Pardonner (3) – Le non-pardon

Pardonner
Pardonner n’est pas une option pour ceux qui déclarent suivre Jésus. En effet, le pardon est un des principaux piliers de la foi chrétienne, mais surtout un vrai chemin de vie qui libère, chez moi et chez l’autre, la capacité à devenir vraiment humain.
En trois prédications, voici un petit parcours, qui, sans être une méthodologie, peut quand même constituer une incitation à vivre vraiment, jusqu’au bout, le programme du Christ.

Texte de référence : Matthieu 18:21-35
Prédication donnée le 18 septembre 2005 à l’Eglise Réformée du Marais

Prédication

Souvenez-vous de la jubilation de Pierre qui croit bien faire en exagérant, qui pense qu’on va acclamer son zèle parce qu’il a proposé de pardonner 7 fois — ce qui est déjà formidable — et qui vit la déconvenue radicale d’apprendre qu’il faut pardonner 70 fois 7 fois.
Suite à cette surenchère exponentielle de Jésus, on s’attendait à avoir une explication. On aimerait quand même en savoir un peu plus. Et cette explication vint sous la forme d’une parabole.
Mais notre attention, dans une lecture acérée du texte, se porte sur le mot de transition entre la réponse de Jésus et la parabole du Royaume qui va suivre. Attention aux petits mots qui changent le sens des histoires.
Pour ma part, quand j’entendais « Pardonner 70 fois 7 fois »… je pensais que Jésus étayait ensuite son propos en disant « En effet… car en effet… », mais il n’en est rien. Jésus dit « C’est pourquoi ».
« Pardonner 70 fois 7 fois »… c’est pourquoi… »
Le statut de la parabole qui va suivre n’est donc pas une illustration imagée du fait qu’il faille pardonner 70 fois 7 fois, il n’est pas non plus une explication des causes théologiques de ce pardon total voulu par Dieu.
Le texte qui va suivre est un récit des conséquences. Voici comment illustrer les conséquences concrètes de cette exigence démesurée du pardon dans vos vies. Et voilà comment ça marche dans le Royaume de Dieu, dans ce plan d’existence où nous vivons, plan qui s’ajoute au seul plan terrestre de notre vie matérielle, affective, humaine.

Ce récit va aller très loin puisqu’à notre grande surprise, au lieu de parler des conséquences du pardon, ce récit imagé va nous décrire les conséquences du non-pardon. « Si jamais vous refusez d’entrer dans ce projet de pardon total, voilà ce qui se passera pour vous. » Ouvrez vos oreilles !
Et comme dans tous les textes du nouveau testament, celui-ci déploie à la fois une promesse d’une grâce réjouissante et d’une exigence incontournable. Retenons les deux facettes de l’enseignement de Jésus, et pas seulement celle qui nous ferait plaisir (celle de dire que Dieu trouve que tout est beau et que tout le monde est gentil), mais bien la totalité du tableau que Jésus dessine sous nos yeux, avec ses lumières et ses ombres, l’un n’ayant pas de sens sans l’autre.

La première chose que me rappelle ce texte, c’est que le pardon est toujours une histoire de remise de dette. C’est comme si nous avions un compte en banque non pas en euros mais en joie et en paix. Oui, je dis bien un compte en banque dont l’unité de mesure monétaire seraient la joie et la paix. Et à chaque fois que nous traverse un ressentiment, c’est comme si nous devions payer un impôt très lourd à la haine. A chaque fois que nous viennent des regrets amers, nous devons faire un chèque en blanc à l’adversaire du Christ, cet adversaire qui se paye de nos joies abîmées et de nos tranquillités troublées. Autant dire que sur le compte de la paix et de la joie, si nous n’acceptons pas de vivre avec le mode de vie spirituelle de Jésus, nous sommes toujours dans le rouge, et parfois proche de l’interdiction de chéquier, et peut-être pour certains qui ont accumulé les traites au Ministère de la Colère, vous êtes franchement interdits bancaire. Cette situation consiste donc en l’absence totale de paix et l’inexistence concrète du bonheur.
Mais voici que le projet de Dieu est tout à fait étonnant. Il ressemble aux projets de l’ONU et du G8 à cette différence près qu’il va jusqu’au bout. C’est un projet de remise de dette. Dieu a eu une grande idée, c’est d’inciter tous les propriétaires de comptes en banque en paix et en joie à administrer différemment leurs porte-monnaie.
La première incitation consiste à ne pas laisser à droite et à gauche des chèques en blanc de haine ou d’inquiétude, car ils nous mettent dans une situation permanente de surendettement. C’est quelque chose que l’on comprend très vite, mais que nous avons plus de mal à mettre ne pratique, quand bien même on aurait vraiment intégré cette idée.
La deuxième incitation du Seigneur est remarquable, c’est que Dieu a décidé que tous ceux qui voulaient bien lâcher prise et lui faire confiance, recevaient une option dans leurs services bancaires, qui est bien mieux que toutes les offres — scandaleuses, soit dit en passant — de découvert. Dieu prend à sa charge (pour vous qui voulez bien vous confier en lui) tous vos découverts sur vos comptes en banque en paix et en joie. C’est formidable, non ? En réalité, ce n’est pas un puits sans fond, car normalement, dès la première fois où Dieu règle la différence et nous remet dans le positif, nous héritons en même temps d’une soudaine lucidité de gestion qui nous permet de ne plus administrer bêtement nos ressources, et nous mettons fin définitivement aux pratiques dispendieuses que sont la rancune, l’animosité, la malveillance, et la colère.

Ce qui est grave, donc, d’après la parabole de Jésus, ce n’est pas le fait que Dieu ait à dépenser des mille et des cents pour nous désendetter, au début de tout ce processus, mais c’est notre inconséquence par rapport à ce désendettement massif et soudain. Car aussitôt que Dieu nous libère d’un passif dont nous n’aurions jamais pu nous tirer sans sa clémence et sa douceur, nous nous sentons tout légers et nous retournons à des modes de fonctionnement qui sont ceux du monde et non ceux du Royaume. Nous oppressons les autres pour fêter la fin de notre propre sentiment d’oppression…
La loi du Royaume de Dieu consiste à briser la dette, quoi qu’il en coûte, quoi qu’il en coûte à Dieu, et pour mes affaires à moi, quoi qu’il m’en coûte. Si je ne brise pas la dette, si je ne déchire pas les chèques en blanc que les autres me font en m’agressant, j’échappe à la législation du Ciel, à sa jurisprudence et à ses codes.
La conséquence est simple, et vous voyez qu’il s’agit bien d’une question de compétence judiciaire. Si vous êtes citoyens du Royaume, vous savez que la loi du Royaume est une loi du pardon. Si vous ne vivez pas cette loi du pardon, vous quittez la compétence du Royaume, et on vous remet sous la loi du monde. Et vous aurez à en tirer les conséquences. Car le monde ne pardonne pas, le monde punit et sa justice est basée sur la rétribution, fort heureusement, puisque c’est la base même de l’équité, normalement.

En somme, les uns et les autres nous sommes aujourd’hui devant un choix.
Soit nous disons que nous avons la double citoyenneté, puisque nous sommes citoyens de la République et citoyens du Royaume. Et à ce moment-là, pour les affaires matérielles et humaines nous sommes sous la compétence des lois du monde, mais pour les affaires spirituelles, nous nous plaçons sous l’autorité d’une loi bien plus exigeante qui est celle que le Christ est venue révéler. Si nous désirons avoir cette deuxième citoyenneté, du Ciel, l’obéissance à la loi de pardon n’est pas une option, elle est une condition.
« Voilà ce qui vous arrivera si vous ne pardonnez pas de tout votre cœur ». Ce qui vous arrivera c’est que vous serez remis, tout simplement, à la seule compétence du monde, y compris pour les affaires spirituelles. Et le monde est régi par la compensation et la rétribution, je l’ai déjà dit : pour toutes vos haines et vos ressentiments, vous serez accablés, sans espérance et déçus. Pour toutes vos amertumes vous serez dans l’atermoiement, le sentiment d’une culpabilité qui n’en finit jamais. En somme pour tous vos non-pardons et parce que c’est vous qui refusez de briser la logique de la dette, parce que c’est vous qui refusez que se déploie la compétence du Royaume dans votre vie, vous serez endettés, débiteurs, sans cesse redevables des agios exponentiels de la rancœur qui s’installe au fond du cœur comme un horizon inéluctable.

Considérez le projet de Dieu.
Vous avez envie de continuer à vous culpabiliser sans fin ?
Vous êtes très attirés par la bile qui marine dans votre cœur et y laisse des ulcères acides ?
Vous avez un goût certain pour les regrets et le sentiment de ne jamais y arriver ?
Vous aspirez à une vie terne et repliée sur elle-même ?
Vous sentez un désir qui pointe de vous complaire dans la morgue et les sentiments funestes ?
Eh bien, désormais, vous savez que faire.
Surtout, ne pardonnez pas.
Vous ne serez pas déçus…
Amen

Pardonner (2) – Comment pardonner ?

Pardonner
Pardonner n’est pas une option pour ceux qui déclarent suivre Jésus. En effet, le pardon est un des principaux piliers de la foi chrétienne, mais surtout un vrai chemin de vie qui libère, chez moi et chez l’autre, la capacité à devenir vraiment humain.
En trois prédications, voici un petit parcours, qui, sans être une méthodologie, peut quand même constituer une incitation à vivre vraiment, jusqu’au bout, le programme du Christ.

Texte de référence : Matthieu 18:21-35
Prédication donnée le 11 septembre 2005 à l’Eglise Réformée du Marais.

Prédication

Il est tout à fait saisissant de voir le fossé qui sépare l’Evangile de la réalité de ce que nous vivons. Et c’est un pain bénit pour ceux qui veulent lancer des cailloux sur les chrétiens, car les pourfendeurs de l’Église ont malheureusement raison : voici une communauté qui place le pardon au centre de tout ce qu’elle croit, mais qui ne fait pas ce qu’elle dit. Ce n’est pas un fossé, c’est un chenal, ce n’est pas un chenal, que dis-je c’est un abîme ! Ce n’est pas un abîme, c’est un vide sidéral et sidérant !
Le décalage abyssal entre la réalité vécue par les chrétiens et le type de pardon que Dieu attend se dit merveilleusement dans le texte que nous avons relu à l’instant.
Pierre vient d’entendre Jésus expliquer la nécessité de la correction fraternelle. Il a écouté quelle doit être la vigilance des uns pour les autres, cette vigilance qui n’a pas pour but un jugement ou une condamnation, qui n’est pas là pour un flicage communautaire, mais pour donner à chacun une chance de se sortir de l’ornière où il aurait pu s’engager. Chacun peu aider un autre à nommer le problème dans lequel il se trouve. Et la conséquence immédiate de cette correction fraternelle, c’est le pardon. Car celui qui s’est amendé ne peut que trouver le pardon dans la communauté, il ne sera pas sous le coup d’une peine à perpétuité.
Pierre a tout à fait raison d’embrayer la conversation sur le pardon, car c’est bien à cela qu’il faut en arriver. Mais là où il se trompe, c’est dans la profondeur de sa démarche. Il se demande sûrement, intérieurement : « Comment je pourrais montrer que j’ai bien compris toute cette affaire, et qu’il faut pardonner beaucoup ? Je vais lui demander s’il faut pardonner trois fois, — ce qui est déjà énorme, tout le monde en conviendra —. Allez, non, je pousse le bouchon beaucoup plus loin, pardonner une fois par jour pendant une semaine, énorme ! »
Et voilà Pierre qui propose à Jésus de pardonner sept fois. Ce faisant, il a l’impression d’être zélé et a bon espoir que Jésus lui dise : « Tu sais, si vous pardonniez déjà trois fois, ce serait bien… — sourire de Jésus ». Et Pierre est tout à fait confiant puisque Jésus ouvre la bouche pour dire : « Je ne vous dis pas de pardonner sept fois… ». Ca y est, Pierre est content, il a visé juste… ? « pas sept fois… mais soixante dix fois sept fois ».
Appelez ça comme vous voudrez, pour moi, c’est une grosse claque.
Vous sentez le fossé ? Vous percevez l’abîme ?
Tout le décalage entre la volonté de Dieu et la réalité de l’Église se trouve dans ce dialogue.
Car Dieu attend de nous que le pardon ne soit pas seulement une éthique, une stratégie, ou une tendance. Jésus ne propose pas le pardon comme une mode ou une option qu’il serait vraiment très chouette de vivre, mais comme une loi, comme un mode de vie, comme une structure de l’existence chrétienne.
Il ne s’agit donc pas de dire qu’on va pardonner au bout d’un long processus de maturation et d’initiation chrétienne, mais bien de dire que tant qu’on n’a pas enclenché le processus fondamental du pardon dans sa vie, on n’est pas chrétien. Oui, je sais, c’est dûr, mais nous ne sommes pas ici pour entendre seulement des paroles qui nous caressent dans le sens du poil. La grâce, formidable, sans mesure, dont nous sommes au bénéfice est une grâce tout à fait gratuite, mais dont nous avons à tirer toutes les conséquences, dont la première est la nécessité d’entreprendre le chantier du pardon.
Je voudrais aujourd’hui rappeler des choses qui seront peut-être élémentaires, mais qui sont vitales en matière de pardon. Car il y a bien tout un processus qui se joue dans le pardon, tout comme la semaine dernière, nous voyions qu’il y avait toute une démarche progressive dans la correction fraternelle.
Le pardon se joue en quatre étapes.

1. Nommer les torts.
Bien des situations sont complètement pourries parce que, finalement, on ne sait pas vraiment les torts qui sont en jeu. On voue une haine à l’autre, parfois même au-delà des générations, mais la raison première a été oubliée de tout le monde. C’est vrai dans les familles et c’est vrai entre les peuples. Et c’est pour cette raison qu’on ne peut pas faire l’économie de cette première phase du pardon qui consiste à exprimer quels sont les torts. Il faut commencer à le formuler pour soi-même quand on nous a offensé. Quel est vraiment le tort ? En profondeur. Est-ce que c’est l’insulte elle-même ? Ou est-ce que c’est quelque chose de plus profond, qui a été touché par l’insulte ? Il est donc indispensable de prendre d’abord un temps d’introspection pour essayer de voir comment on a été touché et le pourquoi de notre peine ou de notre colère. Le nommer, pour nous, c’est déjà arriver à dissocier la personne de sa parole. Trop souvent nous faisons la confusion entre les deux. En effet, si quelqu’un me dit quelque chose de très dur, est-ce que je dois en vouloir à la personne ? Ou est-ce que je dois regretter cette parole ? Vous allez me dire que les deux sont tout à fait liés, mais en même temps, il est important de les dissocier. Car on peut la plupart du temps pardonner d’autant plus vite une parole qu’on aura saisi que celui qui l’a dite n’était pas totalement maître de ses mots. Les deux tiers des situations de pardon tiennent à des paroles dites ou des gestes faits qui n’étaient pas complètement intentionnels de la part de ceux qui les ont faits. On pardonnera donc d’autant plus facilement la personne qu’on aura compris que ce n’est pas son être qui vous a offensé, mais le produit de son être que sont la parole ou le geste. Cette différence n’est pas du pinaillage, elle est au contraire une discipline pour nommer les choses. Ce n’est pas Untel contre qui j’en ai, c’est contre ce qu’Untel a dit tel jour à telle heure.
Cette première phase qui consiste à nommer les torts est fondamentale, car nommer c’est prendre autorité. Nous ne le dirons jamais assez, nommer quelque chose, c’est déjà prendre le dessus. Tant qu’une souffrance n’a pas de nom, elle n’a pas d’issue ; tant qu’un tort est diffus, inexprimé, il a beaucoup de puissance, mais sa puissance s’effondre à partir du moment où il est reconnu et appelé par son nom.
C’est d’autant plus important que dans bien des situations de conflit ou de blocage, celui qui a offensé n’a même pas réalisé que ce qu’il avait dit ou fait était extrêmement difficile à encaisser pour celui qui était en face de lui. Comment pardonner quelqu’un qui n’a même pas idée qu’il nous a blessé ?

2. Décider qu’on va pardonner.
Après cette première étape pour nommer, vient un deuxième temps qui se joue en nous-mêmes. C’est le temps de la décision. Car pardonner est d’abord une décision qu’il faut prendre. Des tas de gens préfèrent enterrer une situation que de pardonner. Des tas de sagesses abscondes proposent d’oublier plutôt que de pardonner, de laisser aux vagues du temps le soin d’effacer les sillons dans le sable. Mais c’est vain, car un pardon qui n’a pas été donné est toujours une bombe à retardement. Il y a donc une décision à prendre. Pour un chrétien, je l’ai dit, ce n’est pas une option, c’est une condition sine qua non au fait de porter le beau nom de chrétien. Mais il n’empêche qu’à chaque fois, cela doit être une décision explicite. C’est pour cela qu’il est plus facile de vivre cette phase dans un dialogue fraternel avec un frère ou une sœur chrétiens, parce que cela nous oblige à dire, d’une parole qui nous engage vis-à-vis de l’autre : « Je me suis décidé à pardonner à Untel ». La décision est une étape fondamentale, et pourtant elle n’est pas l’aboutissement de tout. Pardonner est quelque chose de presque impossible au cœur humain. Nous sommes encore trop dans le règne de l’animalité et de la revanche pour pouvoir pardonner jusqu’au bout. C’est pour cela que cette décision de pardonner est essentielle mais qu’en même temps elle ne se suffit pas à elle-même.
Le cœur profond du pardon va se jouer dans la prière, quand nous allons demander à Dieu qu’il nous insuffle la force de pardonner. Voyez le paradoxe, en même temps ma décision de pardonner est centrale, et en même temps je n’en ai pas les capacités, et donc c’est la puissance du pardon de Dieu qui a été manifesté en Jésus, qui peut seule me donner les moyens de vivre à mon tour le pardon jusqu’au bout. Là encore, ne brûlons pas les étapes, car sans cette force qui vient d’en-haut, nous ne vivrons jamais le pardon à 100%, mais seulement partiellement, laissant des germes de discorde bien implantés dans le terreau de nos existences.

3. Aller dire qu’on pardonne
Vous voilà maintenant décidé, et par la prière, vous avez aussi reçu la force de vivre le pardon jusqu’au bout, il est donc temps de passer à l’action. Car il ne suffit pas de dire « C’est bon, au plus profond de mon cœur, je lui ai pardonné ». Cela ne veut rien dire ! En effet, le pardon intervient dans une situation relationnelle, il intervient entre deux personnes. Et ce qui ne serait vécu que par un seul n’a aucun impact sur le deuxième. Vous pouvez avoir pris les meilleures décisions du monde, vous pouvez avoir reçu la force de vraiment pardonner, jusqu’à l’impardonnable, mais si vous n’allez pas présenter ce pardon à celui ou celle qui vous a offensé, c’est comme si rien ne s’était passé, car la relation n’est pas restaurée, les réparations ne sont pas vécues, elles ne sont pas effectives. C’est une étape qui est très souvent oubliée, ce qui est terrible car quand elle n’est pas vécue, c’est comme si rien n’avait eu lieu. La paix intérieure que nous apporte la décision profonde de pardonner nous pousse souvent à nous dire que tout est bien qui finit bien ; et nous en venons à oublier la mise en actes de ce qui, pour l’instant, n’existe qu’en puissance.

4. Faire une alliance de pardon
Parfois, avant de donner la parole de pardon, nous l’avions dit dès le début, il faut prendre le temps de dire ce qui a offensé. Mais il ne suffit pas non plus de dire « Tu sais, je te pardonne pour ça ça et ça ». Le processus de pardon n’est pas encore à son terme une fois qu’on a partagé cette parole. Car, si le pardon est un mécanisme relationnel, il faut qu’il y ait une relation, un échange autour de ce pardon. Et l’étape finale, c’est la parole de celui qui avait offensé, qui, avec ses mots à lui, va dire « Je reçois ton pardon et t’en remercie ». L’échange d’une alliance renouvelée est indispensable sinon, il se peut que le pardon n’ait pas été reçu. Imaginez que la personne dise : « Oh non, je suis impardonnable, je m’en veux, je m’en veux ». Cela voudrait dire qu’il y a encore besoin de temps et que c’est l’autre qui n’a pas fait tout le chemin pour pouvoir accepter ce pardon. Parfois il faudra être patient car l’autre n’aura pas avancé à la même vitesse que nous, et il aura besoin de temps avant qu’on revienne, qu’on reparle ensemble, et que le pardon soit vraiment reconnu, nommé, accepté, consommé.
J’imagine qu’au fil de cette prédication vous aurez reconnu des situations où vous avez voulu pardonner et où ça n’a pas marché. Peut-être vous serez-vous aperçu que vous aviez brûlé une étape. Il est toujours possible, même très longtemps après, de revenir sur une offense et de faire toute ce travail de pardon.
Non seulement c’est toujours possible, quitte à raviver pour quelques instants de mauvais souvenirs, mais on ne peut pas vivre dans la paix tant que ce travail de pardon n’a pas été fait d’une façon globale. Je voudrais vous inciter à vivre cela le plus profondément possible, à ne pas vous priver du pardon, non seulement du pardon que l’on reçoit, mais aussi et surtout du pardon qu’on donne, car c’est vital pour pouvoir vivre heureux.
Dans cette communauté en particulier, il reste de nombreux pardons à vivre avant que notre témoignage ne puisse être vraiment recevable à l’extérieur. Il y a eu tant d’anathèmes dans les dernières années… il ne faudrait pas croire que le seul fait de les avoir mis dans un côté de notre mémoire suffise à les considérer comme réglés. Ce n’est pas en tout cas le chemin sur lequel le Christ nous appelle à marcher.
Dans nos familles aussi, il y a beaucoup à pardonner, car il y a beaucoup à vivre, et que la destinée des autres, leur parole et leurs choix ne nous sont pas indifférents.
Aussi, quand l’immensité de cette tâche semble nous déborder, c’est à celui qui avait la force de pardonner soixante-dix fois sept fois qu’il faut s’adresser.
Prions… Seigneur, c’est vers toi que nous nous tournons car tu es le Dieu de l’impossible et que le pardon est au-delà de nos forces. Nous te le demandons du plus profond de notre cœur, viens, équipe-nous, façonne-nous à l’image de ton Fils. Aide-nous à enclencher cette démarche indispensable car sans Toi, nous ne pouvons rien…
Amen

Pardonner (1) – La correction fraternelle

Pardonner
Pardonner n’est pas une option pour ceux qui déclarent suivre Jésus. En effet, le pardon est un des principaux piliers de la foi chrétienne, mais surtout un vrai chemin de vie qui libère, chez moi et chez l’autre, la capacité à devenir vraiment humain.
En trois prédications, voici un petit parcours, qui, sans être une méthodologie, peut quand même constituer une incitation à vivre vraiment, jusqu’au bout, le programme du Christ.

Textes de référence : Ezéchiel 33:1-9 et Matthieu 18:15-20
Prédication donnée le 4 septembre 2005 à l’Eglise Réformée du Marais.

Prédication

« Si ton frère a péché, reprends-le. » (Matt 18,15) – Voilà un langage qui n’est pas politiquement correct ! Non mais, de quoi je me mêle ? Chacun son chemin, il fait ce qu’il veut ton frère, c’est sa vie, c’est son choix !
« Mais voici ce qui peut arriver : Le guetteur voit venir les soldats ennemis. Il ne sonne pas de la trompette, et le peuple n’est pas averti. L’ennemi arrive et tue quelqu’un. C’est la faute du guetteur, et je lui demanderai des comptes pour cela. » (Ezé 33,6) – D’accord, dans l’ancien régime, au temps des murailles et des chevaliers, mais suis-je la sentinelle de mon frère ?

C’est étonnant que cette idée nous choque car elle a pourtant été reprise même par l’existentialisme athée d’un Sartre. Il disait : non seulement l’homme est responsable de lui-même mais en plus il responsable de tous les hommes. En effet, chaque fois que je fais un choix, mon choix s’impose comme une norme pour ceux qui m’entourent, ou a minima il vient grossir une statistique. Dans les questions démographiques et sociales, quand je me marie plutôt que de rester en concubinage, je contribue à ce que les media disent : « le nombre des mariages augmente cette année », et donc des tas de jeunes gens se mettent à se dire que le mariage n’est peut-être pas cette institution réactionnaire qui était propre à l’Ancien Régime. Les choix que je fais, les prises de position qui sont les miennes me concernent au premier chef, mais en plus, sans même que je les fasse à cette intention, ils sont plus ou moins normatifs pour les autres.
Cette idée est reprise aussi dans la pensée alter-mondialiste contemporaine, où l’on se réapproprie un vieux proverbe indien qui dit que la terre ne nous appartient pas mais qu’elle nous a été prêtée pour un temps par nos enfants, avant qu’ils ne la reprennent. Cette formulation éclaire bien le fait que nous sommes revêtus d’une responsabilité allant bien au-delà du seul cadre défini par les lois. Nous avons une responsabilité éthique, non seulement par rapport à ceux qui vivent avec nous, mais aussi vis-à-vis de ceux qui vivent loin de nous, que ce soit dans l’espace ou même dans le temps, pour ceux qui auront à vivre sur une planète sans pétrole parce que nous aurons tout brûlé, par exemple, au hasard…

L’idée d’une responsabilité ne nous est donc pas complètement étrangère. Elle est en plus au centre de l’idéologie protestante qui a amplement déployé ce terme dans toute sa communication.
Et pourtant, l’idée de correction fraternelle nous choque, car aller voir son frère pour lui dire qu’il a péché nous paraît être une ingérence abusive dans la vie d’autrui. C’est tout simplement parce que l’individualisme le plus radical a infusé nos pensées et nos cœurs, parfois même le plus discrètement possible, de façon ténue, insidieuse, mais efficace.
« C’est mon affaire. C’est ma vie. C’est mon chemin. » C’est mon blog sur internet où je raconte à cinq milliards de lecteurs potentiels que je préfère les Pépitos au chocolat au lait plutôt que le pain d’épice. Passionnant. De nombreux penseurs s’inquiètent aujourd’hui d’une dissolution de la mémoire historique. En effet les histoires individuelles prennent tellement de place que l’Histoire collective des peuples et du monde en devient peut-être secondaire. La narration de soi est devenue plus importante que la narration des grandes épopées collectives qui ont construit notre monde, et qui, on le sait bien, construisent aussi nos identités personnelles. Moins on raconte notre histoire et moins je suis apte à raconter mon histoire. Il en résulte une égotisation (pardon pour le néologisme) de la pensée. « Moi, moi, moi ; moi d’abord. »

8)

Pourtant, quand Jésus recommande aux disciples de pratiquer la correction fraternelle, il va dans un sens tout à fait inverse. Je ne suis pas tout seul, je ne me suis pas fait tout seul. Heureusement que mes parents n’ont « pas respecté ma liberté » — si j’ose dire — au jour où j’ai essayé de mettre les doigts dans la prise. Heureusement que mon chef louveteaux « n’a pas respecté ma liberté » de faire cuire tous les champignons ramassés systématiquement autour du lieu de camp. Heureusement que mon épouse « ne respecte pas ma liberté » en me rappelant que vivre dans un peu d’ordre ne gâche rien.
S’autoriser une remarque est devenu quelque chose qu’on réserve à la cellule familiale aujourd’hui, et encore, à la rigueur, pour les enfants jusqu’à 13 ans ? 11 ans ? D’accord, 9 ! Encore faut-il que la famille soit suffisamment unie pour qu’on puisse s’y hasarder à des remarques et ne pas se retrouver face à l’irrémédiable « Mêle-toi de ce qui te regarde ! ». Dans le cercle familial sont encore un peu autorisées quelques remarques de correction réciproque. Mais c’est limite.
Mais c’est justement de cela que Jésus parle. L’Église est une famille, ce n’est pas une métaphore, c’est une réalité.
Ce n’est pas qu’une image ! C’est une famille puisque c’est le rassemblement des personnes qui appellent la même personne « Père » et se proclament leur enfant. C’est une famille et c’est pour cela que Jésus dit : « si ton frère a péché ». Il ne nous dit pas d’être des Robin des bois, redresseurs de torts universels. Il propose un système de régulation propre à la famille chrétienne. Car pour vivre en bonne intelligence, pour pouvoir être vraiment frères et sœurs, il est indispensable de pouvoir se parler en vérité.
Et il n’y a que la vérité qui guérit. Et il n’y a que la vérité qui blesse.
L’exercice de la correction fraternelle, c’est aussi une chance donnée au pardon. Comment peut-on demander pardon d’une chose dont on n’a pas forcément l’idée qu’elle soit problématique ? Comment savoir qu’on est en train de s’égarer avec la joie au cœur et la fleur au fusil si personne ne nous le dit ?
Le processus de correction fraternelle que Jésus propose fonctionne en finesse, qui plus est, parce qu’il est progressif, parce qu’il donne à chacun la possibilité de s’amender dans la plus grande discrétion et pas dans le secret, mais dans une forme de pudeur. Ce n’est pas le système de lynchage médiatique où dès que quelqu’un fait une erreur on le lapide dans les 12 heures ; quelqu’un qui par exemple aurait un appartement un peu grand. Ce n’est pas le système de l’étalage de toutes les erreurs des autres. Il y a une progression : d’Homme à Homme au début, puis avec deux ou trois personnes qui viennent confirmer que la correction fraternelle proposée n’est pas seulement fondée sur l’interprétation d’un seul qui serait venu imposer son point de vue sur la situation. Puis, s’il n’y a pas eu de changement, la chose est dite au niveau de la communauté. Mais ce n’est qu’à l’issue de tout ce processus.
C’est un véritable système de régulation, très pragmatique, et qui ressemble à bien des procédures contemporaines de règlement de conflits, ou de traitement judiciaire. Sauf qu’il reste interne à la famille chrétienne. Dans un autre passage on insiste sur le fait qu’il ne faut pas régler les affaires entre personnes de la communauté immédiatement devant les tribunaux du monde, mais qu’il est toujours possible de les régler en famille avant.
Ce qui nous gêne peut-être aujourd’hui, c’est plus profondément le fait que nous avons l’impression que personne n’est habilité à dire qu’une chose ou une autre est péché. Le mot a vieilli et il n’est pas toujours bien compris. Pour le réexpliquer simplement, pécher, c’est, d’une façon ou d’une autre briser la communion que nous avons avec Dieu ou briser la communion que nous avons avec les frères. Mais aujourd’hui nous pensons que nous n’avons pas le droit d’aller voir quelqu’un pour lui dire qu’il fait quelque chose qui le met en décalage avec Dieu. « De quel droit ferions-nous ça ? » disons-nous.
Mais, quelle est la loi à laquelle vous vous référez pour dire « de quel droit » ? Quelle est cette instance qui régule vos pensées au point de vous faire dire que nous n’aurions pas le droit d’aller vers notre frère pour lui dire qu’il s’égare ? Si notre frère est en danger, s’il est comme la citadelle assiégée qu’évoque Ezéchiel, serons-nous une sentinelle qui rédige un rapport de cinquante pages sur la catastrophe telle qu’elle l’a observée, ou serons-nous une sentinelle qui sonne de la trompette pour mettre en garde des périls ? La grande souffrance des chrétiens de ce temps, c’est que la loi qui s’impose à leurs âme aujourd’hui n’est plus la loi de l’Evangile.
La bien-pensance tolérante est beaucoup plus puissante dans nos vies que l’Evangile de la correction fraternelle. « Pourquoi moi, paroissien, j’irai dire à tel autre que son choix de consulter des voyantes est un péril spirituel pour lui ? C’est sa liberté de faire ça, et en plus moi je n’y crois pas, donc ça ne doit pas être un péril ; si ça lui fait du bien… » Mais non ! Non ! Ce n’est pas ce que le Christ nous demande, car une telle tolérance n’est pas du tout respectueuse de la personne, elle n’est pas une soumission à la loi d’amour enseignée par Jésus. L’amour de Jésus corrige, il dit « moi non plus je ne te condamne pas, pourtant, va et ne pèche plus » (Jean  . Alors que la loi de tolérance de la pensée unique c’est « que chacun fonce tête baissée dans le précipice qu’il aura choisi ». Oui, selon le monde, j’aime mon frère et je le respecte en le laissant choisir son péril, en le contemplant, libre, libre, infiniment libre d’être écrabouillé par la vie.
Ô qu’elle est sublime la liberté de voir son frère mourir dans le malheur et l’égarement. Qu’elle est admirable cette liberté de ma sœur qui endosse les chaînes d’esclavages que ses parents lui ont léguées en héritage. Qu’elle est grandiose et belle, la liberté de ces frères et sœurs qui se précipitent vers la morbidité de la vie, libres, libres, libres d’être les esclaves du Dieu Argent. Quel plaisir esthétique de voir tous ces frères et ces sœurs se perdent dans la nuit !
Non, non, et non !
Voir notre propre vie harmonieuse, c’est cela qui doit conduire nos choix dans l’existence.
Voir nos frères debouts, c’est cela qui doit nous faire agir
Que Dieu nous soit en aide.
Amen

Le Saint-Esprit chez Calvin

Extraits de : “Le Saint-Esprit”
(Trésors calviniens), Editions calviniennes, Genève 1936

p. 7 :
C’est le Saint-Esprit duquel toute richesse de salut procède.
1er sermon de la Pentecôte

p. 9 :
Il faut de deux choses l’une, ou que nous soyons gouvernés par l’Esprit de Dieu, ou que nous errions perpétuellement. Il s’ensuit aussi de ceci que tout ce qui appartient à la vraie connaissance de Dieu, ce sont dons du Saint-Esprit.
Commentaire sur 1 Corinthiens 12:3

p. 10 :
Saint Augustin a tellement connu ce défaut de notre raison à entendre les choses qui sont de Dieu qu’il confesse la grâce et illumination du Saint-Esprit n’être pas moins nécessaire à notre entendement qu’est la clarté du soleil à nos yeux. Même, ne se contentant point de cela, il ajoute que nous ouvrons bien nos yeux corporels pour recevoir la lumière, mais que les yeux de notre entendement demeurent fermés sinon que notre Seigneur les ouvre.
Institution II, p. 64 (réimpression Lefranc Paris 1911)

p. 12 :
La philosophie chrétienne veut qu’elle [la raison] cède et qu’elle se retire pour donner lieu au Saint-Esprit et être subjuguée à la conduite d’icelui, à ce que l’homme ne vive plus de soi, mais ait en soi et souffre Christ vivant et régnant.
Institution XVII, p. 789

p. 12 :
Nous ne pouvons par notre propre vertu et puissance parvenir à sonder les secrets de Dieu, mais par la grâce du Saint-Esprit nous sommes introduits en une connaissance d’iceux claire et certaine.
Commentaire sur Romains 11:34

p. 12 :
Tous les hommes ne savent quel est le conseil de Dieu ni quelle est la volonté d’icelui. Car qui a été son conseiller ? C’est donc un secret inaccessible aux hommes. Mais si l’Esprit même de Dieu nous y introduit, c’est-à-dire qu’il nous rende certains des choses qui sont autrement cachées à notre sens, il n’aura plus d’occasion de douter : car l’Esprit de Dieu n’ignore point ce qui est e lui.
Commentaire sur 1 Corinthiens 2:11

p. 13 :
L’Esprit est promis, non pas pour susciter quelque doctrine nouvelle : mais pour écrire aux coeurs des hommes la vérité de l’Evangile.
Épître à Sadolet, p. 51, réimpression “Je sers” Paris 1935

p. 13 :
Cependant que Dieu nous laisse en notre sens, nous sommes si brutaux que rien plus, et ne nous faudra que bien peu de choses pour nous rendre hébétés et n’entendrons rien à l’Ecriture combien qu’on l’expose par le menu. Il faut donc que cette intelligence vienne de Dieu qui nous la donne par sa pure bonté. car combien que nous ayons l’Ecriture et qu’on nous la expose, c’est comme si le soleil luisait et que nous fussions tous aveugles. Que reste-t-il donc sinon que nous prions Dieu qu’il subvienne à notre ignorance.
Commentaire sur Ephésiens 1:13

p. 14 :
Nous sommes empêchés de comprendre les mystères de Dieu lesquels ne sont point révélés sinon aux petits. Même ce n’est point la chair et le sang qui les révèle et l’homme naturel n’est point capable d’entendre les choses spirituelles. Mais au contraire ce lui est folie de la doctrine de Dieu d’autant qu’elle ne peut être connue que spirituellement. Par conséquent l’aide du Saint-Esprit nous est en cet endroit nécessaire, ou plutôt il n’y a que sa seule vertu qui règne ici. Il n’y a nul homme qui ait connu le secret de Dieu ou ait été son conseiller ; mais l’Esprit enquiert de tout, jusqu’aux choses cachées, par lequel nous connaissons la volonté de Christ… Comme donc nous ne pouvons approcher de Christ, sinon étant tirés par l’Esprit de Dieu, aussi quand nous sommes tirés nous sommes totalement ravis par dessus notre intelligence. Car l’âme, étant par lui illuminée, reçoit quasi un oeil nouveau pour contempler les secrets célestes de la lueur desquels elle était auparavant éblouie. Par ainsi, l’entendement de l’homme étant éclairé par la lumière du Saint-Esprit commence lors à goûter les choses qui appartiennent au Royaume de Dieu, desquelles il ne pouvait auparavant avoir aucun sentiment. Grâce à quoi notre Seigneur Jésus-Christ, combien qu’il déclare les mystères de son Royaume très bien et proprement aux deux disciples dont fait mention s. Luc (Luc 22), toutefois cela ne sert de rien jusqu’à ce qu’il ouvre le sens pour entendre les Écritures. En cette manière, après que les Apôtres ont été instruits de sa bouche divine, encore est-il besoin que l’Esprit de vérité leur soit envoyé, lequel donne entrée en leurs entendements à la doctrine qu’ils avaient reçue des oreilles auparavant. La Parole de Dieu est semblable au soleil, car elle reluit à tous ceux auxquels elle est annoncée ; mais c’est sans efficace entre les aveugles. Or nous sommes tous aveugles naturellement en cet endroit, par conséquent elle ne peut entrer en notre esprit sinon que l’Esprit de Dieu, qui est le maître intérieur, lui donne accès par son illumination.
Il reste en après que ce que l’entendement a reçu soit planté dedans le coeur. Car si la Parole de Dieu voltige seulement en la tête, elle n’est point encore reçue par la foi. Mais alors, sa vraie réception quand elle a pris racine au profond du coeur pour être une forteresse invincible à soutenir et repousser tous assauts des tentations. Or, s’il est vrai que la vraie intelligence de notre Esprit soit illumination de l’Esprit de Dieu, sa vertu apparaît beaucoup plus évidemment en une telle confirmation du coeur.
Institution IV, p. 203-204

p. 16 :
Combien que si nous voulons bien pourvoir aux consciences, de telle sorte qu’elle ne soient point agitées en perpétuel doute, il nous faut prendre l’autorité de l’Ecriture de plus haut que des raisons ou indices ou conjectures humaines. C’est à savoir que nous la fondions sur le témoignage intérieur du Saint-Esprit. Car quoiqu’en sa propre majesté elle ait assez de quoi être révérée, néanmoins elle nous commence alors à nous vraiment toucher quand elle est scellée en nos coeurs par le Saint-Esprit. Étant donc illuminés par la vertu d’icelui, déjà nous ne croyons pas à notre jugement ou à celui des autres que l’Ecriture est de Dieu, mais par dessus tout jugement humain nous arrêtons indubitablement qu’elle nous a été donnée de la propre bouche de Dieu par le ministère des hommes, tout ainsi que si nous contemplions à l’œil l’essence de Dieu en icelle. Nous ne cherchons point ou arguments ou vraisemblances auxquelles notre jugement repose, mais nous lui soumettons notre jugement et intelligence comme à une chose élevée par dessus la nécessité d’être jugée.
Institution I, p. 21

p. 18 :
Les paroles du Seigneur Jésus montrent bien que rien ne peut être connu par le sens humain de ce qui concerne le Saint-Esprit mais qu’il est seulement connu par l’expérience de la foi… Il n’y a que l’Esprit qui habitant en nous se donne à connaître à nous ; autrement il nous est inconnu et incompréhensible.
Commentaire sur Jean 14:17

p. 18 :
Comme notre esprit est enclin à vanité, il ne peut jamais adhérer à la vérité de Dieu, et comme il est hébété, il ne peut voir la lumière d’icelui. Par conséquent la Parole nue ne profite de rien, sans l’illumination du Saint-Esprit. D’où est il démontré que la foi est par dessus toute intelligence humaine. Et encore ne suffit-il point que l’entendement soit illuminé par l’Esprit de Dieu sinon que le coeur soit confirmé par sa vertu.
Institution IV, p. 202

p. 18 :
La vraie persuasion donc que les fidèles ont de la Parole de Dieu, de leur salut et de toute la religion ne procède point du sens de la chair, ni des raisons humaines ou philosophales mais du sceau du Saint-Esprit qui rend leur conscience tellement assurée qu’ils n’en sont plus en doute. Car le fondement de la foi serait caduc et mal assuré s’il était assis sur la sagesse humaine.
Commentaire sur Ephésiens 1:13

p. 19 :
La doctrine de l’Evangile ne peut autrement être comprise que par le témoignage du Saint-Esprit ; d’autre part, la certitude de ceux qui ont un tel témoignage du Saint-Esprit n’est pas moins ferme que s’ils touchaient des mains ce qu’ils croient. Car l’Esprit est bon et certain témoin.
Commentaire sur 1 Corinthiens 2:11

p. 23 :
Or ceux-là qui, en délaissant l’Ecriture, imaginent je ne sais quelle voie pour parvenir à Dieu ne sont point tant abusés d’erreur qu’ils sont agités de pure rage. De telle manière de gens sont venus en avant je ne sais quels acariâtres lesquels prétendent orgueilleusement la doctrine de l’Esprit, méprisant quant à eux toute lecture et se moquent de la simplicité de ceux qui suivent encore la lettre morte et meurtrissante comme ils l’appellent. Mais je voudrais bien savoir d’eux qui est cet esprit par l’inspiration duquel ils sont si haut ravis qu’ils osent mépriser toute doctrine de l’Ecriture comme puérile et trop vile ? Car, s’ils répondent que c’est l’Esprit de Christ, leur assurance est par trop ridicule. Car je pense qu’ils concéderont les Apôtres et les fidèles de l’Eglise primitive avoir été inspirés par l’Esprit du Christ. Or, il en est ainsi que nul d’eux n’a pourtant appris de mépriser la Parole de Dieu, mais un chacun plutôt en a été induit à plus grand’ révérance, comme leurs écrits en rendent clairs témoignages. Davantage, je désirerais qu’ils me répondissent à ce point, à savoir s’ils ont reçu un autre esprit que celui que promettait le Seigneur à ses disciples ? Combien qu’ils soient enragés complètement, néanmoins je ne les pense point transportés de telle phrénésie qu’ils s’osent vanter de cela. Or quel dénonçait-il son Esprit devoir être en le promettant ? A savoir qu’il ne parlerait point de soi-même (Jean 16), mais suggérerait en l’entendement des Apôtres ce que par sa Parole il leur avait enseigné. Ce n’est donc pas l’office du Saint-Esprit (tel qu’il nous est promis) de songer nouvelles révélations et inconnues auparavant ou forger nouvelle espèce de doctrine, pour nous retirer de la doctrine de l’Evangile, après l’avoir une fois reçu, mais plutôt de sceller et confirmer en nos coeurs la doctrine qui nous est dispensée par l’Evangile. D’où nous entendons facilement qu’il faut diligemment travailler, tant à ouïr qu’à lire l’Ecriture si nous voulons recevoir quelque fruit et utilité de l’Esprit de Dieu.
Institution I, p. 24-25

p. 26 :
Apprends donc… qu’il n’est point moins insupportable, se vanter de l’Esprit sans la Parole qu’il est maussade de mettre en avant la Parole sans l’Esprit.
Épître à Sadolet, p. 51-52

p. 21 :
L’Esprit de Dieu est tellement conjoint et lié à sa vérité, laquelle il a exprimée aux Écritures, que lors finalement il déclare sa vertu quand la Parole est reçue en telle révérance qu’il appartient… C’est que la Parole ne nous est guère certaine sinon qu’elle soit approuvée par le témoignage de l’Esprit. Car le Seigneur a assemblé comme par un lien mutuel, la certitude de son Esprit et de sa Parole afin que notre entendement reçoive icelle Parole en obéissance, en y voyant reluire l’Esprit, qui lui est comme une clarté pour lui faire là contempler la face de Dieu ; afin aussi que sans crainte de tromperie ou erreur nous recevions l’Esprit de Dieu, le reconnaissant en son image, c’est-à-dire en sa Parole. Et certes il est ainsi. Car Dieu n’a point communiqué une Parole aux hommes laquelle il voulut incontinent abolir par l’avènement de son Esprit. Mais plutôt il a envoyé son Esprit, par la vertu duquel il avait auparavant dispensé sa Parole, pour achever son ouvrage en icelle, confirmant avec efficace. En cette manière Christ ouvrait l’entendement à ses deux disciples (Luc 24) non pas pour les rendre sages en eux, en rejetant l’Ecriture, mais afin qu’il en eussent intelligence. Pareillement, Saint Paul, en exhortant les Thessaloniciens de ne point éteindre l’Esprit, ne les transporte point en l’air à vaines spéculations hors la Parole, mais conséquemment ajoute qu’ils ne doivent point mépriser les prophéties (1 Thessaloniciens 5). En quoi certainement il signifie que lors la lumière de l’Esprit est suffoquée quand les prophéties viennent en mépris. Que diront à cela ces orgueilleux phatastiques qui ne réputent autre illumination être valable sinon quand en délaissant et méprisant la Parole de Dieu ils prennent témérairement tout ce qu’en ronflant [dans leurs rêves nocturnes] leur vient à la fantaisie ? Certes, il doit bien y avoir une autre sobriété aux enfants de Dieu, lesquels comme ils se voient dénués de toute lumière de vérité quand ils sont sans l’Esprit de Dieu, pour cette cause ils n’ignorent pas que la Parole est comme instrument par lequel le Seigneur dispense aux fidèles l’illumination de son Esprit. Car ils reconnaissent point d’autres Esprit que celui qui a habité aux Apôtres et a parlé par leur bouche, par lequel il sont toujours réduis et ramenés à donner audience à la Parole.
Institution I, p. 26-27

p. 28 :
… La foi est propre et entière oeuvre du Saint-Esprit, par lequel étant illuminés nous reconnaissons Dieu et les grands trésors de sa bénignité, et sans la lumière duquel notre esprit est tellement aveuglé qu’il ne peut rien voir, tellement dépourvu de tout sentiment qu’il ne peut rien fleurer des choses spirituelles.
Institution X, p. 569

8)

p. 29 :
Il n’y a point de difficulté que la foi ne soit une clarté du Saint-Esprit par laquelle nos entendements soient éclairés et nos coeurs confirmés en une certaine persuasion laquelle soit assurée la vérité de Dieu être tant certaine qu’il ne puisse n’accomplir point ce que par sa sainte Parole il a promis qu’il ferait. Pour cette cause le Saint-Esprit est appelé comme une arrhe laquelle confirme en nos coeurs la certitude de la vérité divine et un sceau par lequel nos coeurs sont scellés en l’attente du jour du Seigneur. Car il est celui qui testifie à notre esprit que Dieu est notre Père et que pareillement nous sommes ses enfants. (Romains 
Instruction et confession de foi, Corpus 22, col. 48-49

p. 30 :
Il y a double effet de l’Esprit en la foi, comme la foi consiste principalement en deux parties : car il illumine les esprits et confirme les coeurs. Le commencement de la foi, c’est la connaissance ; l’accomplissement, c’est la persuasion ferme et stable, laquelle ne reçoit aucun doute, au contraire. L’un et l’autres sont l’oeuvre du Saint-Esprit, comme j’ai dit. En conséquence il ne se faut point ébahir si Saint Paul dit que les Ephésiens on non seulement connu la vérité de l’Evangile par foi, mais ont aussi été confirmés par icelle par le sceau du Saint-Esprit.
Commentaire sur Ephésiens 1:13

p. 31 :
La certitude de la foi est une science, mais qui est apprise par la maîtrise du Saint-Esprit et non par la subtilité de l’entendement humain.
Commentaire sur Ephésiens 3:19

p. 32 :
La vertu de la foi est invincible, quand elle est soutenue par l’Esprit de Dieu.
Traité des scandales, “Je sers” Paris 1935, p. 208

p. 33 :
Jésus-Christ nous est comme oisif jusqu’à ce que nous le conjoignons avec son Esprit pour nous y adresser, pour ce que sans ce bien nous ne faisons que regarder Jésus-Christ de loin et hors de nous, voire d’une froide spéculation. Or nous savons qu’il ne profite sinon à ceux desquels il est le chef et le frère premier-né, même qui sont vêtues de lui (Ephésiens 4:15, Romains 8:29, Galates 3:27). Cette seule conjonction fait qu’il ne soit point venu vain et inutile, quant à nous, avec le nom de Sauveur. A ce même but tend le mariage sacré, par lequel nous sommes faits chair de sa chair et os de ses os, voire un avec lui (Ephésiens 5:30). Or il ne s’unit avec nous que par son Esprit et par la grâce et vertu d’icelui il nous fait ses membres, pour nous retenir à soi et pour être mutuellement possédé par nous.
Institution, III, I, 3 (édition 1560)

p. 34 :
L’Esprit en nous témoignant que nous sommes enfants de Dieu met en même temps en nos coeurs cette assurance que nous osons invoquer Dieu Père. Et de fait, vu qu’il n’y a rien qui nous puisse ouvrir bouche que la seule assurance du coeur, si le Saint-Esprit ne rend témoignage à nos coeurs de l’amour paternelle de Dieu, nos langues demeureront muettes en matière de faire prières.
Commentaire sur Romains 8:16

p. 35 :
Nous ne pouvons pas sans danger ouvrir la bouche pour rien demander à Dieu sinon que le Saint-Esprit nous conduise à la droite forme de bien prier.
Institution IX, p. 543

p. 36 :
Il est nécessaire pour bien prier que le Saint-Esprit nous en dicte ou suggère le moyen et la manière…
Commentaire sur 1 Jean 5:14

p. 39 :
La mort de la chair, c’est la vie de l’Esprit. Que si l’Esprit de Dieu vit en nous, il faut qu’il gouverne toutes nos opérations. Car il y en aura toujours plusieurs qui se vanteront impudemment de vivre d’Esprit : mais saint Paul les renvoie des paroles à la probation et à l’effet… L’Esprit de Dieu ne peut être en nous qu’il ne se manifeste par les effets extérieurs.
Commentaire sur Galates 5:25

p. 41 :
Vrai est que les fidèles sont souventes fois ébranlés mais ils ne viennent jamais à être du tout abattus. En somme l’intention de l’Apôtre tend à cela que le coeur du fidèle doit demeurer ferme par le témoignage intérieur du Saint-Esprit et non pas dépendre des choses externes.
Commentaire sur Romains 8:31

p. 45 :
Quand le Saint-Esprit est descendu en telle figure, c’est-à-dire en langues découpées et comme de feu, ç’a été pour mieux exprimer comme Dieu voulait besogner par la prédication de l’Evangile. Si un homme parle, sa voix s’écoule en l’air et c’est une chose morte. Or il est dit que l’Evangile est puissance de Dieu en salut à tous croyants. Comment un son qui vole en l’air et qui s’écoule pourra-t-il nous amener jusqu’au Royaume des cieux ? Nul ne saurait de soi créer une seule mouche et il est question que l’image de Dieu soit réparée en nous, que nous recevions cette semence incorruptible pour parvenir à la gloire céleste… Et cela se pourra-t-il faire par la voix d’un homme ? Il est certain que non, mais il est ici dit notamment que le Saint-Esprit est conjoint comme d’un lien inséparable avec la parole qui se prêche. Car pourquoi est-ce qu’il a pris cette figure des langues ? Il est certain qu’il y a toujours quelque similitude entre les signes visibles et la vérité qui y est figurée. Il faut donc que nous regardions pourquoi le Saint-Esprit est apparu en forme de langues. C’est pour montrer qu’il serait en la bouche des Apôtres et qu’il leur donnerait ce qui était requis pour exercer leur office et leur commission et même qu’il ferait profiter leur labeur à ce qu’il ne fût pas inutile. Car aussi en premier lieu nous savons que le plus habile qui se pourra trouver ne saurait point prononcer un seul mot sinon qu’il soit gouverné par le Saint-Esprit. Et en cela Dieu montre ce que c’est de nous, vu que nous ne saurions ouvrir la bouche pour dire un seul mot à sa gloire qui vînt à propos, sinon d’autant qu’il nous est donné. Il a donc bien fallu que les Apôtres fussent gouvernés par l’Esprit de Dieu ou autrement ils fussent devenus muets.
1er sermon de la Pentecôte

p. 50 :
Premièrement, notre Seigneur nous enseigne et instruit par sa Parole. Secondement, il nous confirme par ses sacrements. Tiercement, par la lumière de son Saint-Esprit, il éclaire en notre entendement et donne entrée en nos coeurs et à la Parole et aux sacrements lesquels autrement battraient seulement aux oreilles et se présenteraient aux yeux ; mais ils ne pénétreraient et n’émouvraient point le dedans.
Institution X, p. 569

p. 50 :
Nous enseignons tous sans contredit, que les sacrements sont institués du Seigneur afin de sceller en nos coeurs les promesses, et d’être témoignages de sa grâce, et de confirmer notre foi, comme aides convenables à notre infirmité. Nous enseignons clairement que ce ne sont pas figures vaines et mortes, d’autant que l’usage en est utile : c’est que le Saint-Esprit besogne par iceux, et que Dieu aussi par la vertu secrète du même Esprit accomplit vraiment ce qui là est figuré.
Traité des scandales, p. 249

p. 51 :
Le signe n’a nulle efficace sans l’Esprit.
Commentaire sur Ephésiens 5:26

p. 68 :
Maintenant il apparaît combien il nous est profitable et nécessaire que notre Foi soit dirigée au Saint-Esprit, vu qu’en lui nous trouvons l’illumination de notre âme, notre régénération, la communication de toutes grâces, et même l’efficace de tous les biens qui nous proviennent de Jésus-Christ.
Institution IV, p. 263-264.