L’Eglise, IA-free
(sans IA)
À mesure que l’intelligence artificielle interfère dans nos conversations, nos décisions, nos amitiés mêmes, où reste-t-il un espace où l’être humain rencontre l’être humain, sans écran ni algorithme entre les deux ? Je crois que l’Église locale, la communauté chrétienne rassemblée, est appelée à être précisément ce lieu-là. C’est sa vocation présente. Un lieu d’humanité, IA-free.
Ce n’est pas le bâtiment qui fait l’Église, c’est le rassemblement
L’Église n’est ni une architecture ni une organisation. C’est une assemblée, des personnes appelées (ekklesia) et réunies. On peut démolir le bâtiment, dissoudre les structures administratives : tant que des croyants se rassemblent au nom du Christ, l’Église demeure. Cette vérité simple a une conséquence radicale pour notre époque, c’est qu’aucune interface, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut se substituer à ce rassemblement. Une IA peut simuler une conversation, produire un texte de réconfort, imiter une voix pastorale — elle ne peut pas se rassembler. Elle n’a pas de corps à asseoir sur un banc, pas de main à tendre, pas de visage à regarder en face. L’Église résiste par nature à toute automatisation, parce que son essence même est la présence de personnes les unes avec les autres. Et c’est même un vrai humain, Jésus-Christ, vrai Dieu, qui fait connexion pour nous avec le Père céleste, le Créateur.
Certifier une prédication vraiment humaine
L’IA produit de très beaux textes, mais la prédication n’est pas un exercice académique où il faut produire un beau texte ou un beau discours. C’est un lieu où l’influence du Saint-Esprit est totalement centrale. Bien sûr que le Saint-Esprit peut utiliser un textes d’IA pour convaincre. Mais il veut normalement collaborer avec le prédicateur, dans tous les moments du processus : prière, préparation spirituelle, préparation théologique, composition, finalisation, don à l’assemblée. Il ne veut pas que nos paresses l’obligent à travailler sans nous.
Certifier une prédication sans IA devrait être obligatoire pour une Eglise qui met l’humain au centre. Ce devrait être même un label : il y aura les Eglises sans âme et avec IA, et les Eglises sans IA mais avec du souffle.
La Cène : un repas qu’aucune machine ne peut partager
Au cœur du culte chrétien, la Sainte-Cène nous rassemble autour d’un pain rompu et d’une coupe partagée. Ce geste n’est pas un symbole abstrait ni une information à transmettre. C’est une communion réelle, où le corps du Christ se donne à travers des corps qui mangent et boivent ensemble, dans le même espace, au même instant. Une IA peut décrire le repas eucharistique, en expliquer la théologie, en citer les paroles d’institution, mais elle ne peut pas y participer. On ne communie pas avec un algorithme, et on l’a bien senti pendant l’isolement du Covid, la Sainte-Cène par Zoom, ça n’allait pas… La table du Seigneur exige des présences incarnées, rassemblées pour créer le « corps de Christ » qu’est la communauté nourrie par le même pain et la même coupe. Et c’est précisément ce que la technologie, quelle que soit sa puissance, ne pourra jamais offrir.
Nos corps sont des temples, pas des interfaces
L’apôtre Paul écrit que nos corps sont le temple du Saint-Esprit (1 Corinthiens 6.19). Cette affirmation place la dignité humaine dans la chair même, dans le souffle, le regard, la voix, le toucher, tout ce qu’une intelligence artificielle, aussi conversationnelle soit-elle, ne peut simuler qu’en apparence. Se rassembler en Église, c’est faire l’expérience concrète de cette vérité : prier avec des corps et du contact, chanter avec des voix qui se répondent, consoler par une présence physique, une main posée sur une épaule. Rien de tout cela ne se gère par IA.
Un sanctuaire à préserver intentionnellement
Je ne dis pas que la technologie est mauvaise en soi, ni que l’Église doit se couper du monde. Mais je crois qu’elle a la responsabilité, et même la vocation prophétique, de se préserver pour être un espace-temps où l’on choisit délibérément l’humain plutôt que l’artificiel : un culte, un groupe de maison, un temps de prière partagé, où les téléphones se taisent et où les personnes se regardent vraiment. Dans un monde qui médiatise de plus en plus la relation, l’Église peut redevenir ce qu’elle a toujours été au fond, le lieu où l’on ne devrait jamais être seul, parce que d’autres corps, d’autres voix, d’autres présences réelles nous entourent, et où Dieu lui-même se fait proche, non par un écran, mais par un pain rompu et des mains qui se tendent.
Pasteur Gilles Boucomont