© 2014 Gilles Boucomont

Sortir de la culture du débat

Cet article a été sensiblement révisé le 14 mai 2014

Le journal La Croix titrait récemment que « L’Eglise catholique doit renouer avec la culture du débat ». Une polémique sur les études du genre a fait réfléchir les catholiques dans leur rapport à la Vérité en Eglise. Jusqu’où pouvons-nous maintenir une parole une et lisible, tout en permettant l’expression de points de vue différenciés voire contradictoires ?

En nous réjouissant que l’Eglise catholique puisse s’ouvrir à plus de débat, nous nous sommes demandé pourquoi les protestants luthéro-réformés s’étaient, quant à eux, plongés dans une culture du débat qui peut parfois confiner à une « idolâtrie du débat ».

En moins de cinquante ans le protestantisme historique est rentré massivement dans ce nouveau paradigme, marquant même le passage au nouveau millénaire par un événement au nom évocateur : « Débat 2000, 2000 débats ». Voyons de quoi il en retourne, et comment s’est opérée une mutation majeure de notre mode de représentation ; comment nous sommes passés d’une apologétique biblique à une libre-pensée de fait, comment nous avons retourné notre posture. Alors que la Réforme proposait de lire le monde depuis la Bible, la tendance luthéro-réformée actuelle vire au post-protestantisme, en proposant de lire la Bible depuis le monde.

Nous n’avons pas une connaissance suffisante des étapes de ces glissements successifs et ils devraient faire l’objet d’une étude circonstanciée. Mais voici en tout cas, par contraste avec l’image du rapport à la vérité établi par les Réformateurs, une photo de ce à quoi nous sommes arrivés.

 

Une culture du débat

Cette nouvelle culture du débat, stylistique transversale et désormais obligatoire, est arrivée de façon synchrone avec la banalisation du libéralisme théologique. Elle a des règles très précises qui ne sont écrites nulle part. Qu’il nous soit permis ici d’en livrer les dix principes:

1. Il n’y a pas de Vérité supérieure
« Il n’y a pas de Vérité ultime, mais seulement des vérités ». L’adage des Lumières a fait florès. Pour autant nous continuons à dire dans nos liturgies, après avoir lu le texte biblique : « Ta Parole est la vérité, sanctifie-nous par la vérité », un passage qui est lui-même issu du texte biblique, à savoir la parole de Jésus en Jean 17,17. Jésus dit aussi en Jean 14,6 qu’il est (et non pas qu’il a ou qu’il connaît) le chemin, la vérité et la vie.
Or… nous pourrions dire qu’il y a diversité de points de vue, cela ne choquerait personne. Mais nous nous laissons gagner par la doctrine du relativisme absolu en allant jusqu’à proclamer qu’il n’y a pas de Vérité ; au pire seulement des vérités. Il y a pourtant, malgré la diversité des points de vue, une Vérité particulière, en Christ…

2. La Vérité naît de la discussion
Le bienfait de l’humanisme contemporain aura été d’acter la possibilité que tout un chacun prenne la parole. Cette ouverture et ce don de la parole à tous est vraiment un progrès conforme au projet biblique, depuis la Genèse jusqu’à la Pentecôte. De là l’idée s’est déployée que la Vérité sortirait non de la bouche des enfants mais de la discussion, du débat. Comme si l’acte même de la discussion et du débat était sacramentel. Comme si tous ceux qui participaient à la discussion étaient entièrement sous la seule influence de l’Esprit Saint.
Qu’on débatte pour s’organiser oui ! Qu’on débatte sur les finances, certes ! Mais pourquoi débattre sur le réel divin, et prétendre reparamétrer les fondements du salut ?
Car… la Vérité n’est pas dans le processus dialogal du débat, mais bien dans l’Esprit du Père et du Fils qui peut traverser le dialogue. Ou ne pas le traverser. Toute parole ne se vaut pas, les commentaires des stars du football sur les remaniements ministériels ne suffisent-ils pas à le prouver ?

3. L’opinion du peuple est la moyenne des opinions ou l’opinion médiane
L’essor d’une culture démocratique est une joie si l’on considère que la démocratie semble être à cette heure un des moins pires systèmes politiques. Mais l’opinion du peuple, voire l’opinion de la majorité ne sont pas un absolu. La culture du débat pose que l’opinion générale est l’opinion de la majorité, ce qui est une première altération. Elle pose ensuite que l’opinion moyenne est la moyenne des opinions — deuxième altération ; voire qu’elle est l’opinion médiane (autant de personnes sont plus à droite qu’à gauche de l’opinion médiane) — troisième altération.
En Eglise, elle pose implicitement que cette opinion médiane serait, de surcroît, l’opinion de Dieu lui-même…
Or… sans même évoquer les dérives graves de bien des systèmes démocratiques, à de nombreuses reprises dans le texte biblique, il s’avère que le peuple s’égare dans sa conviction majoritaire, notamment quand il demande de mettre fin au système collégial des Juges pour instaurer la Royauté. C’est enfin la vox populi, vox dei qui a crucifié le Christ. Dès lors l’Eglise ne saurait se satisfaire d’une synodalité instruite par les seuls principes démocratiques d’une vérité médiane ou moyenne.

4. La Raison est souveraine pour trancher
La culture du débat prône que la discussion permettra à chacun d’exercer son libre arbitre pour trancher, et établir, notamment quant à l’éthique, une opinion individuelle. Mais elle étend le raisonnement aux soubassements de la foi. Il n’y a donc plus de Vérité qui s’impose, mais bien le bon vouloir de la raison individuelle, possiblement éclairée, ou habilement aveuglée, par différentes instances.
Or… l’apôtre Paul en 2 Corinthiens 10,5 suggère que « nous amenions toute pensée captive à l’obéissance de Christ ». C’est Christ qui est la Lumière du monde et pas les Lumières qui sont le Christ du monde.

5. La Bible depuis le Monde
L’anthropologie contemporaine et les philosophies du soupçon ont permis de détruire plusieurs absolutismes et chacun s’en réjouira. Tout progrès amenant sont lot de régressions, elles ont opéré un basculement de paradigme dans la théologie chrétienne via l’ultra-libéralisme théologique qui a réussi à imposer qu’on ne lise plus le monde depuis le roc solide des Ecritures bibliques, mais qu’on lise les imparfaits écrits bibliques depuis le promontoire d’une pensée autosatisfaite par sa modernité et sa supériorité.
Or… la théologie des Réformateurs posait qu’on lise toutes les Ecritures depuis le roc solide de Christ, pour pouvoir jeter un regard sur le monde, dans un second temps, selon les critères d’une Histoire du Salut à laquelle le présent monde est soumis. Il semble que cela ait disparu de l’esprit de nos contemporains.

6. Le refus du christocentrisme
Pour la culture du débat, le christocentrisme est un exclusivisme. Toute pensée universaliste est suspecte car elle est le terreau des totalitarismes. Un christocentrisme trop fort serait donc une forme d’intolérance, car il préconiserait une voie unique pour accéder au divin alors que tous les chemins autour de la montagne permettent d’accéder à son sommet.
Or… Christ semble être le seul chemin vers le Père, si l’on donne encore un peu de valeur à la parole biblique. Il semble aussi être le seul chemin vers la Vie éternelle, la Vie majuscule.

7. Respect et temps de parole
Quand les écrivains bibliques soulignent la valeur équivalente de tout être humain, ils valorisent le Créateur derrière le respect donné à la créature. La culture du débat est un démocratisme égalitariste prêt à fantasmer que toute opinion doive être exprimée. Qu’importe qu’une opinion soit celle de 80% des gens, elle sera exprimée comme UNE opinion. Cette approche est bien incarnée par les enjeux du respect des temps de parole pour les groupes politiques en temps de campagne électorale.
Or… si quelqu’un doit avoir une parole qui a plus de poids, c’est celui qui parle selon l’Esprit de Dieu. Elie n’a pas débattu avec les prophètes de Baal, il n’a pas cherché que chacun s’exprime et soit respecté dans sa différence absolue comme si la biodiversité des expressions théologiques et des opinions avait une sacralité en soi.
C’est la personne qui est sacrée, pas ses opinions.

8. Le primat de l’émotion
Comme toutes les paroles ont la même valeur, l’émotion fait foi. Elle permet de refuser l’idée qu’un péché soit un péché. Elle permet de donner une valeur intrinsèque à une expérience vécue parce que le seul fait qu’elle ait été vécue la sacralise.
Or… la psychologie des foules montre à quel point l’émotion est un phénomène manipulatoire. On peut retourner une foule sur un seul témoignage ému, fût-il le comble d’une manifestation idolâtrique ou démoniaque. Le primat de l’émotion interdit toute espèce de prise de recul. Pensons-y en synode.

9. Malheur à ceux qui pensent hors du présent cadre
La culture du débat se veut un rempart aux universalismes étroits et exclusifs. Or elle est le point d’apogée de l’hégémonie culturelle occidentale. Le relativisme est une idolâtrie. Si tu n’es pas relativisme, tu es le Mal incarné.
Donc… le relativisme est en réalité le pire des absolutismes. Il est le fruit de la supériorité occidentale et du triomphalisme post-colonial. Il produit les intégrismes en les excluant de la zone de bienséance.

10. L’unité au prix du mensonge
La prière de Jésus a été que nous soyons Un comme lui et le Père sont Un. L’unité, notamment de l’Eglise, est devenu un objectif en soi, un absolu. Légitimement.
Or… les modalités de cette unité ne sont pas ceux d’une ressemblance à l’unité entre le Père et le Fils ! Il s’agit souvent d’un système paradoxalement autoritaire, ou toute voix différenciée, fondamentalement et profondément différente, est sommée de se taire. Il faut rester dans le cadre, ne pas choquer, taire des vérités pour maintenir l’unité.

La culture du débat est donc un produit paradoxal d’une culture de chrétienté en fin de parcours, en cela qu’elle est l’inverse symétrique du projet divin exprimé dans la collégialité et la circulation de la Parole régulée par l’Esprit de Dieu. Autant la dérive césaropapiste est lisible pour les protestants comme étant un sous-produit paradoxal d’une Eglise fondée par un homme dont l’autorité et le Royaume n’étaient pas de ce monde, autant nous avons plus de mal en milieu luthéro-réformé à voir à quel point la culture du débat est tout aussi idolâtrique et dangereuse dans son absolutisation telle que nous l’avons connue dans les décennies précédentes.

Il faut débattre, mais ne pas idolâtrer le débat !

 

De la dispute au débat

Il s’agit là d’une histoire ancienne. Déjà à la Réforme avaient lieu des débats. Mais quelle en était la teneur ?
Le titre des 95 thèses de Martin Luther en octobre 1517 était déjà « Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum ». S’agissait-il d’un débat ? Assurément non. Luther y revendiquait le droit de s’opposer à un scandale idolâtre qui avait infecté l’Eglise de Jésus-Christ !

La dispute de Leipzig, à l’été 1519, permit quant à elle un profond débat théologique entre Jean Eck, Martin Luther et d’autres. Cette dispute qui a accompli le processus de rupture entre Luther et Rome, n’avait pas pour but de promouvoir une culture de la disputatio mais bien d’établir quel était le fondement de la doctrine chrétienne, Eck défendant le bon vouloir du pape selon le principe de sa primauté et de son infaillibilité, Luther défendant l’ancrage dans les Ecritures seules (sola scriptura). La dispute de Leipzig n’est pas un débat dont émergerait la vérité par l’impératif d’un consensus, fût-il différencié ! Il s’agit d’un face-à-face radical entre les tenants d’une forme de toute-puissance humaine, et ceux d’un dialogue avec le texte biblique uniquement, où celui-ci, considéré dans la foi et lu avec le renforcement du témoignage intérieur du Saint-Esprit, devient Parole de Dieu lui-même. Il n’y a pas un magistère de la lettre du texte, mais bien une triangulation féconde entre les Ecritures canoniques elles-mêmes inspirées, le lecteur inspiré, et les frères et sœurs inspirés. Le Saint-Esprit, esprit du Père et du Fils traverse et opère cette triangulation.

C’est ainsi que l’actuelle culture du débat nous trompe, compte tenu du décalage entre ses paradigmes fondateurs et ceux de la recherche chrétienne de la vérité, renforcée encore par la méthode des Réformateurs. La dispute de Leipzig n’a pas fondé une culture du débat, mais elle a posé les termes d’une opposition drastique entre un principe protestant de rapport au texte biblique et une ontologie catholique valorisant une vérité intrinsèque déformant dans une approche exclusiviste et autocentrée le « Salus extra ecclesiam non est » de Cyprien de Carthage (IIIe siècle).

Il est intéressant qu’un des points majeurs de la dispute de Leipzig ait été la doctrine du libre arbitre. Le débat entre Luther et Erasme est mieux connu, ce dernier fondant un des paramètres de l’humanisme moderne par sa défense de la liberté du bon vouloir. Sommé de confirmer qu’il continuait à croire au salut par les œuvres, Erasme défendit le fait que les œuvres soient le fruit de la foi mais aussi du libre arbitre de celui qui veut faire des œuvres, ces dernières contribuant au salut. Luther, lui, prêcha la radicalité du message paulinien d’un salut par la grâce seule par le seul moyen de la foi. Les œuvres ne mènent pas au salut, mais sont une conséquence d’un salut reçu par la foi seule. Le serf-arbitre (par opposition au libre-arbitre) consiste donc à investir sa liberté de pensée, sa liberté de chrétien, dans un non-choix, c’est-à-dire en choisissant la proposition unique de la seule grâce opérante. Il s’agit là d’un écho du non-choix proposé par Moïse au peuple hébreu de la part de Dieu : « J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction, choisis la vie, afin que tu vives » (Deutéronome 30).

Dans le même ordre d’idée le débat entre Calvin et Arminius porte sur la souveraineté de la grâce. Arminius, en émettant des doutes sur la prédestination calvinienne, dit que l’acceptation ou le refus de la grâce conditionnent le caractère opératoire de cette dernière. Mais il ne s’arrête pas en chemin, glissant progressivement vers une toute-puissance de la raison par la promotion d’un libre examen radical par rapport aux doctrines de l’Eglise chrétienne, portant sur les fonds baptismaux un libéralisme théologique qui pourra aux siècles suivant aller en son extrémité jusqu’au nihilisme de toute doctrine. S’agit-il d’un débat, ou d’une réplique de la dispute entre Erasme et Luther ? S’agit-il d’un débat ou d’un écho de la bataille entre Augustin et Pélage ?

 

Conclusion

« Il faut exhorter les chrétiens à entrer au ciel par beaucoup de tribulations plutôt que de se reposer sur la sécurité d’une fausse paix. » – disait 95ème thèse de Luther

La culture du débat est un paravent de vertu pour se dérober à l’autorité profonde des Ecritures telle que nous la révèle le témoignage intérieur du Saint-Esprit. Continuerons-nous longtemps à jouer avec les projets de Dieu pour son Eglise ?

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