Général

C’est compliqué de faire simple…

Baby Holding Great Grandma’s Finger

Le débat sur la fin de vie a atteint son paroxysme avec la la proposition de loi Léonetti-Claeys. Après la surprise première d’une réaction protestante exprimée au niveau de l’Eglise protestante unie de France (EPUdF) et non pas, comme souvent pour les questions sociétales au niveau de la Fédération protestante de France (plus large), la lecture du communiqué a donné lieu, sur les réseaux sociaux, à des débats nourris.
[On trouvera ce communiqué en cliquant ici].

La déclaration du 26 janvier 2015 du Conseil national de l’EPUdF a choisi et offert une parole de vie, parole d’ouverture et d’apaisement sur un sujet qui peut diviser, comme d’autres sujets d’actualité sociétale traités en Eglise. Elle fait écho à un processus synodal où une direction a été donnée pour qu’une parole résonne sur ce sujet si important, propice à tous les fantasmes, qu’ils soient réels ou surréalistes, autour de l’euthanasie. Cette déclaration essaye donc de maintenir les portes ouvertes avec un choix argumentatif fort : la vie est un processus relationnel. C’est une parole forte car elle valorise l’existentiel au-delà du biologique seul, refusant de réduire l’humain à une mécanique vivante.

Trois questions surgissent pourtant à la lecture de ce texte.

 

1. La sacralité de la vie

Une formulation réduite à une phrase dans la déclaration a retenu l’attention de ses lecteurs, jusqu’à susciter de vifs débats dans les réseaux sociaux : « La vie n’est pas sacrée en soi ». Il faut quelques explications pour pouvoir comprendre cette formulation étonnamment polémique pour un texte qui choisit résolument le consensus, par ailleurs. D’où vient cette phrase si courte, issue d’un cheminement pourtant long et profond ?

Le sacré, c’est ce qui est d’une autre valeur que le profane, le banal, l’ordinaire. En judéo-christianisme, une des catégories du sacré est la sainteté (ce qui est « à part » littéralement). Les Ecritures bibliques proclament que « Nul n’est saint comme l’Eternel » (1 Samuel 2,2). « Dieu seul est bon » dira Jésus en Marc 10,18. Ou encore en Jude 25 : « A Dieu seul sont la gloire, la majesté, la force et la puissance ». C’est sur cette base-là que le protestantisme réformé a affirmé que rien d’autre que Dieu ne pouvait être considéré comme sacré ; c’est même un des pivots de la Réforme, « A Dieu seul la Gloire » (Soli Deo Gloria). A ce titre, même la vie, et les vivants ne peuvent pas prétendre être sacrés puisque ce sont des créations, des créatures et que seul le Créateur est saint, sacré.

Ceci étant posé, que comprendront des lecteurs non instruits de ces finesses théologiques, quand ils entendendront : « La vie, reçue de Dieu, prend sa pleine signification selon le cadre relationnel dans lequel elle s’inscrit ; elle n’est donc pas sacrée en soi » ? La première réaction de ce lectorat a été vivement étalée dans le débat immédiat qui a surgi sur les réseaux sociaux. Elle consiste à ne retenir que la dernière partie de la phrase, à l’heure du « penser bref ». Si donc la vie est désacralisée, alors tout est possible. C’est comme si cette parole remettait en cause l’interdit du meurtre du sixième commandement. Mais, même remise dans son contexte, cette phrase demeure choquante, car sa première partie indique qu’en dehors d’un cadre relationnel, la vie n’aurait plus de sacralité propre.

Comment alors justifier des choix radicaux très tôt imposés au peuple de Dieu comme dans cette parole de Moïse en Deutéronome 30,19-20 : « J’en prends aujourd’hui à témoin contre vous le ciel et la terre : j’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction. Choisis la vie, afin que tu vives, toi et ta postérité, pour aimer l’Eternel, ton Dieu, pour obéir à sa voix, et pour t’attacher à lui : car de cela dépendent ta vie et la prolongation de tes jours, et c’est ainsi que tu pourras demeurer dans le pays que l’Eternel a juré de donner à tes pères, Abraham, Isaac et Jacob. » Il est bien ici vital de choisir la vie, pour soi, en soi, ce qui lui confère de fait une valeur propre. Si c’est le mot de sacralité qui dérange les protestants à cause des débats sur le sacré au XVIème siècle, alors disons que si elle n’est pas sacrée au sens protestant, la vie a une vraie valeur en soi !

Quand le Christ évoquait qu’il était le vrai Temple, le lieu de la présence de Dieu, « il parlait du temple de son corps » (Jean 2,21). Et c’est à partir de cette affirmation que l’apôtre Paul dira aux Corinthiens dans sa première épître (3,17) : « Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est saint, et c’est ce que vous êtes. »

Bref, si l’étiologie de la formule « la vie n’est pas sacrée en soi » peut se comprendre dans l’histoire des idées théologiques, sa formulation est non seulement irrecevable si brièvement dans le cadre de pensée de ce siècle, et plus encore objet de scandale par rapport à ce qu’affirme le texte biblique lui-même, et le Christ en particulier. Ce qui explique la levée de boucliers des catholiques, orthodoxes, évangéliques et autres protestants à la lecture de cette phrase, que j’aimerais qualifier de maladroite, si son imprécision n’en faisait pas une pierre d’achoppement pour nos relations entre Eglises, et notre rapport à la vérité enracinée dans la Bible.

 

2. La sacralité de la relation ?

Le refus radical de la sacralité, une fois appliqué à la vie, ne pourrait-il pas, en retour, s’appliquer à la relation, qui semble quelque peu sacralisée dans cette déclaration ? Si c’est le cadre relationnel qui vient donner sens à la vie, et si le fait que Dieu la donne n’est pas suffisant en soi, qu’adviendra-t-il de ce vieillard qui n’a ni famille ni ami et qui se meurt à l’hôpital ? Ne sera-t-il pas proposé, à terme, qu’on écourte la durée de ses jours, que ce soit pour des impératifs de gestion, ou au nom d’une compassion obsédée par la « dignité » ? Que penser des enfants qui naissent (et c’est loin d’être une minorité insignifiante) en dehors d’un vrai « projet parental » ? Est-ce ce cadre relationnel, certes idéal, et qu’on pourrait souhaiter pour tout un chacun, qui prévaut comme argument ultime ? N’arrogera-t-il pas tôt ou tard un droit de vie ou de mort sur l’autre à ceux qui détermineront la réalité ou le bien-fondé de la relation ?

Oui Dieu est relationnel, c’est inscrit dans l’ontologie de la Trinité. Oui Dieu a envoyé Jésus le Christ pour rétablir une relation qu’il n’a eu de cesse d’essayer de réparer au fil des générations. Oui la relation que suscite la grâce et à laquelle répond la foi est relation par excellence. Mais pour autant, l’étrange sacralisation de la relation dans le communiqué ici commenté questionne : pourquoi sacraliser la relation et pas la vie ?

 

3. Le piège de la simplicité

Finalement, ce qui surprend le plus le lecteur, c’est qu’une phrase aussi péremptoire surgisse au cœur d’un texte aussi pondéré. Pour le coup c’est une atteinte forte à la qualité des relations qui prévalent entre Eglises, car cette formulation sonne pour beaucoup comme une sorte de Credo inversé, dont le caractère apparemment raisonnable peut confiner à la déraison. Arguer du fait que la vie dont parle le Christ est davantage la vie éternelle que la vie biologique ne suffirait pas à défendre cet abandon de la vie infra-relationnelle, biologique, en soi. Car c’est bien la vie du corps, de l’âme et de l’esprit que le Christ est venu manifester comme éternelle. Et cette éternité ne s’étend pas que vers la fin des temps.

De cette analyse découle que l’exercice d’un communiqué comme celui-ci sur un sujet aussi important est périlleux, et que le processus de rédaction communautaire, tout comme la décision synodale dont il s’inspire, produit sur un mode faustien des aberrations. Cette formulation n’est pas aberrante en soi, mais par ajustements progressifs, le texte trop travaillé finit par dire paradoxalement l’inverse de l’intention première de son auteur.
Il est impossible de dire des choses complexes en une page.
Quitte à ne pas être recevables médiatiquement, les chrétiens, en particulier les protestants luthéro-réformés, devraient tirer la leçon quant à l’insoumission aux impératifs de brièveté qu’imposent la pensée en aphorismes de Twitter ou des brèves AFP. Des affirmations lapidaires fonctionnent pour beaucoup de sujets, mais pas pour des sujets aussi cruciaux, qui impliquent de situer chaque phrase dans un nuage de sens très ciselé, obligeant à pondérer chaque idée. Sur un sujet comme celui-ci comment dire en une page le refus de la surmédicalisation et le refus de la technicisation du meurtre ?

 

En guise de conclusion temporaire…

Le débat est là, les paroles fusent. Ce sont de vraies vies qui sont concernées par ces questions. Comme sur d’autres sujets sur lesquels débattent nos Eglises, comment la voix de Dieu pourra-t-elle se faire entendre si ses canaux principaux sont en partie obstrués (le Sola Scriptura protestant) au titre d’une intelligence supérieure, raisonnable, souveraine, certes humaniste, mais ayant évacué les impératifs qu’énonce le Dieu vivant ?

Le communiqué affirme plus facilement ce que la vie n’est pas, plutôt que ce qu’elle est vraiment aux yeux des hommes, des croyants et de Dieu ; alors nous sommes là ensemble, dans la vie, voulant être avec nos frères et nos sœurs chrétiens porteurs d’espérance… mais nos ratiocinations nous perdent et nous disons parfois le contraire de ce que nous pensons, le contraire de ce que beaucoup croient, le contraire de ce que pointe la révélation biblique, par erreur, par ignorance, par arrogance peut-être même parfois, par notre incapacité à maîtriser le réel, toujours.

A une phrase près, cette déclaration est remarquable.

Le 28 janvier à 21h30

Gilles Boucomont
Pasteur de l’EPUdF en poste à Paris le Marais

Sortir de la culture du débat

debate

Cet article a été sensiblement révisé le 14 mai 2014

Le journal La Croix titrait récemment que « L’Eglise catholique doit renouer avec la culture du débat ». Une polémique sur les études du genre a fait réfléchir les catholiques dans leur rapport à la Vérité en Eglise. Jusqu’où pouvons-nous maintenir une parole une et lisible, tout en permettant l’expression de points de vue différenciés voire contradictoires ?

En nous réjouissant que l’Eglise catholique puisse s’ouvrir à plus de débat, nous nous sommes demandé pourquoi les protestants luthéro-réformés s’étaient, quant à eux, plongés dans une culture du débat qui peut parfois confiner à une « idolâtrie du débat ».

En moins de cinquante ans le protestantisme historique est rentré massivement dans ce nouveau paradigme, marquant même le passage au nouveau millénaire par un événement au nom évocateur : « Débat 2000, 2000 débats ». Voyons de quoi il en retourne, et comment s’est opérée une mutation majeure de notre mode de représentation ; comment nous sommes passés d’une apologétique biblique à une libre-pensée de fait, comment nous avons retourné notre posture. Alors que la Réforme proposait de lire le monde depuis la Bible, la tendance luthéro-réformée actuelle vire au post-protestantisme, en proposant de lire la Bible depuis le monde.

Nous n’avons pas une connaissance suffisante des étapes de ces glissements successifs et ils devraient faire l’objet d’une étude circonstanciée. Mais voici en tout cas, par contraste avec l’image du rapport à la vérité établi par les Réformateurs, une photo de ce à quoi nous sommes arrivés.

 

Une culture du débat

Cette nouvelle culture du débat, stylistique transversale et désormais obligatoire, est arrivée de façon synchrone avec la banalisation du libéralisme théologique. Elle a des règles très précises qui ne sont écrites nulle part. Qu’il nous soit permis ici d’en livrer les dix principes:

1. Il n’y a pas de Vérité supérieure
« Il n’y a pas de Vérité ultime, mais seulement des vérités ». L’adage des Lumières a fait florès. Pour autant nous continuons à dire dans nos liturgies, après avoir lu le texte biblique : « Ta Parole est la vérité, sanctifie-nous par la vérité », un passage qui est lui-même issu du texte biblique, à savoir la parole de Jésus en Jean 17,17. Jésus dit aussi en Jean 14,6 qu’il est (et non pas qu’il a ou qu’il connaît) le chemin, la vérité et la vie.
Or… nous pourrions dire qu’il y a diversité de points de vue, cela ne choquerait personne. Mais nous nous laissons gagner par la doctrine du relativisme absolu en allant jusqu’à proclamer qu’il n’y a pas de Vérité ; au pire seulement des vérités. Il y a pourtant, malgré la diversité des points de vue, une Vérité particulière, en Christ…

2. La Vérité naît de la discussion
Le bienfait de l’humanisme contemporain aura été d’acter la possibilité que tout un chacun prenne la parole. Cette ouverture et ce don de la parole à tous est vraiment un progrès conforme au projet biblique, depuis la Genèse jusqu’à la Pentecôte. De là l’idée s’est déployée que la Vérité sortirait non de la bouche des enfants mais de la discussion, du débat. Comme si l’acte même de la discussion et du débat était sacramentel. Comme si tous ceux qui participaient à la discussion étaient entièrement sous la seule influence de l’Esprit Saint.
Qu’on débatte pour s’organiser oui ! Qu’on débatte sur les finances, certes ! Mais pourquoi débattre sur le réel divin, et prétendre reparamétrer les fondements du salut ?
Car… la Vérité n’est pas dans le processus dialogal du débat, mais bien dans l’Esprit du Père et du Fils qui peut traverser le dialogue. Ou ne pas le traverser. Toute parole ne se vaut pas, les commentaires des stars du football sur les remaniements ministériels ne suffisent-ils pas à le prouver ?

3. L’opinion du peuple est la moyenne des opinions ou l’opinion médiane
L’essor d’une culture démocratique est une joie si l’on considère que la démocratie semble être à cette heure un des moins pires systèmes politiques. Mais l’opinion du peuple, voire l’opinion de la majorité ne sont pas un absolu. La culture du débat pose que l’opinion générale est l’opinion de la majorité, ce qui est une première altération. Elle pose ensuite que l’opinion moyenne est la moyenne des opinions — deuxième altération ; voire qu’elle est l’opinion médiane (autant de personnes sont plus à droite qu’à gauche de l’opinion médiane) — troisième altération.
En Eglise, elle pose implicitement que cette opinion médiane serait, de surcroît, l’opinion de Dieu lui-même…
Or… sans même évoquer les dérives graves de bien des systèmes démocratiques, à de nombreuses reprises dans le texte biblique, il s’avère que le peuple s’égare dans sa conviction majoritaire, notamment quand il demande de mettre fin au système collégial des Juges pour instaurer la Royauté. C’est enfin la vox populi, vox dei qui a crucifié le Christ. Dès lors l’Eglise ne saurait se satisfaire d’une synodalité instruite par les seuls principes démocratiques d’une vérité médiane ou moyenne.

4. La Raison est souveraine pour trancher
La culture du débat prône que la discussion permettra à chacun d’exercer son libre arbitre pour trancher, et établir, notamment quant à l’éthique, une opinion individuelle. Mais elle étend le raisonnement aux soubassements de la foi. Il n’y a donc plus de Vérité qui s’impose, mais bien le bon vouloir de la raison individuelle, possiblement éclairée, ou habilement aveuglée, par différentes instances.
Or… l’apôtre Paul en 2 Corinthiens 10,5 suggère que « nous amenions toute pensée captive à l’obéissance de Christ ». C’est Christ qui est la Lumière du monde et pas les Lumières qui sont le Christ du monde.

5. La Bible depuis le Monde
L’anthropologie contemporaine et les philosophies du soupçon ont permis de détruire plusieurs absolutismes et chacun s’en réjouira. Tout progrès amenant sont lot de régressions, elles ont opéré un basculement de paradigme dans la théologie chrétienne via l’ultra-libéralisme théologique qui a réussi à imposer qu’on ne lise plus le monde depuis le roc solide des Ecritures bibliques, mais qu’on lise les imparfaits écrits bibliques depuis le promontoire d’une pensée autosatisfaite par sa modernité et sa supériorité.
Or… la théologie des Réformateurs posait qu’on lise toutes les Ecritures depuis le roc solide de Christ, pour pouvoir jeter un regard sur le monde, dans un second temps, selon les critères d’une Histoire du Salut à laquelle le présent monde est soumis. Il semble que cela ait disparu de l’esprit de nos contemporains.

6. Le refus du christocentrisme
Pour la culture du débat, le christocentrisme est un exclusivisme. Toute pensée universaliste est suspecte car elle est le terreau des totalitarismes. Un christocentrisme trop fort serait donc une forme d’intolérance, car il préconiserait une voie unique pour accéder au divin alors que tous les chemins autour de la montagne permettent d’accéder à son sommet.
Or… Christ semble être le seul chemin vers le Père, si l’on donne encore un peu de valeur à la parole biblique. Il semble aussi être le seul chemin vers la Vie éternelle, la Vie majuscule.

7. Respect et temps de parole
Quand les écrivains bibliques soulignent la valeur équivalente de tout être humain, ils valorisent le Créateur derrière le respect donné à la créature. La culture du débat est un démocratisme égalitariste prêt à fantasmer que toute opinion doive être exprimée. Qu’importe qu’une opinion soit celle de 80% des gens, elle sera exprimée comme UNE opinion. Cette approche est bien incarnée par les enjeux du respect des temps de parole pour les groupes politiques en temps de campagne électorale.
Or… si quelqu’un doit avoir une parole qui a plus de poids, c’est celui qui parle selon l’Esprit de Dieu. Elie n’a pas débattu avec les prophètes de Baal, il n’a pas cherché que chacun s’exprime et soit respecté dans sa différence absolue comme si la biodiversité des expressions théologiques et des opinions avait une sacralité en soi.
C’est la personne qui est sacrée, pas ses opinions.

8. Le primat de l’émotion
Comme toutes les paroles ont la même valeur, l’émotion fait foi. Elle permet de refuser l’idée qu’un péché soit un péché. Elle permet de donner une valeur intrinsèque à une expérience vécue parce que le seul fait qu’elle ait été vécue la sacralise.
Or… la psychologie des foules montre à quel point l’émotion est un phénomène manipulatoire. On peut retourner une foule sur un seul témoignage ému, fût-il le comble d’une manifestation idolâtrique ou démoniaque. Le primat de l’émotion interdit toute espèce de prise de recul. Pensons-y en synode.

9. Malheur à ceux qui pensent hors du présent cadre
La culture du débat se veut un rempart aux universalismes étroits et exclusifs. Or elle est le point d’apogée de l’hégémonie culturelle occidentale. Le relativisme est une idolâtrie. Si tu n’es pas relativisme, tu es le Mal incarné.
Donc… le relativisme est en réalité le pire des absolutismes. Il est le fruit de la supériorité occidentale et du triomphalisme post-colonial. Il produit les intégrismes en les excluant de la zone de bienséance.

10. L’unité au prix du mensonge
La prière de Jésus a été que nous soyons Un comme lui et le Père sont Un. L’unité, notamment de l’Eglise, est devenu un objectif en soi, un absolu. Légitimement.
Or… les modalités de cette unité ne sont pas ceux d’une ressemblance à l’unité entre le Père et le Fils ! Il s’agit souvent d’un système paradoxalement autoritaire, ou toute voix différenciée, fondamentalement et profondément différente, est sommée de se taire. Il faut rester dans le cadre, ne pas choquer, taire des vérités pour maintenir l’unité.

La culture du débat est donc un produit paradoxal d’une culture de chrétienté en fin de parcours, en cela qu’elle est l’inverse symétrique du projet divin exprimé dans la collégialité et la circulation de la Parole régulée par l’Esprit de Dieu. Autant la dérive césaropapiste est lisible pour les protestants comme étant un sous-produit paradoxal d’une Eglise fondée par un homme dont l’autorité et le Royaume n’étaient pas de ce monde, autant nous avons plus de mal en milieu luthéro-réformé à voir à quel point la culture du débat est tout aussi idolâtrique et dangereuse dans son absolutisation telle que nous l’avons connue dans les décennies précédentes.

Il faut débattre, mais ne pas idolâtrer le débat !

 

De la dispute au débat

Il s’agit là d’une histoire ancienne. Déjà à la Réforme avaient lieu des débats. Mais quelle en était la teneur ?
Le titre des 95 thèses de Martin Luther en octobre 1517 était déjà « Disputatio pro declaratione virtutis indulgentiarum ». S’agissait-il d’un débat ? Assurément non. Luther y revendiquait le droit de s’opposer à un scandale idolâtre qui avait infecté l’Eglise de Jésus-Christ !

La dispute de Leipzig, à l’été 1519, permit quant à elle un profond débat théologique entre Jean Eck, Martin Luther et d’autres. Cette dispute qui a accompli le processus de rupture entre Luther et Rome, n’avait pas pour but de promouvoir une culture de la disputatio mais bien d’établir quel était le fondement de la doctrine chrétienne, Eck défendant le bon vouloir du pape selon le principe de sa primauté et de son infaillibilité, Luther défendant l’ancrage dans les Ecritures seules (sola scriptura). La dispute de Leipzig n’est pas un débat dont émergerait la vérité par l’impératif d’un consensus, fût-il différencié ! Il s’agit d’un face-à-face radical entre les tenants d’une forme de toute-puissance humaine, et ceux d’un dialogue avec le texte biblique uniquement, où celui-ci, considéré dans la foi et lu avec le renforcement du témoignage intérieur du Saint-Esprit, devient Parole de Dieu lui-même. Il n’y a pas un magistère de la lettre du texte, mais bien une triangulation féconde entre les Ecritures canoniques elles-mêmes inspirées, le lecteur inspiré, et les frères et sœurs inspirés. Le Saint-Esprit, esprit du Père et du Fils traverse et opère cette triangulation.

C’est ainsi que l’actuelle culture du débat nous trompe, compte tenu du décalage entre ses paradigmes fondateurs et ceux de la recherche chrétienne de la vérité, renforcée encore par la méthode des Réformateurs. La dispute de Leipzig n’a pas fondé une culture du débat, mais elle a posé les termes d’une opposition drastique entre un principe protestant de rapport au texte biblique et une ontologie catholique valorisant une vérité intrinsèque déformant dans une approche exclusiviste et autocentrée le « Salus extra ecclesiam non est » de Cyprien de Carthage (IIIe siècle).

Il est intéressant qu’un des points majeurs de la dispute de Leipzig ait été la doctrine du libre arbitre. Le débat entre Luther et Erasme est mieux connu, ce dernier fondant un des paramètres de l’humanisme moderne par sa défense de la liberté du bon vouloir. Sommé de confirmer qu’il continuait à croire au salut par les œuvres, Erasme défendit le fait que les œuvres soient le fruit de la foi mais aussi du libre arbitre de celui qui veut faire des œuvres, ces dernières contribuant au salut. Luther, lui, prêcha la radicalité du message paulinien d’un salut par la grâce seule par le seul moyen de la foi. Les œuvres ne mènent pas au salut, mais sont une conséquence d’un salut reçu par la foi seule. Le serf-arbitre (par opposition au libre-arbitre) consiste donc à investir sa liberté de pensée, sa liberté de chrétien, dans un non-choix, c’est-à-dire en choisissant la proposition unique de la seule grâce opérante. Il s’agit là d’un écho du non-choix proposé par Moïse au peuple hébreu de la part de Dieu : « J’ai mis devant toi la vie et la mort, la bénédiction et la malédiction, choisis la vie, afin que tu vives » (Deutéronome 30).

Dans le même ordre d’idée le débat entre Calvin et Arminius porte sur la souveraineté de la grâce. Arminius, en émettant des doutes sur la prédestination calvinienne, dit que l’acceptation ou le refus de la grâce conditionnent le caractère opératoire de cette dernière. Mais il ne s’arrête pas en chemin, glissant progressivement vers une toute-puissance de la raison par la promotion d’un libre examen radical par rapport aux doctrines de l’Eglise chrétienne, portant sur les fonds baptismaux un libéralisme théologique qui pourra aux siècles suivant aller en son extrémité jusqu’au nihilisme de toute doctrine. S’agit-il d’un débat, ou d’une réplique de la dispute entre Erasme et Luther ? S’agit-il d’un débat ou d’un écho de la bataille entre Augustin et Pélage ?

 

Conclusion

« Il faut exhorter les chrétiens à entrer au ciel par beaucoup de tribulations plutôt que de se reposer sur la sécurité d’une fausse paix. » – disait 95ème thèse de Luther

La culture du débat est un paravent de vertu pour se dérober à l’autorité profonde des Ecritures telle que nous la révèle le témoignage intérieur du Saint-Esprit. Continuerons-nous longtemps à jouer avec les projets de Dieu pour son Eglise ?

L’Eglise locale, havre de paix pour les homosexuels

coloured

Le parlement français a voté l’ouverture de l’institution du mariage civil aux couples de même sexe. Cette saison n’a pas vraiment été un temps de débat, un temps de paroles, mais plutôt un temps pour des cris. Cris de douleur de la communauté homosexuelle qui s’est souvent construite, à raison, mais parfois aussi à tort, dans une identité de rejet. Cris de colère des défenseurs du mariage, chrétiens ou non, attachés à une institution qui s’est forgée en France pour délimiter et encadrer natalité, filiation et transmission. Après tant de bruit, nous nous retrouvons en Eglise pour penser les questions qu’ont fait surgir ces débats, avec un impératif que le Christ nous soumet : être dans sa vérité, et être dans la paix. En somme être en Lui, qui est Vérité et Prince de paix.

 

Morale « judéo-chrétienne » ?

Toute Eglise protestante ou évangélique va donc prendre la question comme elle en a l’habitude, à l’aune de ce qu’évoque le texte biblique, qui fait autorité en matière de foi et de règles (Sola Scriptura). L’Ecriture est une source centrale bien qu’elle ne soit jamais purement unique. Si c’est l’Ecriture seule qui fait foi, nous savons combien notre culture est marquée par le paternalisme et le puritanisme du XIXème siècle, que nous confondons avec la « morale judéo-chrétienne », concept créé par les sociologues athées et les journalistes de la fin du XXème siècle.

Et nous confondons sans nous en apercevoir l’Ecriture et ses interprétations, dont nous avons intégré les lignes fortes pour ne plus pouvoir revenir à la source sans y apporter un goût extérieur, extra-biblique. Après tout qui se choque encore du nombre d’épouses et concubines de Salomon ? Qui encore, sinon les pharisiens, crie au scandale quand Marie sèche les pieds de Jésus avec ses cheveux ? Qui s’étonne que Joseph aille sans problème à Bethléem avec une Marie enceinte avant le mariage, n’étant lui-même blessé que par le fait qu’il ne soit pas à l’origine de cette grossesse ?

Bref, il est objectif que la Genèse pose la complémentarité homme-femme. Mais trouver une morale immanente à la Bible en matière de sexualité, de conjugalité et de famille nécessite de tordre et déformer texte biblique, à partir de nos principes et de notre actualité. La morale au temps d’Abraham n’a rien à voir avec celle au temps d’Esaïe, qui n’a rien à voir avec celle au temps des apôtres. Elle n’a rien à voir avec la nôtre, qui s’est surtout forgée dans les 150 dernières années…

Quatre textes bibliques normatifs nous parlent d’homosexualités. Ils ne structurent pas une morale mais bien une Loi civile et religieuse, avec son aspect pénal. C’est le code de sainteté d’Israël. La première chose que nous remarquons c’est que, contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, seul un texte interdisant l’homosexualité en Israël se trouve dans le premier testament (Lévitique 18,22 avec la punition assortie en Lévitique 20,13). Dans l’histoire de Loth, c’est le viol qui est condamné surtout (Genèse 19,5). De la même façon à Guibéah dans le viol d’un lévite (Juges 19,22). Trois textes se trouvent dans le nouveau testament, plus particulièrement dans les épîtres de Paul (Romains 1,28-31 – 1 Corinthiens 6,9 – 1 Timothée 1,8-11).

En 1 Corinthiens 6,9, Paul crée des mots nouveaux pour parler de l’homosexualité dans ses deux modes, passif (malakoï) et actif (arsekoïtai).

En Romains 1, il inclue l’homosexualité dans une série d’idolâtries comportementales. Son but est d’aboutir à Romains 3,23 : « Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu ». Il ne met pas un accent particulier au point que l’homosexualité fait partie d’une liste bien plus vaste.

En 1 Timothée 1,8-11, il déploie la même argumentation.

 

La Loi et la morale

Les Ecritures parlent donc clairement de l’homosexualité comme d’un péché. N’en déplaise à ceux qui sont prêts à tordre le texte pour affirmer le contraire, jusqu’à dire que Jésus l’admettrait, car sinon, il l’aurait condamnée explicitement…

En revanche, c’est la posture de Jésus face au péché et au pécheur qui nous importe pour comprendre l’économie nouvelle, la norme du Royaume. Comment nous positionner à notre tour non pas dans une attitude de jugement comme si c’était toujours la Loi qui prévalait pour nous, mais bien pour intégrer la grâce dont le Christ a voulu faire preuve, de la part du Père.

Et c’est dans son attitude face aux pécheurs que nous pouvons comprendre la révolution Jésus. En Jean 8, Jésus fait face à une femme adultère. Mais il n’est pas seul ; les tenants de la Loi sont avec lui, prêts à la lapider, mais rebroussant chemin dans la honte que fait monter en eux la conscience de leur péché.

Les tenants de la morale sont les nouveaux docteurs de la Loi et les nouveaux scribes ou pharisiens. A ceci près que, s’ils sont chrétiens désormais, ils se trompent de loi. C’est au nom d’une autre Loi que celle de Christ qu’ils agissent, au nom de cette loi morale prétendument judéo-chrétienne qui n’est autre qu’un paternalisme conservateur qui est surtout le fruit de la révolution industrielle, indispensable pour que les ouvriers soient disciplinés et serviles.

Pourtant, bizarrement, si cette morale est très présente dans les Eglises, elle est exigeante contre l’homosexualité, mais elle est parfois moins véhémente contre l’adultère. Elle est tout à fait relâchée par rapport aux ivrognes, que l’on ne cherche pas toujours à sortir de leur mauvaise habitude au pays du bon vin. Que dire des cupides, qui eux sont dans les conseils pour administrer l’Eglise, alors que Paul en 1 Corinthiens 6,9-10 les met tous sur le même plan ? Sans distinction ni hiérarchie.

 

L’amour et la vérité

Il n’est pas insensé de considérer que tous ces péchés sont aussi graves les uns que les autres, dans la mesure où Paul proclame qu’ils nous privent du Royaume. Mais l’attitude de Christ en Jean 8 par rapport à la femme adultère devient la nouvelle norme du Royaume. L’Eglise, qui prolonge l’œuvre de Christ est donc le lieu où doit s’exprimer l’habile dosage de sévérité à l’égard du péché, et de compassion à l’égard du pécheur désireux de changer de vie.

C’est ainsi que les prostituées qui se convertissent sont souvent bien accueillies, les alcooliques en chemin vers la sobriété le sont aussi dans nos Eglises ; il doit en être de même pour ceux qui luttent en chemin contre l’homosexualité. L’Eglise est le lieu où les pécheurs (que nous sommes tous si nous relisons le sermon sur la montagne), viennent confesser leur misère devant celui qui les relève et leur dit :
– Je ne te condamne pas,
– Va,
– Ne pèche plus.

Les trois éléments de ce cheminement sont capitaux. Jésus, par son délicat « ne pèche plus », signifie clairement qu’il n’a pas aboli le fait que l’adultère avéré de cette femme soit une occasion de rupture avec le monde, et avec Dieu et sa Loi. Il n’a pas aboli le code de sainteté. Et il n’hésite pas à dire les limites du possible. Il n’a pas de honte à dire que c’est invivable. Que c’est même contre Dieu. Il ne lui dit pas « Rien n’est grave, avance maintenant ». Selon le code de sainteté, elle devait être lapidée. Elle ne le sera pas. Mais combien de personne se disant homosexuelles sont lapidés verbalement ou simplement ostracisées jusqu’à ne plus revenir, dans des Eglises où leur péché a été promu au rang de péché supérieur. Qui sommes-nous pour établir des catégories que les Ecritures et le Christ n’ont pas posées, pour hiérarchiser les vertus ou les vices ? Sommes-nous ceux qui fixent la Loi ? De quelle autorité sortirions-nous un péché de cette liste, pour le rendre plus infâme ou le qualifier, au contraire, de bénin ?

Seul quelqu’un de totalement saint peut être en droit de mettre en application le code de sainteté, si nous sommes cohérents. Dieu seul peut donc punir l’adultère, en toute logique. Alors « que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre », lance Jésus, qui est sans péché, et a donc autorité pour la lapider, lui ! Mais il choisit de ne pas le faire. Il ouvre la possibilité au changement de vie, qui commence avec la capacité à se repentir. « Car là où le péché a abondé, la grâce a surabondé. » (Romains 5:20). Et c’est pourquoi il peut lui dire : « Va ».

 

Havres de paix

Les Eglises sont donc appelées à être des lieux de sécurité et de refuge pour les personnes se disant homosexuelles, où elles peuvent être sures d’être préservés de toute forme d’homophobie et de tout jugement. Nos Eglises doivent être des lieux où se dit la vérité, mais dans l’amour qui prévaut aux suiveurs de Christ. Elles sont appelées à être des lieux de grande sécurité spirituelle mais aussi émotionnelle pour que les pécheurs s’y retrouvent comme étant graciés, et apprenant à en tirer toutes les conséquences jusque dans chaque recoin de leur vie.

Mais comme pour tout pécheur, ce lieu de sécurité est aussi un lieu de vérité où la personne n’est pas confondue avec son comportement, mais définie dans ses vrais lieux d’identité. Personnellement, je ne suis pas un hétérosexuel, mais un homme marié à une femme. Nos Eglises ne bénissent pas des hétérosexuels. Elles bénissent des hommes et des femmes qui veulent vivre la conjugalité dans la fidélité que définit l’Ecriture, et qui fait de la vie comme de tout ce qui la constitue, une réalité éternelle.

 

Tu n’es pas ce que tu fais

La première étape est donc de pouvoir libérer ceux que nous accueillons de cette malédiction portée par la seule formulation « Je suis gay – Je suis lesbienne ». Non, tu es une femme qui n’arrive pas à envisager une conjugalité avec un homme. Tu es un homme qui n’arrive pas à s’imaginer dans le côte-à-côte et le face-à-face avec une femme. Ce n’est pas facile dans un environnement où le monde pousse à proclamer une prétendue identité homosexuelle, qui peut être même très valorisante dans certains milieux. Dans le Marais le ratio de personnes homosexuelles est de l’ordre du tiers de la population vraisemblablement, et cette revendication identitaire est omniprésente.

Cette première étape de liberté, les soi-disant hétérosexuels doivent la vivre aussi ! Car ils ont eux aussi à quitter cette idée qu’ils sont dans une totale disponibilité à toute présence du sexe opposé, pour pouvoir aller vers une recherche du vis-à-vis unique et adéquat, qui n’est pas un semblable, ni, dans le plan de Dieu, une créature interchangeable, seulement définie par le critère objectivé de sa génitalité. « Homosexuel » et « hétérosexuel » sont donc deux mensonges identitaires, en cela qu’ils qualifient de façon inadéquat notre être, par le seul prisme du comportement potentiel.

Est-ce que Dieu ou son Fils nous disent que l’hétérosexualité est une vertu suprême en soi ? En la matière, il semble que soient infiniment plus nombreux les passages qui décrivent les multiples formes d’une hétérosexualité dysfonctionnelle ! La personne bataillant avec l’homosexualité n’a pas pour but de s’installer dans l’hétérosexualité. Elle doit pouvoir se mettre à attendre son unique vis-à-vis de l’autre sexe, préparé sur mesure par le Père céleste.

 

Du temps et un espace pour la reconstruction

Ensuite, l’Eglise se doit d’offrir un espace d’attente, de conversion, d’évolution émotionnelle, de guérison, de sanctification. Accompagnant de nombreuses personnes de tous horizons, nous n’avons jamais vu quiconque pour qui la sexualité soit une expérience limpide et pure, simple et parfaite. Bien souvent les déplacements quant à l’identité sexuelle mettent beaucoup de temps. Autant l’esprit peut être délivré très rapidement, autant le corps peut guérir instantanément par miracle, autant la psychè (l’âme), même au bénéfice d’une intervention divine, a besoin de temps pour se construire ou se reconstruire. Les Eglises sont donc des espaces de patience et de confiance, où chacun peut mûrir dans sa destinée, pour marcher dans la ressemblance à Christ. Peu importe que nous ne soyons pas au bout du chemin du moment que nous sommes en route. Peu importe que nous ayons chuté du moment que nous ne nous complaisons pas à rester à terre.

Comme pour tout questionnement de vie, pour tout positionnement identitaire, nous n’hésitons pas à parler de délivrance et de guérison. Ce n’est pas bien reçu par les tenants d’une homosexualité intrinsèque, voire génétique. Et pourtant, ce discours sur la guérison et la délivrance peut être très bien reçu, mais dans la seule mesure où il ne cristallise pas l’attention sur des publics en particulier. De la même façon que les africains sont fatigués d’être toujours renvoyés à la sorcellerie, les homosexuels en ont assez d’être toujours stigmatisés comme étant des pervers, voire dans beaucoup de milieux, comme des candidats à la pédophilie ! Cette stéréotypie doit quitter nos têtes pour quitter nos langages. Pour autant, de la même façon que certaines dépressions ne sont pas que psychiques et nécessitent la prière de délivrance, plusieurs séquences de certains parcours homosexuels nécessitent la libération au nom de Jésus. Il ne s’agit pas de démoniser à tout crin, mais au contraire de s’offrir la possibilité d’un discernement acéré, avec l’aide du Saint-Esprit. Quoi qu’il en soit la plus grosse part revient à l’accompagnement et la cure d’âme, mais aussi à la communion fraternelle qui permet les chemins de construction et reconstruction.

 

Ne pas se tromper d’amour

L’Eglise est enfin l’espace où l’amour (agapè) régente les relations, et où nous avons la liberté de nous décaler avec la profusion des désirs et le règne de l’amour sensible (eros). Elle choisit aussi de se poser en rempart face au sentimentalisme qui prévaut pour justifier que tout est possible du moment qu’on aime. Ainsi la bénédiction n’est pas un geste qui dit que le couple béni est bien, mais que le mode relationnel qui s’installe entre eux est désiré de Dieu. La conjugalité homme-femme n’est pas une fin en soi mais bien un lieu où Dieu veut manifester sa complexité, lui qui a voulu que l’humanité soit à son image en étant « homme + femme ». S’imposent donc deux déplacements : de l’hyper-érotisation vers l’amour-charité et du sentimentalisme vers l’amour-charité. C’est un des lieux de conversion majeurs, et un défi pour la communauté locale.

 

Conclusion

Nous ne sommes donc pas du tout dans une perspective morale mais plus préoccupés par la sortie d’une idolâtrie qui menace tout humain et tout croyant, moi le premier.

Ce dont nous sommes redevables devant Dieu, c’est de faire bon usage de la grâce incomparable que nous avons reçue. Jésus va très loin à ce sujet, avec, pour qui le voudra, une probable évocation du péché de Sodome. En Matthieu 11,23-24, il affirme que Capernaüm sera traitée plus durement que Sodome au jour du jugement car elle n’aura pas administré comme Dieu le voulait le dépôt qui lui avait été fait ! Si l’on en juge aux paroles de Jésus quand il redéfinit la pureté dans la nouvelle alliance, c’est surtout ce qui sort de nos bouches qui est impur, et donc la parole homophobe semble être une impureté majeure. Pour autant, nous n’oublions pas de tenir un autre pôle de pensée qu’avait rappelé le prophète Esaïe : « Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, Qui changent l’amertume en douceur, et la douceur en amertume ! ». Il ne s’agit pas d’une question de moralité, mais d’une question de foi, d’alliance au Seigneur et non pas d’alliance éthique avec le reste du peuple.

Havre de paix pour toute personne fatiguée et chargée, lieu de sécurité pour le pécheur en reconversion, l’Eglise a un grand rôle à jouer dans un monde en perte de repères.

 

Par Gilles Boucomont, Eglise Protestante Unie du Marais

publié dans « Homosexuel, mon prochain », hors-série n° 15 des Cahiers de l’Ecole Pastorale.
Vous appréciez cet article, achetez le volume plein sur http://www.publicroire.com/cahiers-ecole-pastorale
© Reproduit avec autorisation de l’éditeur

Tout protestant, un pape ?

priest
Plusieurs personnes protestantes postent ces temps-ci sur leur mur la phrase suivante :
« Chaque protestant est un pape, une bible à la main ».

Outre le fait que cette citation sorte de la bouche d’un Boileau qui a fui la théologie pour la satire, elle est… fausse.
Chaque protestant est un prêtre, une Bible à la main, conformément aux paroles bibliques d’Exode* 19,5-6 et 1Pierre* 2,9. Cette idée développe le concept de sacerdoce universel du croyant, relu par la Réforme. Mais la théologie du sacerdoce universel va de pair avec une théologie du ministère.
« Maintenant, si vous écoutez mes paroles et si vous respectez mon alliance avec vous, vous serez pour moi comme un trésor parmi tous les peuples. Oui, le monde entier est à moi, 6mais vous serez pour moi un royaume de prêtres, un peuple choisi pour me servir. » – Exode 19,5-6 (Parole de Vie)
La prêtrise est un sacerdoce, donné à tous.
Le ministère, notamment épiscopal, ne revient qu’à un petit nombre.
Aucun protestant n’a en soi un ministère épiscopal, et encore moins un ministère épiscopal de type mondial. Un ministère épiscopal quand il existe en protestantisme, est soumis à un vote collégial et il est forcément temporaire, lié à un mandat à durée déterminé (parfois renouvelable). Rarement en protestantisme, un ministère épiscopal n’a le droit de prendre une décision sans qu’elle soit finalement prise par une assemblée.
« Mais vous, vous êtes la race élue, la communauté sacerdotale du roi, la nation sainte, le peuple que Dieu s’est acquis, pour que vous proclamiez les hauts faits de celui qui vous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière. » – 1 Pierre 2,9 (TOB)

Donc, peut-être faudrait-il changer nos formulations ?

GPA, grande pauvreté aujourd’hui

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Il y a quelques jours, le Parisien publiait un rectificatif après avoir reconnu s’être fait berner par une prétendue mère porteuse française qui aurait donné naissance à son/ses enfant/s en Belgique (voir l’article sur http://www.leparisien.fr/societe/rectificatif-fausse-mere-porteuse-11-03-2013-2633029.php).

Cette histoire est fâcheuse à plusieurs titres.

D’abord pour le journalisme, désormais si souvent dénué de sens critique. Les journalistes ont pris pour argent comptant ces déclarations agrémentées d’une vidéo, ne cherchant pas à recouper l’information. Il aura fallu l’intervention de la mère de la jeune femme pour que l’organe de presse réalise que Raphaëlla faisait oeuvre de mythomanie. Mais le goût du croustillant et du scoop ont gagné et la fausse information était publiée, créant un précédent, a minima en terme d’émoi collectif.

C’est fâcheux aussi pour cette jeune femme. Dans sa souffrance de s’être vu retirer la garde de ses enfants pour cause de mythomanie, la voilà exposée en pâture à la moquerie de tous, dans une exclusion que la télé-réalité va fixer pour longtemps. Comme si elle avait besoin de mourir un peu plus.

Mais c’est enfin regrettable pour les défenseurs de la Gestation Pour Autrui (GPA), et nous ne pouvons que nous en réjouir.
Par ce délire personnel de Raphaëlla, devenu collectif dans une expérience de faillite médiatique, est enfin montrée que la GPA sera toujours une arme des forts pour se jouer des faibles, une arme de la tristesse des riches pour acheter la tristesse des pauvres. Bref, la GPA est un outil de domination pitoyable qui enfonce ceux qui sont déjà dans les fossés de l’histoire…

Que Raphaëlla trouve sur sa route ceux qui pourront l’aider.
Et que le délire s’arrête.

Baudelaire prophète

etienne-carjat-baudelaire

Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu’est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel ? Car, en supposant qu’il continuât à exister matériellement, serait-ce une existence digne de ce nom et du dictionnaire historique ? Je ne dis pas que le monde se réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l’état sauvage et que nous irons, à travers les ruines herbues de notre civilisation, chercher notre pâture, un fusil à la main.
Non ; car ce sort et ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexplorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre.
La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien parmi les rêveries sanguinaires, sacrilèges ou anti-naturelles des utopistes ne pourra être comparé à ses résultats positifs.
Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d’en parler et d’en chercher les restes, puisque se donner encore la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d’aînesse ; mais le temps viendra où l’humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. Encore, là ne serait pas le mal suprême.
L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres Etats communautaires dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs.
Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernements seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ! Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le siècle d’alors comme un suppôt de la superstition.
Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants, et qu’on appelle parfois des anges en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu — que dis-je — tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule.
La justice — si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice —fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô bourgeois ! Ta chaste moitié dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera dans son berceau qu’elle se vend un million. Et toi-même, ô bourgeois — moins poète encore que tu n’es aujourd’hui — tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent, et, grâce un progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons !
Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin.
Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amerture, et devant lui qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur.
Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit en contemplant la fumée de son cigare : Que m’importe où vont ces consciences ?
Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, parce que je veux dater ma tristesse.

Charles Baudelaire – Fusées

Quelques prédications à entendre

sheppherd

Tout est grâce, mais soit fort et très courageux –> Écouter

Être un « chrétien méchant » ? –> Écouter

Mes projets ou ceux de Dieu ? –> Écouter

Séminaire : L’autorité en Christ –> Écouter

Séminaire : L’autorité en Christ –> Écouter

Comment prier Dieu ? –> Écouter

Être revêtu de l’Esprit de Dieu pour témoigner – > Écouter

Que le Seigneur soit le gardien de nos bouches –> Écouter

Se laisser déplacer vers la confiance en Dieu –> Écouter

Pentecôte : se laisser transformer par l’Esprit saint –> Écouter

Culte de l’ascension, être présent spirituellement –> Écouter

Pourquoi reconnaître nos déséquilibres ? –> Écouter

Cherchez d’abord le royaume de Dieu ! –> Écouter

Parler de la résurrection ou vivre la résurrection? –> Écouter

Rester fidèle à Dieu dans nos moments difficiles –> Écouter

Arrêter de perdre notre temps dans nos mauvaises pensées –> Écouter

Qu’est-ce que la Vérité ? –> Écouter

L’urgence de se réconcilier avec Dieu –> Écouter

La Foi qu’est-ce que c’est ? –> Écouter

La Foi qu’est-ce que c’est ? –> Écouter

Concrétiser la justice de Dieu dans nos vies –> Écouter

Quelle est la bonne question à se poser face à une catastrophe ? –> Écouter

Etre renouvelé pour entrer dans l’appel de Dieu pour ma vie –> Écouter

Le modèle du Père prodigue –> Écouter

Noël en attendant –> Écouter

Passer à travers les épreuves de la vie –> Écouter

Quel est le meilleur instrument pour louer Dieu ? –> Écouter

Se reposer plus pour gagner plus ? –> Écouter

Le Seigneur donne un esprit de puissance, d’amour et de sagesse –> Écouter

Quel est le centre de votre vie ? –> Écouter

Vivre la Vérité –> Écouter

Etre Vivant en louant Dieu –> Écouter

Le dernier sacrifice > Écouter

Porter de bons fruits -> Écouter

La radicalité du choix que nous avons à faire –> Écouter

Recevoir la plénitude du Saint-Esprit –> Écouter

Attendre le retour de Jésus : quel impact ? –> Écouter

La Pentecôte : être rempli –> Écouter

S’embellir pour le Seigneur –> Écouter

Se laisser façonner pour entrer dans le projet du Seigneur –> Écouter

Connaître un Christ mort ou connaître un Christ vivant –> Écouter

Se détourner des Faux Dieux et des idoles –> Écouter

Comment mettre notre foi en pratique ? –> Écouter

Qu’est-ce qu’un croyant selon Jésus ? –> Écouter

Habiter dans l’Amour de Dieu par le Christ –> Écouter

Qui est dangereux pour qui ?

Marc 13,9-13 :
9. « Mais vous, écoutez bien ce qui va vous arriver ! Des gens vous livreront aux tribunaux. On vous frappera dans les maisons de prière, on vous conduira devant des gouverneurs et des rois, à cause de moi. Alors vous serez mes témoins devant eux.
10. En effet, il faut d’abord annoncer la Bonne Nouvelle à tous les peuples.
11. Et quand on vous emmènera pour vous juger, ne soyez pas inquiets d’avance en vous demandant : “Qu’est-ce que nous allons dire ? ” Vous direz les paroles que Dieu vous donnera à ce moment-là. En effet, ce n’est pas vous qui parlerez, mais c’est l’Esprit Saint.
12. Le frère livrera son frère pour qu’on le tue, le père fera la même chose avec son enfant. Les enfants deviendront les ennemis de leurs parents et ils les feront condamner à mort.
13. Tout le monde vous détestera à cause de moi, mais celui qui résistera jusqu’à la fin, Dieu le sauvera. »

Prédication

Au moment où Marc rédige son évangile, les chrétiens ont déjà commencé à avoir des problèmes. Ils proposent un type de vie qui est radicalement différent des autres propositions. Ce type de vie est suffisamment différent pour s’opposer au judaïsme dans sa forme de l’époque, parce que ce judaïsme s’était enfermé dans un type de religiosité qui lui faisait proposer de temps en temps de compromissions avec l’envahisseur romain. Ces Juifs convertis au Messie Jésus, ou ces païens de toutes origines, convertis encore plus à un Messie qu’ils n’attendaient même pas, se retrouvent dans une situation où ils sont en danger. Ils sont en danger parce qu’ils ne veulent pas se conformer au temps présent. Ils ne veulent pas se conformer à la pression du Temple et des prêtres, dont quelques histoires du Nouveau Testament nous font penser qu’elle était devenue plus économique qu’autre chose : il fallait d’abord acheter des animaux pour faire des sacrifices et entrer dans un système qui était devenu tout autre chose que ce que le Père avait prévu au commencement. Cela avait profondément agacé Jésus. Ils ne voulaient pas non plus se conformer à ce monde, à cette paix romaine, la Pax Romana, cette paix qui consistait finalement à rentrer dans un apparent respect universel de tous les dieux du bassin méditerranéen, puisqu’à chaque fois qu’un peuple était conquis, on rajoutait un temple à ce dieu du côté de Rome ; et comme ça César avait l’assurance d’être, au bout du compte, le seul à être vénéré, tandis qu’il laissait les peuples s’agiter devant leurs « dieux ».

Les chrétiens comprennent qu’il y a dans cette tolérance très militarisée quelque chose  qui ne convient pas. Quelque chose qui ne convient pas par rapport à ce que le Christ est venu apporter. Alors ces chrétiens vont être très rapidement en danger. C’est sûrement pour cela qu’un passage comme celui-ci dans l’évangile de Marc, et pour les lecteurs de Marc, va prendre une acuité très particulière. Parce que ceux qui adhèrent au message de Christ savent qu’ils prennent des risques. Pas simplement le risque de la foi comme nous l’évoquons dans nos sociétés relativement privilégiées, mais bien le risque… de leur vie. Ils risquent de devoir littéralement laisser leur vie pour avoir suivi le Christ. « Alors vous serez mes témoins » dit Jésus. Vous savez que ce mot témoin, dans la langue que Marc utilise, le grec, si nous le disons en français c’est mot martyre. Soyez mes témoins avec cette possibilité d’un prix à payer, qui est le prix du martyre. Voici donc une parole qui a été dite par le Christ et qui est entendue par ceux qui écoutent le témoignage de Marc comme quelque chose d’extrêmement présent, extrêmement actuel, parce qu’ils sont cette génération qui va prendre des risques et qui va permettre qu’à peine soixante ans plus tard la quasi totalité du bassin méditerranéen a entendu parler de Jésus-Christ ; et cela en refusant de prendre les armes, en refusant de s’opposer à ceux qui les battaient, qui les rouaient de coups, qu’ils soient dans les synagogues ou du côté des païens, notamment romains.

Ce sont des chrétiens en danger qui sont évoqués par avance dans cette parole prophétique de Christ.

Mais si nous regardons ce qui s’est passé dans ces années là, demandons-nous pourquoi ces chrétiens sont en danger ? Ils sont en danger parce qu’en réalité, ce sont eux qui sont vraiment dangereux. Ce sont eux qui sont puissamment dangereux pour les deux ordres établis que sont l’ordre du Temple et l’ordre de César. Ils sont puissamment dangereux parce que même sans porter les armes, même en refusant toute forme de violence, le message qu’ils portent et l’Esprit qui les habite sont en train de conquérir cette mer commune, la Mare Nostrum (notre mer) des romains. Ils sont en train de reconquérir tout l’empire romain… sans violence contre leurs opposants ! Ils sont équipés de la seule puissance de l’Esprit Saint.

Alors sont-ils des gens qui sont en danger, ou ne nous faudrait-il pas changer de regard à leur égard et les regarder comme des gens dangereux. Dangereux pour l’ordre établi et pour le prince de ce monde. Ce qui nous renvoie à nous-mêmes : si Jésus s’adressait sûrement aux chrétiens de son époque et à la génération qui suivrait, il s’adresse aussi à nous aujourd’hui. Es-tu à l’heure actuelle un chrétien en danger ? Sous nos latitudes, vraisemblablement pas. Mais le pendant de cela, c’est peut-être : « Es-tu un chrétien dangereux ? », dangereux pour certains ordres établis, dangereux pour ces puissances qui font que notre pays n’intervient pas en Syrie car nous vendons des armes qui arrivent en Syrie. Es-tu dangereux pour cela ? Non. Tu n’es pas en danger parce que tu n’es pas dangereux. Ah…

Puisque nous n’avons désormais même pas à être convoqués devant des tribunaux, nous n’avons même pas à répondre de notre foi devant des accusateurs religieux, les grands inquisiteurs de Mammon ou d’autres, la question pourrait se poser à nous comme cela : « N’est-il pas l’heure de nous inquiéter de ne pas avoir à être redevables ? », simplement parce que nous ne sommes pas dangereux ; nous sommes profondément gentils, profondément convenables, profondément conventionnels et fréquentables, y compris par les vendeurs d’armes. Parce que notre foi s’est quelque peu desséchée.

De la même façon que le Christ disait dans ces moments difficiles de faire appel au Saint-Esprit : « Lui parlera, ne parlez qu’en vous laissant traverser par sa parole ». N’essayons pas de raisonner selon nos principes philosophiques, théologiques, anthropologiques, humains. N’essayons pas de raisonner avec nos armes. Nos armes nous mettront forcément dans une situation où nous choisirons une violence qui est finalement une violence du monde et de la chair. Ne choisissons que les armes de l’Esprit.

Alors pour nous qui ne sommes ni en danger ni dangereux, peut-être que le Christ dit : « Comptez plus sur l’Esprit Saint », allez chercher plus de cet Esprit, parce que si sa puissance augmente en vous, alors vous allez commencer à changer le monde. Et si vous commencez véritablement à changer le monde, que ce soit dans le calme de votre prière personnelle ou dans des engagements d’un autre ordre, à ce moment-là, vous serez sûrement en danger, parce que vous serez dangereux.

Christ est venu renverser les puissances. Il est venu manifester ce que d’autres avaient déjà chanté, à savoir l’abaissement des forts et l’élévation des faibles. Christ est une puissance de Dieu, puissance pour la restauration, le renouvellement et la recréation du monde. Alors que le Saint-Esprit nous permette d’être à notre tour dangereux (et peut-être en danger), témoins (peut-être martyrs), mais habités de la puissance de l’Esprit-Saint.

Victoire d’Hitler ?

barbel

Jacques Ellul
Article paru dans l’hebdomadaire Réforme
Samedi 23 juin 1945.


A l’heure même où l’Allemagne et la nazisme sont effondrés, à l’heure où la victoire des armées alliées est enfin acquise, une question nous reste posée par les deux derniers ordres du jour d’Hitler, un mois à peine avant son écrasement, où il affirmait sa certitude de la victoire. Tout le monde à ce moment en a ri, tant il était évident que plus rien ne pouvait sauver l’Allemagne et l’on a pensé : coup de fouet à son peuple, folie. Tout le monde l’a oublié aujourd’hui car c’est une affaire liquidée. Et pourtant ne devrions nous pas nous méfier de cette attitude en face des affirmations de cet homme ? Lorsque depuis 1938 il menaçait, on disait « chantage ». Lorsque, en janvier 1940, il a dit qu’en juillet il serait à Paris, on disait « rodomontade ». Lorsque, en 1938, il avait parlé d’envahir la Roumanie et l’Ukraine, qui donc l’avait pris au sérieux ? Et pourtant si l’on avait réellement pris au sérieux Mein Kampf, si l’on avait bien voulu y voir un programme d’action et non comme nous en avions trop l’habitude avec nos hommes politiques un programme électoral que l’on applique jamais, l’on aurait peut-être pris quelques précautions. Car tout ce qu’Hitler a fait était annoncé par Mein Kampf : les buts, les méthodes et les résultats. Il n’a pu aller jusqu’au bout
, mais la volonté ne lui en a pas manqué. Tout ce qu’il avait dit, il l’a fait. Pouvons-nous alors prendre à la légère ces ordres du jour où, alors qu’il savait très bien que ses armées étaient vaincues, il affirmait encore sa victoire ?

Remarquons d’abord qu’il ne s’agit pas, dans ces ordres du jour, d’une façon évidente, de victoire de l’Allemagne actuelle, ni d’une victoire militaire. Il s’agit d’une victoire du nazisme et d’une victoire de l’Allemagne éternelle, c’est-à-dire, si nous comprenons bien, d’une victoire politique. Et ce ne serait  pas la première fois que le vaincu par les armes arrive à vaincre politiquement son vainqueur. Ainsi les armées de la Révolution et de l’Empire furent en définitive vaincues, mais elles avaient porté dans toute l’Europe l’idée de République et le sentiment de la liberté dont personne ne put arrêter la marche triomphale au XIXe siècle.

Or que voyons nous aujourd’hui ?
 
D’abord Hitler a proclamé la guerre totale ; d’autre part, massacre total. Et l‘on sait les lois de sa guerre… Tout le monde a du s’aligner sur lui – et faire la guerre totale, c’est-à-dire la guerre d’extermination des populations civiles (nous y avons fort bien réussi ! ) et l’utilisation illimitée de toutes les forces et ressources des nations aux fins de la guerre. On ne pouvait faire autrement pour vaincre. Évidemment. Mais est-ce si certain que cela que l’on puisse vaincre le mal par le mal ? Ce qui est en tout cas incontestable, c’est qu’en nous conduisant à la nécessité des massacres des populations civiles, Hitler nous a prodigieusement engagé dans la voie du mal. Il n’est pas certain que l’on puisse en sortir si vite. Et, dans les projets de réorganisation du monde actuel, à voir la façon dont on dispose des minorités, dont on prévoit les transferts de populations, etc., on peut se demander si l’influence en ce qui concerne le mépris de la vie humaine (malgré de belles déclarations sur la vie humaine ! ) n’a pas été plus profonde qu’on ne le croirait.

D’autre part, la mobilisation totale a eu des conséquences parallèles. Non seulement le fait que les forces mobilisées accomplissent une tâche pour laquelle elle ne sont pas faîtes, mais surtout, le fait que l’État est couronné de la toute-puissance absolue.

Bien sûr !  On ne pouvait pas faire autrement. Mais il est assez remarquable de constater que là encore nous avons dû suivre les traces d’Hitler. Pour réaliser la mobilisation totale de la nation, tout l’Etat doit avoir en mains tous les ressorts financiers économiques, vitaux, et placer à la tête de tout des techniciens qui deviennent les premiers dans la nation. Suppression de la liberté, suppression de l’égalité, suppression de la disposition des biens, suppression de la culture pour elle-même, suppression des choses, et bientôt suppression des gens inutiles à la défense nationale. L’État prend tout, l’État utilise tout par le moyen des techniciens. Qu’est-ce donc sinon la dictature ? C’est pourtant ce que l’Angleterre aussi bien que les Etats-Unis ont mis sur pied … et ne parlons pas de la Russie. Absolutisme de l’État. Primauté des techniciens. Sans doute nous ignorons le mythe anti-juif, mais ignorons-nous le mythe anti-nazi ou anti-communiste ? Sans doute ignorons-nous le mythe de la race, mais ignorons nous le mythe de la liberté ? Car on peut parler de mythe lorsque dans tout les discours il n’est question que de liberté alors qu’elle est pratiquement supprimée partout.

Mais dira-t-on, ce n’est que pour un temps, il le fallait pour la guerre, dans la paix on reviendra à la liberté. Sans doute pendant quelques temps après la guerre, il est possible que dans certains pays favorisés on retrouve une certaine liberté, mais soyons rassuré que ce sera de courte durée. Après 1918, on a aussi prétendu que les mesures de guerre allaient disparaître… Nous savons ce qu’il en a été… D’ailleurs, deux choses sont à retenir ; d’abord les quelques plans économiques dont nous pouvons avoir connaissance (le plan Beveridge, le Plan du Full Employment, le plan financier américain) démontrent abondamment que l’emprise de l’Etat sur la vie économique est un fait acquis et qu’on s’oriente vers une dictature économique sur le monde entier. Ensuite une loi historique : l’expérience de l’histoire nous montre que tout ce que l’État conquiert comme pouvoir, il ne le perd jamais. La plus belle expérience est peut-être celle de notre Révolution française au nom de laquelle on est parti en 89 au nom de la liberté conte l’absolutisme, pour arriver en 91, toujours au nom de liberté, à l’absolutisme jacobin. Ainsi, nous pouvons nous attendre demain à l’établissement de dictatures camouflées dans tous les pays du monde, nécessité dans laquelle Hitler nous aura conduits. Sans doute, on peut réagir, on peut lutter, mais qui songe à le faire sur ce plan ?

Et c’est là la seconde victoire d’Hitler. On parle beaucoup de démocratie et de liberté. Mais personne ne veut plus les vivre. On a pris l’habitude que l’État fasse tout, et sitôt que quelque chose va mal, on en rend l’État responsable. Qu’est-ce à dire sinon que l’on demande à l’État de prendre la vie de la nation toute entière à charge ? La liberté vraie, qui s’en soucie ? La limitation des droits de l’État apparaît comme une folie. Les ouvriers sont les premiers à réclamer une dictature. Le tout est de savoir qui fera cette dictature. Et le mouvement en  faveur de la liberté économique et politique n’est guère soutenu qu’en Amérique, et là que par les « capitalistes » qui désirent se libérer de la tutelle de l’État.

L’ensemble du peuple, en France comme aux Etats-Unis, est au contraire tout prêt à accepter le gouvernement dictatorial et l’économie d’État. La fonctionnarisation générale est presque un fait accompli ou qui s’accomplit chaque jour et le désintéressement de la population à l’égard des querelles politiques, qui est indéniable, est un signe grave de cette mentalité qui, à n’en pas douter, « pré-fasciste ».

Sans doute on peut essayer de réagir. Mais au nom de quoi ? La liberté a fait vibrer toute la France tant qu’elle a été la libération du Boche. Maintenant elle perd tout son sens. Liberté à l’égard de l’État ? Personne ne s’en préoccupe. Et ce grand ressort brisé, il nous reste la possibilité de faire appel à des « valeurs spirituelles » pour faire marcher le peuple. Eh oui… comme Hitler… comme Hitler qui a trouvé la formule étonnant de mettre le spirituel au service du matériel, d’avoir des moyens spirituels pour réaliser les fins matérielles.

Une doctrine de l’homme, du monde, une religion pour arriver à la puissance économique et militaire. Peu à peu, nous aussi nous allons sur ce chemin. Nous demandons une mystique, quelle qu’elle soit, pourvu qu’elle serve à la puissance, une mystique qui obtiendra l’adhésion de tous les cœurs français, qui les fera agir par enthousiasme, les conduisant au sacrifice dans l’exaltation. Partout on la demande cette mystique. Partout on demande que cette dictature que l’on accepte implicitement, soit totalitaire, c’est-à-dire qu’elle saisisse l’homme tout entier, corps, esprit, cœur, pour le mettre au service de la nation de façon absolue. L’offensive à laquelle nous assistons pour l’école unique est centrée sur l’idée que l’Église apprend à faire passer l’Église avant la Nation. C’est bien le symptôme de ce totalitarisme qui se développe lentement, sournoisement, sacrifice qui se prépare de l’homme à l’État-Moloch.

Qui dira que j’exagère ne voit pas la réalité sous les guirlandes et les discours. Que l’on compare seulement la vie économique, politique, sociale, administrative de 1935 à celle de 1945 et l’on verra le pas gigantesque accompli en dix ans. Or si l’on songe que réagir supposerait que l’on réagît contre l’envahissement de l’État, contre l’économie dirigée, contre la police, contre l’assistance sociale, on voit que l’on dresserait la totalité de la nation contre soi, car on réagit contre des choses admises et jugées bonnes, des choses dont personne aujourd’hui ne peut dire comment on pourrait s’en passer !

Victoire d’Hitler, non pas selon les formes, mais sur le fond. Ce n’est pas la même dictature, la même mystique, le même totalitarisme, mais c’est une dictature, une mystique, un totalitarisme dont nous préparons le lit avec enthousiasme (puisque nous en payons la défaite militaire d’Hitler) et que nous n’aurions pas s’il n’était pas passé. Et plus que les massacres, c’est là l’œuvre satanique dont il aura été l’agent dans le monde.

L’agent seulement car il n’a rien inventé. Il y a une longue tradition qui a préparé cette crise et les noms de Machiavel, de Richelieu, de Bismarck, viennent aux lèvres, et l’exemple d’États qui depuis 1918 vivent déjà cette dictature et ce totalitarisme saute aux yeux. Hitler a seulement porté à un paroxysme ce qui était. Mais il a répandu ce virus et l’a fait se développer rapidement.

Que dirons-nous donc ? Nous plier devant cette poussée mondiale dont la fatalité nous accable ? Non sans doute.

Mais ce qui apparaît clairement, c’est qu’il n’y a point de moyen politique ou technique pour enrayer ce mouvement.

En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l’homme lui même en lui forgeant des chaines dorées, il ne peut se dresser que des hommes qui,  parce qu’ils le seront pleinement, ne se laisseront pas absorber par cette civilisation, courber à cette esclavage. Mais comment des hommes dans leur faiblesse et dans leur pêché résisteraient-ils et garderaient-ils leur destin propre dans la fourmilière de demain ?

En face de cette marée qui détruit toute valeur spirituelle et l’homme lui même, il ne peut se dresser que l’Homme. « Voici l’Homme ». l’Homme Jésus-Christ qui seul brise les fatalités du monde, qui seul ferme la gueule du Moloch, qui seul fera demain les hommes libres des servitudes que le monde nous prépare aujourd’hui.

J. Ellul