L’IA et la Magnifique Humanité

On aurait pu s’attendre à un texte défensif, replié sur les certitudes d’une institution qui regarde le monde numérique avec méfiance. Magnifica Humanitas, l’encyclique que Léon XIV vient de publier sur l’intelligence artificielle, est au contraire un document sérieux, nourri, qui pose des questions que beaucoup de nos Églises n’ont pas encore osé formuler aussi clairement. La révolution numérique est une vraie « chose nouvelle » (comme au temps de Rerum novarum). Il faut faire abstraction des mots latins et des références quelque peu circulaires au magistère, et on arrive à trouver une substance intéressante pour le lecteur protestant et évangélique, résumable en trois grandes intuitions.

La première force du texte est un diagnostic du pouvoir. Le pape ne s’arrête pas auxc divertissements de l’IA ou à la fascination pour les algorithmes : il désigne clairement le fait que les principaux moteurs du développement technologique sont aujourd’hui des acteurs privés transnationaux, dont la puissance financière est supérieure à celles de nombreux États. Cette concentration du pouvoir numérique entre les mains de quelques personnes, l’absence de mandats démocratiques, de contre-pouvoirs réels, sont présentés à juste titre comme un défi éthique d’ampleur. Ce propos politique, plutôt courageux, tranche avec la prudence habituelle des discours institutionnels.

Deuxième grande idée : le refus du fatalisme. Sur la base d’un fondement biblique, l’encyclique insiste pour affirmer que la technique n’est pas neutre. Elle « prend le visage de ceux qui la conçoivent, la financent, la régulent et l’utilisent. » Autrement dit, l’IA n’est pas une fatalité, elle doit être un choix. Cette affirmation de la responsabilité humaine face aux outils que nous créons résonne fortement avec l’éthique protestante, qui a toujours refusé de dissoudre la liberté dans la fatalité, qu’il s’agisse de la création, de l’économie ou aujourd’hui de la virtualité algorithmique.

Une référence biblique structure le texte et mérite aussi qu’on s’y arrête. Babel, d’un côté, représente l’orgueil technocratique qui prétend atteindre le ciel par la seule puissance humaine, avec un coût très lourd : l’uniformisation et de l’écrasement des plus faibles. L’autre figure biblique, c’est Néhémie, le coordinateur de la reconstruction pierre par pierre de Jérusalem, vécue de façon communautaire, ancrée dans la prière et avec un partage des responsabilités. Ces deux évocations bibliques sont fortes : il en résulte que le risque de Babel est devenu intérieur à nos sociétés chrétiennes autant qu’à n’importe quelle autre. « La magnifique humanité créée par Dieu se trouve aujourd’hui face à un choix décisif : ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité où Dieu et l’humanité habitent ensemble. » (§1)

Troisième thèse : face à la transition numérique, Léon XIV défend la valeur particulière du travail humain, qui n’est pas une marchandise, mais une participation à l’œuvre créatrice de Dieu. La question du chômage technologique y est traitée sans naïveté : il ne s’agit pas de freiner le progrès, mais d’en orienter les bénéfices vers la dignité de chaque être humain. Car l’IA n’est pas neutre, elle peut servir ou bien… asservir. Elle peut aussi contribuer à une technicisation aveugle, notamment avec les robots militaires, qui serait effroyable pour l’humanité.

Malgré l’agacement que peuvent produire le surgissement d’une prière mariale ou d’une autocélébration du ministère pontifical deci delà, la grande majorité de ces pages auraient pu être signées par un théologien de Genève, de Wittemberg ou de Taizé. C’est une vraie thèse chrétienne. Et c’est peut-être l’invitation la plus précieuse de ce texte : nous devons réfléchir ensemble, dans nos différences, sur ce que nous voulons laisser aux générations qui viendront après nous.

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