain, afin qu’il puisse être vivifié. Le catholicisme s’est laissé enfermer dans une représentation bipartite à cause de l’influence grecque dans sa doctrine. Un protestantisme intellectuel a souvent suivi la tendance d’une psychologisation à outrance, notamment parce que son désir légitime de penser la foi l’a conduit à soumettre la foi à la pensée, au lieu de soumettre la raison à Christ. Et certains courants évangéliques se hasardent à formuler une version biblique de la pensée positive de Monsieur Coué.
Ces thèses peuvent nous déranger. Elles nous déplacent en tout cas. Le livre « Au nom de Jésus, libérer le corps, l’âme, l’esprit », n’est pas une thèse de théologie académique, et il n’est pas non plus un livre de piété. C’est ce caractère intermédiaire qui déroute ses lecteurs. Il est inspiré par un désir d’étendre ce qu’on a appelé les théologies de la libération à d’autres plans que le seul plan politique, dans l’accompagnement pastoral notamment. Le Christ a été présenté par les premiers chrétiens comme sauveur du peuple et comme libérateur des personnes. C’est ce Christ qui se présente à nous.

[Cet article est paru le 13 janvier dans le journal REFORME. Abonnez-vous pour pouvoir lire l’autre article de la « Disputatio » (débat théologique) par le Professeur F. Rogon]

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