© 2013 Gilles Boucomont plugs

La proximité éclatée

Extrait d’un article paru dans la revue « Regards Croisés » IDRH
D. Razzano – http://www.blogidrh.fr
Gilles Boucomont, Pasteur au Temple du Marais

[…]

Une « paroisse », c’est un territoire délimité. Est-ce pour vous un facteur déterminant de proximité  ?

Même si le territoire d’une paroisse correspond toujours au découpage qu’en a fait Napoléon, la paroisse parisienne est en fait redessinée par « l’effet RATP ». Notre territoire réel ne peut plus simplement s’apprécier géographiquement mais spacio-temporellement : certains paroissiens habitant l’arrondissement voisin du nôtre peuvent mettre 45 mn pour venir au temple, d’autres mettent moins de temps à venir d’au-delà de la Défense ! Puis il y a eu l’irruption d’internet et son effet de déterritorialisation. En diffusant nos cultes par internet nous sommes en proximité avec des personnes qui habitent Moscou ou Rio et qui ont le sentiment de faire partie de la paroisse car quasiment tous les dimanches elles suivent nos cultes sur leur iPhone ou leur ordinateur. J’ai une anecdote frappante à ce sujet : lors d’une journée bénévolat « grand nettoyage » une jeune fille se joint à nous que je n’avais jamais vue à l’un de nos cultes. Elle avait tout simplement entendu l’information de cette journée lors du culte retransmis sur internet et avait décidé de venir prêter main forte à l’occasion d’un passage sur Paris. En termes de rapport à la proximité, elle se sentait très proche, reconnaissant même certaines personnes qui étaient là alors que ces mêmes personnes ne l’avaient jamais vue ! La proximité est une question de représentation ; pour beaucoup de paroissiens qui ne l’ont jamais vue au temple, cette jeune fille ne peut pas être considérée comme « proche » de la communauté. C’est moi qui suis capable de dire ce qui m’est proche.

Quel est l’enjeu d’être une paroisse « connectée » ?

Il y a des sous-communautés qui se créent en fonction des appétences technologiques de chacun : telle personne répondra ou pas à un SMS ; telle autre répondra ou pas à un mail ; une autre encore sera sur Facebook ou n’y sera pas… En utilisant tel ou tel média, je toucherai un public qui sera plus ou moins connecté dans le réel ou le virtuel à l’Eglise. Avec Facebook je toucherai très peu de retraités de la paroisse mais à coup sûr tous les adolescents. Avec Twitter je toucherai une catégorie plutôt « intello-bobo ». En 2012, nous avons baptisé quatre adultes qui ont découvert la foi protestante grâce à internet.

Est-ce que la proximité est un ingrédient caractéristique de la culture d’une paroisse ?

Nous insistons beaucoup sur une limite de la relation virtuelle à la paroisse : ceux qui se connectent peuvent entendre une parole mais ne peuvent pas vivre ce niveau de communion unique du partage du repas eucharistique. Moi je me considère proche de quelqu’un lorsque j’ai mangé avec lui ! C’est peut-être une spécificité française mais c’est aussi très biblique puisque le Christ – qui aimait la table, les récits évangéliques en témoignent !- pose comme acte fondateur d’établissement de la proximité le fait de partager un repas – celui de la Cène. Après chaque culte nous partageons un repas avec ceux qui le souhaitent ce qui a pour vertu de renforcer les liens communautaires. C’est un signe de proximité authentique dans un quartier où les gens sont terriblement seuls.

A part quelques personnes en recherche philosophico-théologique, une grande majorité a surtout soif de vie communautaire, de proximité. Je crois beaucoup au principe établi par le penseur chrétien anglo-saxon Brian McLaren : « belonging before believing » ! Nos contemporains souhaitent d’abord ressentir qu’ils font partie d’une communauté avant de confesser une foi. Le repas est donc un outil d’intégration à nul autre pareil. Au Temple du Marais nous avons une contrainte d’espace qui, paradoxalement, est un avantage en termes de relation interpersonnelle : comme nous ne pouvons pas accueillir en même temps les 400 personnes qui fréquentent nos cultes dominicaux nous organisons 3 cultes de 140 personnes chaque dimanche, ce qui limite le  sentiment d’impersonnalité. Ce n’est pas gérable mentalement d’être en relation avec 400 personnes, par contre, lorsque vous êtes au milieu d’une assemblée de 140 personnes vous pouvez plus facilement tisser des relations, vous vous sentez moins écrasé par le nombre. Et puis pour permettre à ces personnes de se rencontrer, nous avons 19 sous groupes d’une quinzaine d’individus qui se réunissent partout dans Paris un soir de semaine, là encore autour d’un repas ! Nous avons donc différents niveaux de sociabilité pour retrouver l’échelon de la société pré-moderne, celui du « hameau » qui regroupait une vingtaine de personnes. Nous articulons ainsi la dimension du proche et du moins proche, du local et de l’universel. Une autre dimension de la proximité : on se rend proche d’autres structures paroissiales qui ont des besoins de renforts auxquels notre « richesse en ressources humaines » peut répondre. Et c’est là une autre conséquence vertueuse de notre contrainte d’espace puisque notre élan missionnaire et notre sens de la solidarité s’en trouvent renforcés !

Peut-on normaliser le comportement d’un pasteur sur la question de proximité ?

Selon les pasteurs il peut y avoir au moins deux  définitions de la proximité : « sont proches de moi ceux qui ont les mêmes idées que moi » ou alors « essayer de se rendre proche de ceux qui viennent » ; les raisons peuvent être diverses, idéologiques ou sociologiques… On ne peut pas normaliser, cela dépend beaucoup de la personnalité des pasteurs. Le type d’approche relationnelle qu’on a dira le type de personne qu’on accueillera. Les relations d’une personnalité chaleureuse seront différentes des relations d’une personnalité froidement polie et respectueuse. Nous avons mis l’accent sur la qualité de la relation et sur le fait que cette « Parole » que nous avons à transmettre, nous la disions dans la langue des gens, c’est-à-dire aussi selon les codes actuels de communication. Cela entend l’utilisation des médias dont nous parlions mais aussi une communication adaptée à la culture d’aujourd’hui qui donne envie d’écouter, de s’intéresser.

Est-ce que l’accueil des différents publics que vous recevez vous inspire une définition spécifique de la proximité ?

Le résumé de la foi chrétienne tient en une parole dans laquelle la proximité est essentielle : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée et ton prochain comme toi-même. » Bizarrement nous avons eu à faire face depuis 8 ans à plusieurs vagues de publics différents. Nous avons eu la vague des juristes, des homosexuels, des chefs d’entreprise, des clochards… par conséquent nous nous sommes régulièrement demandé comment nous devions nous positionner pour prendre soin de manière spécifique de tel type de public qui vient à notre rencontre, qui se fait proche de nous. Cela nous amène à la définition précise que le Christ donne du prochain dans la parabole dite « du bon samaritain » (Evangile de Luc, chap.10, 29-37). Après en avoir raconté l’histoire, Jésus pose la question : « qui a été le prochain de l’homme blessé ? » Mon prochain ce n’est pas tout le monde, ce n’est pas celui qui m’est proche géographiquement, c’est celui qui est venu vers moi, celui qui a fait la démarche de s’intéresser à moi. Jésus inverse la perspective car nous pensons souvent que le prochain c’est celui avec qui nous allons rentrer en communication. Dans une société marquée par l’impératif de la vente basée sur un mode relationnel qu’est le contrat, le prochain va être notre client. Si on s’appuie sur le référentiel entrepreneurial évangélique, le prochain, c’est le fournisseur ! Ce n’est pas celui que je vais chercher pour entreprendre, c’est celui qui me donne. Dans notre paroisse, nous ne sommes pas allés chercher les gens dans une démarche de type prospection commerciale en plaquant sur eux un message dont ils n’ont rien à faire ! Nous avons pris soin de ceux qui sont venus vers nous, qui nous étaient « prêtés » et dont nous ignorions tout des attentes personnelles. C’est ce qui nous a poussés à développer toute une activité d’accompagnement individuel avec 50 personnes qui reçoivent en entretien des personnes qui ont besoin de parler. Nous nous rendons proches de ceux qui s’approchent de nous mais nous restons vigilants de ne pas prendre la place de Dieu dans leur imaginaire ! Plus on travaille dans l’intimité de la personne, plus il faut gérer la juste distance.

La proximité est-elle une question légitime en période de crise ?

En période de crise, les gens ont besoin de se raccrocher à des niveaux de représentation qui sont accessibles. Or on peut plus facilement se représenter la proximité que la globalité qui est plus anxiogène. A mon avis, la crise pousse dans le sens de la représentation proche. Le cœur du message que nous avons envie de porter c’est de considérer l’humain comme valeur première, une valeur que la proximité bien pensée et bien vécue fait fructifier !

 Février 2013

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