Les métaphores sont belles, mais pas toutes bonnes

Il y a quelque chose de profondément juste dans les retrouvailles avec une prédication imagée. À l’ère du tout-visuel, où l’image règne sur les écrans et dans les esprits, vouloir maintenir la parole au centre de l’annonce chrétienne tout en la rendant vivante et illustrée, c’est un geste pédagogique et nécessaire. Les prédicateurs qui s’inspirent du style parabolique de Jésus ont compris quelque chose d’essentiel : la vérité abstraite a besoin de chair pour entrer dans les cœurs. Une image bien choisie peut traverser les défenses intellectuelles là où un argument resterait à la porte.

Mais parce que les métaphores sont puissantes, elles sont aussi dangereuses. Elles ne se contentent pas d’illustrer une idée : elles la façonnent, la colorent, et parfois la remplacent. C’est pourquoi imiter le geste de Jésus ne suffit pas. Encore faut-il veiller à ce que les images que l’on emprunte soient fidèles à ce que l’Écriture enseigne. Sinon on risque de prêcher, avec les meilleures intentions du monde, quelque chose d’inexact, voire de contraire à la foi chrétienne.

Quand la métaphore trahit la Bible

Premier exemple : l’image du père dans la foi. Très en vogue dans certains milieux chréitens ou dans les communautés soucieuses de transmission spirituelle. L’idée est belle : les chrétiens plus mûrs, plus formés, seraient comme des pères pour les jeunes croyants. La métaphore évoque la protection, la sagesse, l’autorité bienveillante, la transmission. Tout est bon. Pourtant, Jésus lui-même s’y oppose avec une netteté radicale : « N’appelez personne votre père sur la terre, car vous n’en avez qu’un, le Père céleste » (Matthieu 23,9). Prendre une image que le Christ a expressément refusée, c’est travailler à rebours de son enseignement, même si l’intention pédagogique était louable.

Deuxième exemple : le baptême comme mariage entre le chrétien et Dieu. L’image est émotionnellement séduisante, et elle joue sur une résonance biblique réelle puisque la métaphore nuptiale est au cœur de l’Écriture. Mais la Bible est précise sur qui épouse qui : c’est le Christ qui épouse son Église, dans sa totalité, comme corps et comme communauté (Apocalypse 19 et 21). Ce que le baptême opère, ce n’est pas une union matrimoniale individuelle avec Dieu, mais une nouvelle naissance. « Naître d’eau et d’Esprit » pour entrer dans le Royaume (Jean 3,5). L’image du mariage, appliquée au baptême de chaque croyant pris isolément, déplace subtilement le sens de l’acte sacramentel et fragilise la compréhension de ce qu’est l’Eglise. Elle n’est pas une collection d’époux et d’épouses individuels, mais un seul Corps, une seule Épouse.

Troisième exemple, peut-être le plus délicat : dire que Marie est « mère de Dieu ». Le concile d’Éphèse (431) a donné à Marie le titre de Theotokos, « celle qui a engendré Dieu », pour défendre l’unité de la personne du Christ contre les positions de Nestorius. Sur le plan christologique strict, si Jésus est pleinement Dieu et pleinement Homme, et que Marie est sa mère, alors il est vrai qu’elle a porté et enfanté celui qui est Dieu. Mais transformer cela en formule populaire « Marie est la mère de Dieu », c’est ouvrir une porte dangereuse. Car Dieu le Père n’a pas de mère. La Trinité n’a pas de mère. Marie est la mère de Jésus dans son humanité, et Jésus est, aussi, par ailleurs le Fils éternel de Dieu. Le raccourci métaphorique, non accompagné de ses garde-fous théologiques, peut conduire à des représentations de Marie comme figure quasi-divine, déesse créatrice, ce qui entre en tension avec la confession commune que Dieu seul est Dieu.

La beauté ne suffit pas

Ces trois exemples partagent une même structure : une image juste dans son intuition, mais fausse dans son application. Elles réussissent à rendre la foi concrète, émotionnellement accessible, facilement mémorisable, mais elles le font en tordant le texte ou en ignorant sa précision. La beauté littéraire d’une image n’est pas une garantie de vérité théologique. Une métaphore peut être éclairante et trompeuse à la fois.

C’est pourquoi la prédication imagée exige une double compétence : la sensibilité littéraire qui sait choisir une image parlante, et la rigueur exégétique qui sait en vérifier la fidélité. Jésus lui-même, lorsqu’il parlait en paraboles, ne choisissait pas ses images au hasard. Chaque détail faisait sens, chaque récit était ancré dans une logique bien précise. Imiter son style impose donc aussi d’imiter sa vigilance.

Les prédicateurs qui aiment les métaphores ont raison de les aimer. Mais ils feraient bien de se poser systématiquement cette question avant chaque usage d’une image : est-ce que cette comparaison porte fidèlement ce que l’Écriture dit, ou est-ce qu’elle le simplifie au point de le déformer ? Car une belle image qui dit faux ne rend pas la parole vivante. Elle la remplace. Elle la trahit. Elle trompe le peuple de Dieu.

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