Qu’est-ce qui est « bénédiction » ?

(Avertissement au lecteur ; ce texte n’est pas compréhensible pour des gens qui ne connaissent pas la délivrance)

Voici une réflexion que j’ai menée suite à une situation assez complexe entrevue dans un accompagnement de délivrance. La personne étant assez éloignée géographiquement, nous ne pouvions nous entretenir que par téléphone et nous ne nous sommes vus que deux fois, assez longuement.

Le Seigneur a donné beaucoup de paroles de connaissance, de sagesse et de prophétie, principalement sous la forme de versets bibliques qui tombaient fort à propos, et qui arrivaient droit au but telles des flèches d’une précision incroyable, mais produisant un effet étonnant, c’est-à-dire une manifestation accompagnée de souffrance physique pour la personne.

Esaïe 49:2- Il a rendu ma bouche semblable à un glaive tranchant, Il m’a couvert de l’ombre de sa main; Il a fait de moi une flèche aiguë, Il m’a caché dans son carquois.


Pour la personne accompagnée, la difficulté tenait au fait qu’il devenait douteux que ces paroles soient des bénédictions dans la mesure où elles produisaient des réactions très violentes d’auto-destruction pour elle. Le passage d’Esaïe 54:10 évoque “la bénédiction d’un amour de Dieu qui n’aura pas de fin, quand bien même les montagnes et les collines se mettraient à trembler”. La lecture de ce passage a produit un hurlement soudain et une manifestation semblable à un coup de poing dans le ventre, avec un cri étonnant et une réaction de griffure de soi pour la personne.

D’où la question qui se pose et qui est légitime du point de vue psychologique : comment une telle parole d’amour peut-elle provoquer une violence pareille ? Est-ce que cette parole est bien saine si elle provoque des réactions plutôt de l’ordre de la violence et de la mort ?
La personne s’est bloquée quant à la compréhension du mécanisme de cette manifestation.

2 Corinthiens 10:4 – Les armes avec lesquelles nous combattons ne sont pas charnelles ; mais elles sont puissantes, par la vertu de Dieu, pour renverser des forteresses.

Nous pourrions résumer les enjeux de cette expérience en trois points.
La première chose à expliquer est que la parole de Dieu est puissante. Quand elle surgit par le biais d’un passage biblique offert par le Saint-Esprit, elle est une véritable arme pour terrasser l’ennemi. Et une parole d’amour lancée sur une personne qui est influencée par un esprit de mort est quelque chose de cinglant.

Jérémie 23:29 – Ma parole n’est-elle pas comme un feu, dit l’Éternel, Et comme un marteau qui brise le roc ?


On sous-estime la puissance de la parole de Dieu.

Deuxièmement, il faut bien voir que nous avons une compréhension sentimentaliste de la bénédiction. Nous la confondons avec « une parole gentille ». Bénir, c’est dire le bien sur quelqu’un, c’est dire une parole juste, ajustée, et une parole de correction, d’exhortation peut devenir bénédiction, malgré sa dureté apparente, dans la mesure où elle va replacer une personne dans la vérité de sa vie. C’est le « bien » qui est rendu à nouveau possible alors que jusqu’à présent la personne s’enfermait dans des spirales de mort.

Hébreux 4:12 – Car la parole de Dieu est vivante et efficace, plus tranchante qu’une épée quelconque à deux tranchants, pénétrante jusqu’à partager âme et esprit, jointures et moelles; elle juge les sentiments et les pensées du coeur.

Troisièmement, dans le cas présent, cette parole terrassait à chaque fois des esprits qui se manifestaient. Comme à l’accoutumée, la stratégie de ces esprits mauvais consiste à générer de la confusion. Même proche de la déroute, ils bluffent toujours et encore, apportant du malentendu dans l’esprit de la personne qui subit leur violence. Pour autant, le travail se fait. Mais la personne ne comprend pas bien ce qui se passe.

Esaïe 55:11 – Ainsi en est-il de ma parole, qui sort de ma bouche: Elle ne retourne point à moi sans effet, Sans avoir exécuté ma volonté Et accompli mes desseins.


La réaction de la personne a été de se braquer dans le refus de cette bénédiction simplement parce que, par manque d’enseignement notamment, elle n’arrivait pas à mesurer la vraie nature de ce qui était en train d’arriver pour elle et en elle. Le chemin est long pour venir à bout de cela.

Soyons donc vigilants à bien aider les personnes à comprendre le mécanisme de ce qu’elles vivent, car sinon, on prend des risques et du retard sur le chemin de leur pleine liberté.

Crucifier ou se laisser crucifier ?

Prédication donnée à au Temple du Marais le dimanche 24 septembre 2006.
Les textes lus ce jour étaient :
Luc 6 :27-38 – bénir coûte que coûte
Matthieu 26:47-57 – l’arrestation de Jésus

« Ne penses-tu pas que je pourrais sur l’heure demander à mon Père qu’il convoque douze légions d’anges », suggère Jésus à Pierre. Les disciples vivent leur engagement comme un combat, comme une opposition avec le pouvoir en place. Et leur engagement est bien un combat, mais la nature de ce combat n’est pas celle qu’ils croient.
Le zèle d’un Pierre lui fait prendre son épée, et, nous rapportent les différents évangiles, il va se lancer sabre au clair contre ceux qui sont venus arrêter son maître. Voilà quelqu’un qui aime Jésus de tout son cœur. Il est prêt à le défendre, à se donner du mal, à prendre le risque de recevoir un mauvais coup en retour, voire d’être arrêté à la place du maître pour avoir été violent d’entrée, sans que les soldats n’aient donné le premier coup. Pierre est tout entier dans ses convictions. Il se bat pour un Royaume, pour une idéologie qu’il pense être la meilleure, pour toute une batterie d’idées qu’il a entendues dans la bouche de celui qu’il suit depuis plusieurs mois maintenant. Mais, comme vous le savez, Pierre est dans les Ecritures à la fois le grand modèle de la foi et de la fidélité au Christ, mais aussi le modèle de l’incapacité humaine à comprendre et accomplir vraiment ce que Dieu attend de nous.
Pierre ressemble à Judas. L’un et l’autre veulent bien faire. Judas veut hâter l’advenue du Royaume, il se dit que s’il « provoque » Jésus, celui-ci sera obligé de manifester sa royauté, il ne pourra plus tergiverser ni se laisser influencer par son entourage, il sera contraint à se découvrir, à montrer à tous qu’il est bien le Messie et le Roi venu pour régner sur l’Israël de la fin des temps. Judas veut précipiter le Royaume. Et Pierre veut maîtriser le Royaume. Il pense qu’il est l’officier principal d’un chef de guerre qui mène une bataille politique. Il y a un point commun entre Pierre et Judas, bien que sur le terrain ils soient face à face, c’est que finalement, ils ont tous les deux vraiment envie de bien faire, et ils pensent qu’ils peuvent interférer dans le processus de révélation, dans la manifestation de la puissance de Dieu en Jésus-Christ.
Le type de résistance dans lequel Jésus est entré n’a pour ainsi dire aucun point commun avec les résistances politiques et humaines. Jésus n’est pas en résistance contre ce qui advient, contre les événements, mais il est en résistance contre les moteurs de l’histoire que sont le fatalisme, la cupidité, et le besoin de puissance. Jésus ne cherche pas à s’agiter contre les faits ou l’actualité, mais bien contre les racines spirituelles qui produisent ces phénomènes, ces agitations humaines, ces déterminismes manifestes. On a souvent rappelé que pour stopper une fièvre, on peut tout à fait marcher sur le thermomètre et l’écraser, mais que ce n’est pas la soigner. Intervenir sur les conséquences ne permet pas de traiter les causes, pas plus qu’en médecine prendre soin des symptômes ne guérit la maladie.
Or Jésus est le thérapeute d’une société malade, et en particulier malade de sa volonté de puissance. Il est venu pour soigner une humanité qui a du mal à s’extraire de son animalité, c’est-à-dire du règne de la peur et de la domination. C’est le point commun à tous les animaux que d’être apeurés. C’est leur sécurité dans la vie. La peur n’est pas toujours mauvaise conseillère quand le lion ou la hyène sont à votre porte. Elle permet d’éviter la fatalité qui consiste à finir en rumsteack. Dès lors la fin de la peur est un des signaux majeurs de l’humanisation de l’Homme, quand il peut non seulement assurer ses sécurités terrestres, mais aussi trouver auprès de Dieu une paix que le monde a du mal à lui laisser. Quitter la jungle de la peur est notre destinée. Elle va de pair avec l’abandon du désir permanent de dominer. Le règne animal n’est fait que de domination. C’est un problème de chaîne alimentaire, comme je l’évoquais à l’instant. Honnêtement, on a intérêt à être le plus haut possible dans la chaîne alimentaire, à manger l’autre plutôt qu’à se faire manger. Ce second trait caractéristique du monde animal est malheureusement bien présent dans une humanité qui a bien du mal à s’humaniser.
La fin de la peur et la fin de la domination, voilà deux signaux qui marqueront l’humanisation définitive de l’humanité. Et cette profondeur de l’humain est très lisible dans l’expérience de Jésus, qui a su être l’humain véritable, profondément à l’image de Dieu.
Il assume pleinement cette double destinée tout d’abord dans son refus de craindre d’autres pouvoirs que celui de son Père, mais aussi dans le refus de marcher vers le but que Dieu lui a fixé avec d’autres méthodes que celles que Dieu a fixées. Or pour marquer cette double victoire, sur la peur et sur la domination, il doit renoncer aux logiques les plus courantes de cette humanité à laquelle il appartient. Quand la vie est une bagarre, on n’a pas d’autre choix que de crucifier les autres, sinon c’est nous qui serons crucifiés. Jésus ne choisit pas comme Pierre la voie de la violence, mais il assume une puissance bien plus puissante encore en refusant de rentrer dans la domination. Il préfère se laisser crucifier que de rentrer violemment à l’égard des autres dans une logique de crucifixion.
Il en va de même pour nous au quotidien. Combien de fois par semaine nous sommes exposés à la nécessité de résister ? Mais quels seront les termes de notre résistance ? Quels en seront les outils ? Le simple fait d’être chrétien dans une société sécularisée est une entrée en résistance. Parce qu’elle n’est pas audible la parole de celui qui veut ne vivre que la puissance de la croix. Elle n’est pas intelligible la pratique de celui qui ne résiste pas à la main qu’on porte sur lui. C’est pourtant une résistance irrésistible que de refuser l’enchaînement des violences, la surenchère des mots et des gestes. C’est là que se manifeste la vraie puissance et la vraie domination, la supériorité ultime qui consiste à renoncer à la violence. Jésus a su résister à l’évidence de la résistance armée. Il a su contredire les apparences du bon sens en refusant cette convocation des légions d’anges qui auraient peut-être été un langage sur la puissance du créateur, mais pas sur l’amour du Père ou la pertinence du Sauveur.
Cette image n’est pas là pour nous faire adopter la voie d’un pacifisme béat ou bêta, mais bien pour que nous comprenions qu’il a une façon très active de refuser le geste violent. Il y a une façon très dynamique de laisser la violence des autres s’embourber dans la béance de notre refus de surenchérir.
Dans une époque où nous risquons de ne pas être au bout de nos surprises en matière de violence, laissons-nous inspirer et modeler par l’exemple du Christ et assumons que notre chrétienté ne passe pas par la dureté ou le zèle de nos convictions soutenues par la puissance de l’épée, mais bien par le témoignage décalé, dérangeant, inacceptable, du crucifié ressuscité. Au jour où l’alternative se présentera entre « crucifier les autres ou se laisser crucifier », que Dieu nous donne la capacité de choisir la voie tracée par son bien-aimé.
Amen

Qui dites-vous que je suis ?

Prédication donnée le dimanche 17 septembre 2006 au Temple du Marais à Paris.
Sur la base de Marc 8:27-35

Au fait, tu me vois comment ?
Cela pourrait être la question inquiète d’un adolescent en quête d’identité. C’est par la superposition des images que nous renvoient les autres que l’on peut se faire une idée comment nous sommes dans le regard de l’autre. Et cette question est très importante pour se structurer, pour tenter de découvrir notre identité, qui n’est certainement pas quelque chose de fixé dans des papiers, dans un numéro de Sécurité Sociale ou même dans un fichier ADN. Notre identité est ce qui reste de la superposition de tant d’images imprimées sur de nombreux feuillets transparents. On sait bien qu’on ne se voit pas du tout comme les autres nous voient, simplement, parce que notre seule façon de nous voir, c’est dans un miroir et qu’un miroir ne renvoie pas notre image, mais son inverse. Dans le même ordre d’idées quand on entend notre propre voix dans un enregistrement on est très troublé car on dit que ce n’est pas possible, ça ne peut pas être ça… Ce n’est pas ce que nous entendons.
Il faudrait pouvoir sortir complètement de nous-mêmes pour pouvoir nous regarder vraiment, et c’est donc impossible. Notre identité est donc quelque chose de mobile qui évolue selon le type de superposition d’images qui se font, en nous et par le regard des autres.
Quand Jésus demande aux disciples : « Pour vous, qui suis-je ? », il n’est pas un adolescent attardé qui continuerait à soigner maladivement son « look ». Il n’est pas non plus dans une crise identitaire ou dans une dépression qui le questionne — soyez rassurés pour lui, merci. Il pose cette question alors que le texte qui précède le passage que nous lisons raconte justement une guérison. Et pas n’importe quelle guérison, c’est justement la guérison d’un aveugle. Il veut donc faire réfléchir les disciples sur la question du point de vue, sur la façon dont on voit ou ne voit pas, dont on comprend ou ne comprend pas se qui se passe devant nos yeux. En quelque sorte, les disciples viennent de voir ce que ça fait de passer de l’aveuglement à la vue et il leur pose la question « Au fait, comment me voyez-vous ? »
Je le disais, Jésus n’attend pas d’être rassuré quant à son identité personnelle. Pas plus qu’il ne poserait cette question pour se placer dans la condition du maître d’école vérifiant les acquis de ses élèves. Ce n’est pas un contrôle, un partiel ou même un examen de rattrapage pour disciples peu studieux. C’est fondamental que Jésus n’attend pas une bonne réponse. Sa question est une question ouverte et n’appelle pas de réponse unique, préétablie. La meilleure preuve, c’est qu’il ne corrige pas spécialement les premières réponses qui sont données. Quand il demande ce que les gens disent de lui, on rapporte qu’il pourrait être Jean-Baptiste, ou bien Elie, ou encore un autre prophète. Drôle de croyance en une quasi-réincarnation, comme si l’esprit de Jean-Baptiste pouvait venir habiter le corps de l’homme Jésus…On pourrait comprendre que le Christ s’indigne de cette réponse, mais il n’en est rien. Bizarrement, il réagit quand Pierre donne sa propre réponse : « Tu es le Christ ». C’est très bizarre effectivement que Jésus réagisse à ce moment puisque c’est justement une réponse plus adaptée que les premières. Jésus est bien le Messie. Mais il est vraisemblable qu’il craigne que cette réponse ne devienne une réponse toute faite, une réponse normative. C’est pour cela qu’une fois de plus Jésus ajoute la recommandation de la discrétion. Ce n’est pas une bonne idée en terme de marketing de dire aux représentants de cacher les vraies qualités de ce qu’ils doivent promouvoir…Mais Jésus veut attirer l’attention des disciples sur l’aspect malléable de la vérité. Ce n’est pas problématique que Pierre dise que Jésus est le Messie, car c’est bien vrai, mais c’est problématique qu’il aille le dire à tout le monde, parce qu’alors un mouvement collectif va se mettre en place qui va poser des problèmes. Et surtout, les gens ne pourront alors plus répondre à la question « Pour vous qui suis-je ? » car il seront tentés de ne faire que répéter la réponse d’un de leurs illustres prédécesseurs, Pierre. Jésus veut nous éveiller au caractère relatif de la vérité. C’est lui, en tant que personne qui est porteur de la vérité, mais nos vérités énoncées ne sont que des images temporaires, des images fixées, des points de vue. Cela ne serait que l’immense jeu de toutes ces images qui pourrait nous conduire à voir clair quant à l’identité véritable de ce Jésus. Si on est maintenant contraints à dire que Jésus est le Messie, et si c’est la seule réponse tolérée, alors il devient un peu léger de dire qu’il est un médecin (ce qui est pourtant vrai), qu’il est un politicien (ce qui est aussi vrai en un sens), qu’il est un fin psychologue (ce qui est encore vrai). Si Pierre répète sa réponse à tout le monde, elle va devenir normative. Or le projet de Jésus, c’est justement de demander à chacun ce qu’il pense de lui.
La relation que nous devons avoir au Christ n’est pas une posture de bienséance ou de bon élève. Le Christ n’attend pas de nous qu’on donne de bonnes réponses qu’il aura établies préalablement dans un corrigé type, disponible pour tous les religieux chrétiens, et dont la tâche consisterait à corriger les copies d’un peuple studieux éternellement en train de réviser. Ce qui intéresse Jésus, c’est que, à son propos comme à l’égard de Dieu, nous soyons dans un mode relationnel. Non pas « Qui suis-je ? » mais bien « Pour toi, qui suis-je ? ». C’est ta réponse qui est unique. C’est ton point de vue qui nous intéresse, parce qu’il est unique, parce que les six milliards de personnes qui se trouvent sur cette terre n’occupent pas la même place. Ils peuvent être très proches les uns des autres, mais ils sont postés à des endroits différents et chacun porte donc un regard différent sur le réel.
Ce qui importe donc, ce n’est plus de connaître la confession de foi par cœur, de savoir les réponses qu’attendent les religieux, ou d’être de bonnes machines à répéter ce qu’on nous a dit. Ce qui importe, c’est d’entrer en relation avec ce Dieu qui est vivant, c’est d’entrer en relation avec ce Christ ressuscité, vivant pour toujours. Car c’est de cette relation que peut jaillir une réponse personnelle, tellement plus intéressante que les réponses toutes faites. Qu’est-ce que Dieu fait pour vous, comment vous le voyez, comment vous discutez avec lui, de quoi sont faites vos conversations, quel regard portez-vous sur lui, quel regard porte-t-il sur vous, voilà les questions centrales. Si les réponses étaient figées, cela voudrait dire que nous aurions un Dieu figé, un Dieu mort, un Dieu complètement objectivé. Or il n’en est rien.
La tentation est grande pour nous de vouloir à tout prix répondre par la réponse des autres. Nous voulons bien faire. Nous sommes comme Pierre qui finalement est vexé que sa réponse ait mené le maître vers une consigne de discrétion. Il prend cette consigne comme un désaveu, comme une mauvaise note, comme un 2/20 qui serait parfaitement injustifié, dans le sens où c’est parfaitement vrai que Jésus est le Messie, comme l’a dit Pierre. Il réprimande le Christ de lui avoir finalement dit : « C’est ta réponse, garde-la pour toi ». Pierre est zélé et il veut bien faire, mais Jésus ne veut pas de ce zèle. Sa réaction peut nous paraître disproportionnée puisqu’il dit à Pierre une parole d’une dureté effroyable « Arrière de moi, Satan ». Nous devons réaliser que cette réponse est à la mesure du sentiment qui en Jésus, vraisemblablement, à ce moment précis. Il y a bien une puissance diabolique qui essaye de ne fonctionner que selon des catégories humaines. Le projet de Dieu n’est pas un projet de marketing. Ce sont les humains qui ont besoin de faire de la publicité, des plan média, des lancements de produits, etc. Dieu n’a pas besoin de ce zèle-là. Il est qui il est, et il ne veut pas qu’on l’objective, qu’on l’enferme dans le tombeau d’une idée toute faite qui ne sera même plus éprouvée par ceux qui la répèteront machinalement. Il ne veut pas qu’on le fige parce qu’il est vivant et en relation. Il n’a pas besoin, contrairement à de nombreux hommes politiques, qu’on mette de lui une photo d’il y a dix ans sur l’éditorial du journal de son parti. Si j’ose employer une image symbolique dont j’espère qu’elle ne vous choquera pas, Dieu n’a pas peur d’avoir des cheveux blancs. Entendez, il se moque bien des critères normatifs d’image qui sont présents dans les cadres de pensée des humains. Il est Dieu et veut entendre la façon dont on reconnaît sa trace dans nos vies. Il veut entendre notre réponse pour savoir quelle est la place réelle que nous lui accordons dans notre existence. Il veut entendre que nous l’aimons car il nous aime. Il veut simplement qu’on prenne un moment ensemble et que nous répondions à la question : « Au fait, pour toi, je suis qui, vraiment ? ». Amen

Pour en finir avec l’ingratitude

Prédication donnée au temple du Marais le dimanche 10 septembre 2006. Les textes utilisés étaient 1 Thessaloniciens 5:16-22 et Esaïe 10:15

Esaïe 10:15
Est-ce que la hache se vante à la place de celui qui s’en sert ?
Est-ce que la scie se montre orgueilleuse à la place de celui qui l’utilise ?
C’est comme si le fouet faisait bouger le bras qui le lève,
ou comme si le bâton dirigeait la main qui le tient.

Prédication
Je ne sais pas si vous avez pris la mesure de l’opulence qui est la nôtre ? On se plaint beaucoup — c’est le syndrôme de l’enfant gâté — et il nous manque toujours quelque chose. Cet appétit sans fin est la base même de notre système de vie, de notre économie, et cela pénètre très profondément jusque dans nos pensées. L’insatisfaction est devenu une façon d’être inévitable, que ce soit en soi-même ou devant les autres. Telle chose ne va pas. Ça n’a jamais été « aussi pire ». Tout part en lambeaux. Voyez combien ces idées sont des refrains que nous n’arrivons pas toujours à remettre à leur place, que nous n’arrivons pas toujours à requalifier pour ce qu’ils sont : des stéréotypes et des idées toutes faites.
Dire sans cesse que tout va mal, que tout se dégrade, est quand même insultant pour ceux qui vont vraiment mal, ce qui est le cas de la majorité des citoyens de cette terre et des pays de cette planète. Comment se fait-il qu’un pays où tout va mal, qu’une Europe en prétendue déliquescence n’ait jamais été aussi attirante pour ceux qui viennent d’au-delà des mers qui bordent nos frontières ? Ces gens sont-ils fous, qui se précipitent vers « le-pays-où-tout-va-mal-et-de-pire-en-pire » ?
Il y a donc dans notre société une forme d’ingratitude structurelle. D’ailleurs on ne peut dire quelque chose dans les médias que si on a un problème, que si on est victime d’une injustice, d’un orage un peu fort, ou d’une méchante maladie mal remboursée par la sécurité sociale. Donc, il faut que ça aille mal, sinon, qu’est-ce qu’on va dire ? Il faut que ça aille mal, sinon, est-ce qu’on aura le droit de parler ?
Cette racine d’ingratitude est aussi perverse qu’elle est bien installée dans notre monde, et je crains qu’elle soit subrepticement fort bien installée parfois dans nos esprits. Nous nous laissons aller à cette ambiance de l’ingratitude du monde. Je ne dis pas qu’il ne soit pas légitime de se plaindre dans des tas de situations vécues par plusieurs d’entre nous, mais je veux juste pointer du doigt ce qui devient une ambiance générale, une sorte d’obligation structurelle, un discours obligatoire, un langage nécessaire : la plainte.
Cette voie est symétriquement opposée à celle que Dieu nous indique par la bouche de l’apôtre Paul quand il suggère, en plusieurs passages, de « rendre grâce en toutes choses ». C’est bel et bien une question d’attitude, est-ce qu’en toute chose je veux voir une menace, une tentation, un délitement ? Ou est-ce que je choisis la voie de la reconnaissance et de la gratitude ? Oui, en toute chose on peut retirer une expérience structurante, et c’est pour cela que nous pouvons rendre grâce. Même une épreuve, même un temps difficile, sont des occasions d’éprouver notre confiance en Dieu, d’éprouver sa bonté. Que ce soit dans le bonheur ou dans la tristesse, il dépend de nous de savoir quelle posture nous allons prendre par rapport aux choses de la vie. Et c’est cette posture, réfléchie, choisie, mûrie, qui, sans modifier substantiellement les événements en eux-mêmes, nous permettra de les aborder soit avec la conviction d’une inévitable chute, soit avec la conviction qu’un combat peut être mené et gagné.
L’ingratitude, envers les autres et envers Dieu, est comme une paralysie de l’âme. C’est véritablement une maladie dont nous devons être guéris. Et il s’agit, en France, d’une véritable pandémie.
Il y a une bonne nouvelle à savoir qu’on peut tirer une joie et un bénéfice de toute situation, même difficile. Mais cette attitude face au réel ne peut pas être singée, elle doit être vécue, et pour cela, elle doit être accueillie comme un don de Dieu. Dieu seul peut nous donner d’aborder les événements avec l’envie qu’ils soient, quoi qu’il arrive, utiles, intéressants, stimulants.
Pour cela il faut passer par le crible du lâcher-prise à l’égard de Dieu. C’est quand on veut tout tenir que la vie devient intenable. Nul ne peut contrôler l’advenue de ce qui arrive. Et reconnaître qu’on ne maîtrise que peu de chose, c’est, étonnamment, se mettre dans les meilleures dispositions pour recevoir, justement, de la part de Dieu, la capacité imméritée de faire face aux événements. C’est parce qu’on lâche prise qu’on y arrive tout d’un coup. C’est parce qu’on abandonne le projet de tout contrôler que l’on se retrouve capable de maîtriser. Nous voulons faire le travail de Dieu dans notre vie et nous aimerions que Dieu fasse notre travail à notre place. A Dieu soient la gloire et la maîtrise. A nous l’obéissance et la reconnaissance. A Dieu de dessiner les trajectoires optimales, à nous de mettre en œuvre tout ce qui est possible pour cela se passe bien. Et Dieu fera le reste.
C’est parce que nous voulons tout contrôler que nous réalisons à quel point la vie est incontrôlable, qu’elle nous échappe, et que, quand on croit la saisir, elle nous glisse entre les doigts comme une anguille dans la main du pêcheur. Mais combien de temps nous faudra-t-il pour comprendre que c’est tout simplement parce que le contrôle revient à Dieu, la maîtrise lui appartient, et qu’à nous reviennent justement les tâches de la réalisation et de la gratitude.
La prétention à tout maîtriser ne peut que nous laisser insatisfaits car, de toute façon, nous n’y arriverons pas. En revanche, notre existence est appelée à ressembler plutôt à l’attitude du surfeur, qui attend la vague pour la prendre. Et notre vague à nous s’appelle Dieu. Pourquoi vouloir nager à contre-courant, pourquoi vouloir surfer en remontant les vagues ? C’est absurde. Mais aussi absurde est notre envie de recevoir de la reconnaissance.
« Est-ce que la hache se vante à la place de celui qui s’en sert ?
Est-ce que la scie se montre orgueilleuse à la place de celui qui l’utilise ?
C’est comme si le fouet faisait bouger le bras qui le lève,
ou comme si le bâton dirigeait la main qui le tient. »
Ce à quoi Dieu nous appelle en Jésus-Christ, c’est à comprendre que nous pouvons devenir des outils pour un Royaume de justice et de paix. Nous pouvons devenir des outils dans la main de Dieu.
Vous êtes-vous déjà demandé comment Dieu pourrait vous utiliser dans votre famille pour que les uns et les autres puissent accueillir la douce sérénité de ceux qui ont été apaisés par le Prince de paix ? Essayez…
Avez-vous déjà demandé au Seigneur comment il pourrait vous utiliser pour parler de Dieu dans votre lieu d’activité à des gens qui sont peut-être en recherche ? Non pas dans un prosélytisme bêtat comme si vous aviez quelque chose à vendre, mais dans un partage ouvert parce que vous avez quelque chose à donner, que d’autres, un autre jour, vous ont précédemment donné ? Avez-vous demandé à Dieu comment ? Essayez…
Avez-vous sollicité le Seigneur pour savoir ce que voudrait dire « être témoin », non pas en général, mais pour vous, précisément, dans la situation très particulière qui est la vôtre ? Au lieu de nous plaindre de l’ingratitude des autres, avons-nous fait rayonner sur eux, dans nos immeubles et dans nos associations, la douce lumière du Christ ? Essayons…
Devenir des outils dans la main de Dieu, c’est finalement retrouver notre place, car y a-t-il un lieu plus sûr que cette main paternelle ? Devenir des outils, c’est aussi retrouver nos responsabilités, ajuster notre posture dans le monde. Ce n’est pas nous qui tenons, mais nous avons une place et un rôle unique. Nous pouvons nous réjouir de la pertinence et de la beauté du projet de l’artiste ou de l’artisan, qui est Dieu, et nous réjouir d’avoir été là, mais sans avoir à prétendre que tout vienne de nous. C’est salutaire dans toutes les situations. Quand tout va bien et que tout est réussi, cela nous évite l’arrogance, l’orgueil et cette fameuse ingratitude dénoncée aujourd’hui. Et quand tout va mal, cela nous permet aussi de tirer des leçons et de mesurer les conséquences de la situation, en toute responsabilité pour notre part, mais pas comme si tout ne dépendait que de nous.
C’est cette posture-là qui est tenable ; car c’est celle que Dieu veut pour nous. Ni trop ni pas assez. Et en toute circonstance, l’action de grâce, la joyeuse reconnaissance pour celui qui se tient à nos côtés et à qui revient toute gloire.
Amen.