N’appelez personne « père »

Dans une société sans re-pères, les chrétiens qui souhaitent ramener du lien, structurer et apaiser la société, vont souvent vouloir utiliser le concept de paternité spirituelle.
Que ce soit dans le catholicisme, où le prêtre vient occuper cette place symbolique jusqu’à l’utilisation du signifiant Mon Père pour s’adresser à lui, mais aussi de plus en plus dans le milieu évangélique, où l’on veut former des pères, spirituels certes, mais avec même parfois une préoccupation masculiniste sous-jacente.

En Matthieu 23,9, Jésus déclare sans restriction : « N’appelez personne sur terre votre père, car un seul est votre Père, celui qui est dans les cieux. »

Pourquoi insiste-t-il sur cet interdit radical et apparemment non négociable ? D’abord il faut dire qu’il n’interdit pas d’appeler Papa son père terrestre. Mais il refuse que l’on crée des paternités symboliques ou fonctionnelles. Jésus insiste sur le fait que Dieu est l’unique source ultime de toute autorité et paternité spirituelle. Aucun être humain ne peut revendiquer le titre de « père » dans un sens absolu qui substituerait ou éclipserait la relation directe avec Dieu. Dans le contexte immédiat (Matthieu 23,8-10), Jésus met en garde contre les titres qui créent des hiérarchies spirituelles exclusives (rabbin, père, docteur, maître). Il rappelle que tous les disciples sont frères (ou sœurs). La paternité spirituelle, si elle est comprise comme une relation de dépendance ou de supériorité entre chrétiens, contredit cet enseignement. En effet Dieu nous appelle à devenir fils et filles, mais pas pères (ou mères). Car le Père, c’est Dieu. Et on ne peut pas avoir plusieurs pères. Jésus critique les pharisiens qui aiment être appelés « père » (ou « maître ») pour recevoir la gloire qui n’est due qu’à Dieu. Une paternité spirituelle qui devient un titre honorifique ou une source de contrôle peut tomber dans ce piège.
Tout au plus pouvons-nous aspirer à être des frères aînés dans la foi, pour les jeunes croyants.

Pourtant Paul utilise l’image de « père spirituel » (1 Corinthiens 4,15 : « J’ai engendré en Jésus-Christ par l’Évangile », ou encore avec Timothée) mais toujours en se plaçant sous l’autorité de Dieu et sans créer de dépendance exclusive (1 Corinthiens 3,4 : « Quand l’un de vous dit : « Moi, j’appartiens à Paul » […] , est-ce que ces paroles ne sont pas encore bien humaines ? ») . Il insiste sur le fait que le seul fondement est le Christ (1 Corinthiens 3,11). Si la paternité spirituelle devient une médiation obligée entre Dieu et les croyants, elle contredit Matthieu 23,9. En utilisant le verbe engendrer, on notera que Paul se place plutôt comme mère que comme père d’ailleurs… Paul est le seul à utiliser ce vocabulaire, c’est à noter. Le Premier Testament avait amené l’idée que Dieu est Père (Psaume 103,13 ; Ésaïe 63,16). Jésus rétablit cette intimité filiale (Romains 8,15 : « Vous avez reçu un Esprit d’adoption »), notamment en ordonnant de prier Dieu en commençant par Notre Père.

Dès lors, tout homme qui revendiquerait le titre de père spirituel au sens fort risquerait d’interposer une médiation humaine superflue voire nuisible. Il est choquant qu’en milieu évangélique on ramène cette forme de prêtrise ou de médiation entre le croyant et Dieu, alors que ce mouvement chrétien s’est souvent constitué en décalage avec la représentation catholique.

En résumé, selon Matthieu 23,9, la paternité spirituelle ne peut être qu’une métaphore très humble et provisoire, sans autorité absolue, et ne doit jamais remplacer la paternité unique de Dieu ni créer une hiérarchie contraire à la fraternité des disciples.

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