© 2015 Gilles Boucomont Baby Holding Great Grandma’s Finger

C’est compliqué de faire simple…

Le débat sur la fin de vie a atteint son paroxysme avec la la proposition de loi Léonetti-Claeys. Après la surprise première d’une réaction protestante exprimée au niveau de l’Eglise protestante unie de France (EPUdF) et non pas, comme souvent pour les questions sociétales au niveau de la Fédération protestante de France (plus large), la lecture du communiqué a donné lieu, sur les réseaux sociaux, à des débats nourris.
[On trouvera ce communiqué en cliquant ici].

La déclaration du 26 janvier 2015 du Conseil national de l’EPUdF a choisi et offert une parole de vie, parole d’ouverture et d’apaisement sur un sujet qui peut diviser, comme d’autres sujets d’actualité sociétale traités en Eglise. Elle fait écho à un processus synodal où une direction a été donnée pour qu’une parole résonne sur ce sujet si important, propice à tous les fantasmes, qu’ils soient réels ou surréalistes, autour de l’euthanasie. Cette déclaration essaye donc de maintenir les portes ouvertes avec un choix argumentatif fort : la vie est un processus relationnel. C’est une parole forte car elle valorise l’existentiel au-delà du biologique seul, refusant de réduire l’humain à une mécanique vivante.

Trois questions surgissent pourtant à la lecture de ce texte.

 

1. La sacralité de la vie

Une formulation réduite à une phrase dans la déclaration a retenu l’attention de ses lecteurs, jusqu’à susciter de vifs débats dans les réseaux sociaux : « La vie n’est pas sacrée en soi ». Il faut quelques explications pour pouvoir comprendre cette formulation étonnamment polémique pour un texte qui choisit résolument le consensus, par ailleurs. D’où vient cette phrase si courte, issue d’un cheminement pourtant long et profond ?

Le sacré, c’est ce qui est d’une autre valeur que le profane, le banal, l’ordinaire. En judéo-christianisme, une des catégories du sacré est la sainteté (ce qui est « à part » littéralement). Les Ecritures bibliques proclament que « Nul n’est saint comme l’Eternel » (1 Samuel 2,2). « Dieu seul est bon » dira Jésus en Marc 10,18. Ou encore en Jude 25 : « A Dieu seul sont la gloire, la majesté, la force et la puissance ». C’est sur cette base-là que le protestantisme réformé a affirmé que rien d’autre que Dieu ne pouvait être considéré comme sacré ; c’est même un des pivots de la Réforme, « A Dieu seul la Gloire » (Soli Deo Gloria). A ce titre, même la vie, et les vivants ne peuvent pas prétendre être sacrés puisque ce sont des créations, des créatures et que seul le Créateur est saint, sacré.

Ceci étant posé, que comprendront des lecteurs non instruits de ces finesses théologiques, quand ils entendendront : « La vie, reçue de Dieu, prend sa pleine signification selon le cadre relationnel dans lequel elle s’inscrit ; elle n’est donc pas sacrée en soi » ? La première réaction de ce lectorat a été vivement étalée dans le débat immédiat qui a surgi sur les réseaux sociaux. Elle consiste à ne retenir que la dernière partie de la phrase, à l’heure du « penser bref ». Si donc la vie est désacralisée, alors tout est possible. C’est comme si cette parole remettait en cause l’interdit du meurtre du sixième commandement. Mais, même remise dans son contexte, cette phrase demeure choquante, car sa première partie indique qu’en dehors d’un cadre relationnel, la vie n’aurait plus de sacralité propre.

Comment alors justifier des choix radicaux très tôt imposés au peuple de Dieu comme dans cette parole de Moïse en Deutéronome 30,19-20 : « J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité, pour aimer l’Eternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix, et pour t’attacher à lui : car de cela dépendent ta vie et la prolongation de tes jours, et c’est ainsi que tu pourras demeurer dans le pays que l’Eternel a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob. » Il est bien ici vital de choisir la vie, pour soi, en soi, ce qui lui confère de fait une valeur propre. Si c’est le mot de sacralité qui dérange les protestants à cause des débats sur le sacré au XVIème siècle, alors disons que si elle n’est pas sacrée au sens protestant, la vie a une vraie valeur en soi !

Quand le Christ évoquait qu’il était le vrai Temple, le lieu de la présence de Dieu, « il parlait du temple de son corps » (Jean 2,21). Et c’est à partir de cette affirmation que l’apôtre Paul dira aux Corinthiens dans sa première épître (3,17) : « Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est saint, et c’est ce que vous êtes. »

Bref, si l’étiologie de la formule « la vie n’est pas sacrée en soi » peut se comprendre dans l’histoire des idées théologiques, sa formulation est non seulement irrecevable si brièvement dans le cadre de pensée de ce siècle, et plus encore objet de scandale par rapport à ce qu’affirme le texte biblique lui-même, et le Christ en particulier. Ce qui explique la levée de boucliers des catholiques, orthodoxes, évangéliques et autres protestants à la lecture de cette phrase, que j’aimerais qualifier de maladroite, si son imprécision n’en faisait pas une pierre d’achoppement pour nos relations entre Eglises, et notre rapport à la vérité enracinée dans la Bible.

 

2. La sacralité de la relation ?

Le refus radical de la sacralité, une fois appliqué à la vie, ne pourrait-il pas, en retour, s’appliquer à la relation, qui semble quelque peu sacralisée dans cette déclaration ? Si c’est le cadre relationnel qui vient donner sens à la vie, et si le fait que Dieu la donne n’est pas suffisant en soi, qu’adviendra-t-il de ce vieillard qui n’a ni famille ni ami et qui se meurt à l’hôpital ? Ne sera-t-il pas proposé, à terme, qu’on écourte la durée de ses jours, que ce soit pour des impératifs de gestion, ou au nom d’une compassion obsédée par la « dignité » ? Que penser des enfants qui naissent (et c’est loin d’être une minorité insignifiante) en dehors d’un vrai « projet parental » ? Est-ce ce cadre relationnel, certes idéal, et qu’on pourrait souhaiter pour tout un chacun, qui prévaut comme argument ultime ? N’arrogera-t-il pas tôt ou tard un droit de vie ou de mort sur l’autre à ceux qui détermineront la réalité ou le bien-fondé de la relation ?

Oui Dieu est relationnel, c’est inscrit dans l’ontologie de la Trinité. Oui Dieu a envoyé Jésus le Christ pour rétablir une relation qu’il n’a eu de cesse d’essayer de réparer au fil des générations. Oui la relation que suscite la grâce et à laquelle répond la foi est relation par excellence. Mais pour autant, l’étrange sacralisation de la relation dans le communiqué ici commenté questionne : pourquoi sacraliser la relation et pas la vie ?

 

3. Le piège de la simplicité

Finalement, ce qui surprend le plus le lecteur, c’est qu’une phrase aussi péremptoire surgisse au cœur d’un texte aussi pondéré. Pour le coup c’est une atteinte forte à la qualité des relations qui prévalent entre Eglises, car cette formulation sonne pour beaucoup comme une sorte de Credo inversé, dont le caractère apparemment raisonnable peut confiner à la déraison. Arguer du fait que la vie dont parle le Christ est davantage la vie éternelle que la vie biologique ne suffirait pas à défendre cet abandon de la vie infra-relationnelle, biologique, en soi. Car c’est bien la vie du corps, de l’âme et de l’esprit que le Christ est venu manifester comme éternelle. Et cette éternité ne s’étend pas que vers la fin des temps.

De cette analyse découle que l’exercice d’un communiqué comme celui-ci sur un sujet aussi important est périlleux, et que le processus de rédaction communautaire, tout comme la décision synodale dont il s’inspire, produit sur un mode faustien des aberrations. Cette formulation n’est pas aberrante en soi, mais par ajustements progressifs, le texte trop travaillé finit par dire paradoxalement l’inverse de l’intention première de son auteur.
Il est impossible de dire des choses complexes en une page.
Quitte à ne pas être recevables médiatiquement, les chrétiens, en particulier les protestants luthéro-réformés, devraient tirer la leçon quant à l’insoumission aux impératifs de brièveté qu’imposent la pensée en aphorismes de Twitter ou des brèves AFP. Des affirmations lapidaires fonctionnent pour beaucoup de sujets, mais pas pour des sujets aussi cruciaux, qui impliquent de situer chaque phrase dans un nuage de sens très ciselé, obligeant à pondérer chaque idée. Sur un sujet comme celui-ci comment dire en une page le refus de la surmédicalisation et le refus de la technicisation du meurtre ?

 

En guise de conclusion temporaire…

Le débat est là, les paroles fusent. Ce sont de vraies vies qui sont concernées par ces questions. Comme sur d’autres sujets sur lesquels débattent nos Eglises, comment la voix de Dieu pourra-t-elle se faire entendre si ses canaux principaux sont en partie obstrués (le Sola Scriptura protestant) au titre d’une intelligence supérieure, raisonnable, souveraine, certes humaniste, mais ayant évacué les impératifs qu’énonce le Dieu vivant ?

Le communiqué affirme plus facilement ce que la vie n’est pas, plutôt que ce qu’elle est vraiment aux yeux des hommes, des croyants et de Dieu ; alors nous sommes là ensemble, dans la vie, voulant être avec nos frères et nos sœurs chrétiens porteurs d’espérance… mais nos ratiocinations nous perdent et nous disons parfois le contraire de ce que nous pensons, le contraire de ce que beaucoup croient, le contraire de ce que pointe la révélation biblique, par erreur, par ignorance, par arrogance peut-être même parfois, par notre incapacité à maîtriser le réel, toujours.

A une phrase près, cette déclaration est remarquable.

Le 28 janvier à 21h30

Gilles Boucomont
Pasteur de l’EPUdF en poste à Paris le Marais

One Comment

  1. Posted 16 février 2015 at 11 h 30 min | #

    Merci pour ce point de vue intéressant. J’ai aussi regretté une formulation qui limite la valeur de la vie à sa dimension relationnelle..

    Je crois cependant que cette insistance sur son caractère relationnel peut avoir de l’intérêt.. si elle amène à demander que la mission de l’hôpital ne se limite pas au « soin », mais aussi à la relation. Que mourir à l’hôpital ne signifie plus mourir seul.

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