© 2011 Gilles Boucomont boxegants

Qu’est-ce qu’un modèle ? Paul et Ananie

Actes 9,1-19 (version Parole de Vie ©)

Pendant ce temps, Saul ne pense qu’à menacer et à faire mourir les disciples du Seigneur. Il va voir le grand-prêtre et lui demande des lettres pour les chefs juifs de Damas. Alors, si Saul trouve des gens, des hommes ou des femmes, qui suivent le chemin de Jésus, il pourra les arrêter et les emmener à Jérusalem.

Saul est encore sur la route et il approche de Damas. Tout à coup, une lumière venue du ciel brille autour de lui. Il tombe par terre et il entend une voix qui lui dit : « Saul, Saul, pourquoi est-ce que tu me fais souffrir ? » Il demande : « Seigneur, qui es-tu ? » La voix répond : « Je suis Jésus, c’est moi que tu fais souffrir. Mais relève-toi et entre dans la ville, là, on te dira ce que tu dois faire. »

Les gens qui voyagent avec Saul se sont arrêtés. Ils n’osent pas dire un mot. Ils entendent la voix, mais ils ne voient personne. Saul se relève, il a les yeux ouverts, mais il est aveugle. On le prend par la main pour le conduire à Damas. Et pendant trois jours, il reste aveugle, il ne mange rien et il ne boit rien.

À Damas, il y a un disciple appelé Ananie. Le Seigneur se montre à lui et lui dit : « Ananie ! » Ananie répond : « Oui, Seigneur, me voici ! » Le Seigneur lui dit : « Va tout de suite dans la rue Droite, entre dans la maison de Judas, et demande un certain Saul de Tarse. Il est en train de prier, et voici ce que je lui ai montré : un homme appelé Ananie est entré et il a posé les mains sur sa tête pour qu’il retrouve la vue. » Ananie répond : « Seigneur, j’ai entendu beaucoup de gens parler de cet homme. Je sais tout le mal qu’il a fait à tes disciples, à Jérusalem. Et les chefs des prêtres lui ont donné le pouvoir d’arrêter ici également tous ceux qui font appel à ton nom. » Mais le Seigneur dit à Ananie : « Va trouver cet homme. Je l’ai choisi et je vais me servir de lui. Il fera connaître mon nom aux peuples étrangers, à leurs rois et aussi au peuple d’Israël. Je lui montrerai moi-même tout ce qu’il doit souffrir à cause de mon nom. »

Ananie part et arrive dans la maison. Il pose les mains sur la tête de Saul en lui disant : « Saul, mon frère, c’est le Seigneur qui m’envoie. C’est ce Jésus qui s’est montré à toi sur la route où tu marchais. Il m’envoie pour que tu retrouves la vue et que tu sois rempli de l’Esprit Saint. » À ce moment-là, des sortes d’écailles tombent des yeux de Saul, et il retrouve la vue. Il se lève et il est baptisé. Puis il mange et il reprend des forces. Saul reste quelques jours avec les disciples à Damas.

Prédication (dimanche 16 octobre 2011, 19h au Souffle du soir de la paroisse réformée du Marais)

C’est un très beau récit qui a donné plusieurs interprétations notamment sous la forme de tableaux. Saul, qui va devenir Paul, bientôt, tombe de cheval — le récit n’en parle pas, mais chez les peintres il tombe de cheval ! Ce qui est certain, c’est en tout cas que Saul vit une expérience bouleversante qui va l’atteindre dans ses pensées et ses émotions, mais aussi spirituellement, et jusqu’à être atteint physiquement puisqu’il va être rendu aveugle pour un temps. Il devient aveugle peut-être pour comprendre qu’il était tombé dans l’aveuglement, dans tous ces temps où il a cru être un Juif bon et zélé, qui faisait bien son travail, à savoir, de faire l’œuvre de l’Eternel, d’exterminer les chrétiens. Evidemment, cette histoire de Saul est extraordinaire. C’est une belle histoire de conversion. C’est une histoire qui édifie notre foi. Mais j’imagine que pour la plupart d’entre nous, quand même, nous n’étions pas des gens qui coupions la gorge des chrétiens, avant de venir ici au temple… Peu d’entre nous étaient des gens aussi terribles que Saul. C’était Al Qaida avant l’heure. Saul voulait vraiment exterminer tous ceux qui diraient que Jésus était le Seigneur. Il se targuait d’aller à Damas avec des lettres de recommandation qui lui donneraient tous les droits pour arrêter des chrétiens.

De Saul, nous retenons essentiellement la fin de son ministère. Nous nous souvenons de Paul plus que de Saul. Nous voulons méditer sur le fruit qu’il a produit après ce « chemin de Damas » qui est devenu une expression en soi en français. De temps en temps nous nous remémorons le fait qu’il a été quelqu’un d’assez terrible, mais c’est à petite dose, comme dans les tableaux où l’on a besoin d’un peu d’ombre pour que la lumière ait toute sa splendeur. Quand on analyse le tableau on est influencé par les ombres, mais ce n’est pas ce sur quoi on se polarise vraiment. Et dans un texte comme celui-ci ce qui va retenir notre attention c’est la trajectoire de vie qui est présentée. Cette trajectoire nous parle, et nous dit : « Change de vie ! Que fais-tu là, en ce moment ? Est-ce que ce que tu fais a un rapport réel avec ta destinée véritable ? Ou est-ce que tu fais juste des choses que les contingences de la vie t’ont amené à faire ? A cause d’un conditionnement comme un autre. Saul était entièrement conditionné par une bonne doctrine. Il avait été disciple de Gamaliel, le fin du fin de la théologie. Et cela produisait des disciples capables du meilleur… et aussi du pire, des gens capables d’exterminer les chrétiens parce qu’ils n’avaient pas compris que les chrétiens étaient les prolongateurs de l’œuvre de Moïse.
Alors on regarde Paul, le modèle et on se demande : « Est-ce que ce n’est pas un peu décourageant, ce type d’histoires de conversion ? Parce que ce qui nous occupe nous ce sont plutôt des péchés médiocres, des préoccupations certes viles, mais pas à ce point criminelles. Nous sommes souvent médiocres jusque dans notre façon de pécher. Luther incitait ses contemporains à pécher courageusement, pour pouvoir se repentir pleinement.

Comme tout modèle, celui de Paul est peut-être décourageant. Il est tombé de son cheval, d’après les peintres, tombé à terre selon le récit biblique. Il est franchement aveugle pendant trois jours. On l’envoie dans une maison ; un inconnu est mis au courant par Dieu… Ce n’est pas Damas, c’est Hollywood ! Est-ce que ça a un rapport avec ma vie avec le type d’infidélités et de fidélités que je traverse ? Est-ce que nous sommes tous appelés à devenir des Paul ? Quand nous pensons à parcourir tout le bassin méditerranéen, j’imagine que nous pensons plus croisière que mission…
Ces modèles nous renvoient à notre médiocrité, au risque de nous en laisser captifs.

Mais si vous avez bien écouté ce texte, je ne suis pas sûr que ce soit Paul qui en soit la principale figure d’identification pour nous. A mon avis, le vrai modèle, c’est quelqu’un dont la plupart d’entre nous, vraisemblablement, n’avaient pas connaissance ou tout au moins ne se souvenait pas : Ananie, qu’il ne faut pas confondre avec l’Ananias du début du livre des actes et qui a fini foudroyé par l’Eternel. Peu s’en souviennent dans le but de voir en Ananie un modèle. Pourtant le modèle de fidélité qu’Ananie propose est parfaitement incroyable. Voyez cette discrétion ! On s’en souvient parce que son nom est bien écrit au chapitre 9 du livre des Actes, mais on ne sait rien de lui. Il était juste fidèle, suivant le chemin de Jésus. C’était quelqu’un de parfaitement insignifiant a priori, un « paroissien de base ». Mais cet Ananie, quel est le chemin de fidélité qu’il a tracé ? C’est qu’il était non pas simplement un membre du peuple des croyants. Il était avant tout quelqu’un qui était disponible à la voix de Dieu, qui était prêt à l’écouter, mais faire beaucoup plus que l’écouter : obéir à la voix de Dieu ! Parce que beaucoup d’entre nous sont disponibles à entendre ce que dit Dieu, mais quant à obéir, c’est quand même plus compliqué.

Dans son cas, il y a deux difficultés majeures. La première c’est le ridicule, dont tout le monde sait qu’il ne tue pas, mais quand même… Le ridicule. Imaginez Ananie qui doit aller dans une maison d’un notable, dans la rue principale de Damas, chez quelqu’un de connu. « Tu vas y aller et tu vas dire : Bonjour, je suis là de la part de Dieu. Tu es aveugle, tu vas voir. Je vais juste mettre mes mains sur ta tête et tout va aller bien… ». Imaginez, quand même, si le Seigneur vous dit : « Va au Fouquet’s à 21h45 après le culte. Là, à la table 27 tu trouveras une femme qui est sourde. Tu mettras ta main sur ses oreilles et elle entendra ».  La peur du ridicule, la peur de s’être trompé, la peur de ne pas avoir véritablement entendu la voix de Dieu fait que, la plupart du temps, nous nous bloquons. Ou alors nous allons au Fouquet’s, et nous regardons par la fenêtre s’il y a vraiment une femme à la table 27. « Zut, oui… ». Puis on s’approche là : « Re-zut, elle a des sonotones ! Non, pas ça, Seigneur ! ».
Ananie est un modèle parce qu’il a été fidèle à l’ordre de Dieu, il a été fidèle en toutes choses, jusquà faire quelque chose de proprement ridicule du point de vue relationnel et social. Il a osé transgresser un certain nombre de tabous. Personnellement on m’a appris qu’on n’allait pas mettre ses mains sur la tête des dames sourdes dans un restaurant chic. C’est le premier challenge pour Ananie : obéir et se dépasser dans cette obéissance.
Mais le deuxième, vous l’avez entendu, c’est d’accepter d’intercéder et d’être une bénédiction pour un homme dont tout le monde sait, au moment où il est arrivé à Damas, qu’il est là pour casser du chrétien. Ce n’est pas juste un aveugle. C’est Saul de Tarse, qui arrive avec ses mandats. C’est celui qui est venu pour exterminer au minimum ceux qui dirigent la communauté dans laquelle Ananie va tous les dimanches. C’est lui qui est venu pour arrêter tous ceux affirmeront et qui tiendront fermement sur le fait que Jésus-Christ est le Seigneur ! Et si Ananie vient en disant qu’il arrive ici de la part de Jésus, c’en est fait pour lui. Paul se serait converti ? D’accord, mais bon… c’est peut-être un on-dit. « Vraiment, le loup est devenu végétarien ? C’est une bonne chose pour moi, la brebis de l’Eternel, mais bon, j’espère que d’autres ont testé sa conversion ! ». Non, Ananie accepte de relever le défi. Il va voir la personne dont il sait très bien que c’est la personne la plus dangereuse pour lui. Et il accepte d’être utilisé par le Seigneur pour déployer la bénédiction de Dieu sur la personne la pire, sur la dernière personne qu’il ait vraiment envie de bénir dans la mesure où c’est justement celle qui est la plus grande menace pour sa vie à lui.

Voilà un modèle de foi. Voilà un modèle de vie, parce que finalement cet homme est reparti, et on ne sait plus rien de lui. Peut-être a-t-il été au courant de ce qu’est devenu Paul après. Mais je veux croire que quand on parlait de Paul dans l’Eglise, Ananie ne passait pas son temps à dire aux nouveaux : « Vous savez c’est mooooâ qui lui ai imposé les mains au moment de sa conversion ! ». Il n’a pas cherché, lui non plus, à tenir comme une proie à garder que d’avoir eu une influence, fût-elle notoire, sur le cours de l’histoire de l’Eglise. Ananie aurait pu devenir un apôtre connu. Il est resté un simple chrétien engagé. Nous nous souvenons de Paul mais nous faisons peu mémoire d’Ananie. Mais il n’y aurait pas eu de Paul sans ce dernier. Peut-être que Dieu aurait quand même rattrapé Paul, mais il aurait vraisemblablement pris du retard. Peut-être n’aurait-il pas pu faire les mêmes voyages missionnaires ? Peut-être n’aurions-nous pas le même nombre d’épîtres ? Nous ne savons pas.

Dieu appelle des Paul et des Ananie. Il appelle aussi des gens à n’avoir pas des ambitions délirantes pour sa foi comme pour le reste. Il n’y a pas que des Paul. Sans l’un des membres du corps du Christ, sans même le plus petit membre rien n’est possible, ou en tout cas rien n’est pareil. Peut-être le Seigneur appelle-t-il certains d’entre nous aujourd’hui à devenir des Paul, mais assurément il nous appelle tous au moins à devenir des Ananie. Des gens qui ne se prennent pas pour plus que ce qu’ils sont, mais des gens qui ont les oreilles grandes ouvertes à la voix de Dieu. Des gens qui acceptent de donner leur vie dans cette petite tranche de participation à l’advenue du Royaume, des gens qui acceptent de donner leur vie pour des choses folles ou dangereuses, souvent au prix du ridicule, des gens qui acceptent de prendre des risques, pour qu’il se passe quelque chose d’incroyable pour l’Evangile.

Acceptes-tu ce soir d’être un Ananie ? Acceptes-tu d’être porteur de la grâce ? Simplement parce que tu reçois ta part de la grâce et que tu la partages. Tout le reste ne dépend pas de toi. Si un jour Dieu attend de toi autre chose, il te le dira. Mais d’ici là reviens à la prière et la louange. Et parce que tu auras fait ce que Dieu attendait, tu réjouiras un grand nombre. Peut-être que ton nom ne sera même pas conservé, mais ça n’a en réalité aucune importance, parce que finalement l’histoire aura été changée. Et c’est ça notre appel : infléchir le cours de l’histoire, infléchir tous les déterminismes, infléchir cette oppression qu’elle soit celle de César ou celle du sanhédrin et des religieux. Infléchir le cours de l’histoire pour changer le monde simplement parce que chacun aura simplement fait sa part.
Acceptes-tu ce soir d’être un Ananie ?
Amen

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